TOME
370 ESSAI SUR l'indifférence
Considérez le monde entier durant tous les siècles; que voyez-vous ? un effroyable débordement de vices et de crimes divers multipliés à l'infini , une continuelle violation des devoirs les plus saints, et, en même temps , l'immuable distinction du bien et du mal , perpétuellement reconnue et proclamée par la conscience universelle.
Que voyez-vous encore ? des erreurs innombrables qui , se succédant sans relâche , varient selon les lieux, les époques, les passions; et, en même temps, un fond commun de vérités inaltérables , perpétuellement reconnues et proclamées par la raison universelle.
Qui contestera ces deux faits? qui osera nier la raison ou la conscience du genre humain ? Quelqu'un descendra-t-il jusqu'à cet excès de folie ? Non jamais personne ne s'y résoudra. Eh bien ! qu'on sache donc que la conscience et la raison universelle, en ce qu'elle a de fondamental , ne sont que la religion.
Remarquez, en effet, que la raison humaine est comme la religion, une, universelle, perpétuelle, sainte. Elle est wne, puisqu'il est impossible qu'elle varie , ou qu'elle soit jamais opposée à elle-même. Et le langage seul ne suppose-t-il pas une raison commune, immuable, à laquelle tous les hommes participent plus ou moins, et qui est la même dans tous les hommes? Elle est universelle^ puisqu'elle existe partout , et que partout elle est une ; perpétuelle, puisqu'elle a commencé avec l'homme, et qu'elle durera autant que l'homme ; et si on la con-
sidère dans son objet , qui est la vérité , et dans son principe , qui est Dieu, elle est éternelle. Enfin elle est sainte, puisque, condamnant tous les désordres et toutes les erreurs , il n'y a de conforme à la raison une, universelle, perpétuelle, que ce qui est saint, c'est-à-dire les préceptes de la loi morale et les dogmes qui en sont le fondement. Dieu l'a créée par la première révélation ; il l'a perfectionnée par la seconde , qui n'en est que le développement. Otez les vérités et les devoirs qu'elles seules nous font connoître et que la tradition seule conserve , il ne restera plus dans l'homme, dans son cœur et son entendement , qu'un vide immense et des ténèbres profondes (1).
Comme donc la véritable raison humaine, image de la raison divine , d'où elle émane, est une et universelle, ainsi le christianisme est un et universel, parce qu'il n'est, dans ses dogmes, que cette raison même, ou Tensemble des vérités nécessaires que Dieu nous a manifestées ; et dans ses préceptes, que l'ensemble des devoirs qui découlent de ces vérités, ou la loi une et universelle , non seulement de tous les
(1) Le premier article du Symbole et de la foi universelle, Je crois en Dieu , père lout-puissant , créateur du ciel et de la terre , renferme les élémens de toute pensée. Qui n'auroit pas l'idée de Dieu n'auroit ni l'idée de Tètre, ni celle de cause, et sans ces deux idéesmères il est impossible de concevoir l'intelligence. La religion seule encore nous donne l'idée de pouvoir et de devoir, l'idée de loi, inséparablement liée à celle d'un suprême législateur. Ainsi, sous ce nouveau rapport, point de société sans religion, et par conséquent point de langage , point de pensée ; et la pensée , le langage , la société » la religion, sont également nécessaires, également universels.
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hommes , mais encore , en ce qui en fait l'essence , <]e tous les êtres iniclligens. Car il ne faut pas s'imaginer que la religion ne s'étende qu'à l'homme : elle unit dans la même société , en les soumettant à des devoirs semblables, toutes les créatures pensantes; elle embrasse , dans son unité , tous les ordres des esprits célestes, qui participent, mais plus abondamment, à la même raison que nous, vivent de la même foi, adorent le même Dieu , et lui rendent le même culte , parle même médiateur, Jésus-Christ (1).
Quiconque rejette le christianisme , au degré où il le peut connoître, rejette donc la loi et la raison universelle , et renonce par cela même à toute vérité , toute raison , toute loi ; ce qui renferme une opposition absolue à Dieu , à sa volonté, qui est la loi, et à sa raison qui est la vérité par excellence.
Et ce monstrueux désordre n'auroit aucune suite funeste ! et ce crime seroit impuni! Le croyez-vous? avez-vous conçu cette stupide espérance? Insensés, vous connoissez donc un lieu où Dieu n'est pas? Partout ailleurs, partout où règne celui qui commande au néant même, sa justice vous saisira. Il l'a dit à tous les peuples , et tous les peuples le répètent :
« Malheur à vous qui abandonnez la loi du Sei- » gnem' (2)! Malheur à vous qui êtes sages à vos
(i) Et cùm ilerùm introdiicil Primogenilum in orbem terrae, dicit: Et adorent eum angeli Dei. Fp. ad Hebr., I, 0.
(2) \x vobis, viri impii , qui dereliquistis legem Domini altissimi ! EcclcsiaU. XEI, 11.
» propres aïeux (1), et qui n'avez que des pensées » vaines (2)! Malheur à vous, déserteurs de la so- :» ciélé dont Dieu est le roi (3) ! Malheur à celui qui » est seul (4) ! Malheur à l'impie (5) ! »
Et du fond de sa ruine éternellement l'impie s'écriera : Malheur à moi (6) !
Heureux , au contraire , ceux qui , dociles à la voix de la tradition , règlent sur ses enseignemens leur foi , leurs mœurs , leur culte î Seuls raisonnables , parce que leurs croyances reposent sur le témoignage de la plus haute raison , ils reçoivent du genre humain les vérités qui sont le fondement de la religion universelle : et quand ces vérités se développent , quand la loi se perfectionne , ainsi qu'il étoit prédit; quand les figures font place à la réalité, et qu'enfin s'accomplit l'espérance de toutes les nations : continuant de soumettre leur raison à l'autorité la plus grande ou à la raison de Dieu même , qui se manifeste de nouveau , ils suivent , avec une joie mêlée d'admiration ^ le merveilleux mouvement qui élève tout-à-coup le monde au-dessus de Tabîme où il descendoit , et le rapproche de son Créateur. Leur foi ne change point , elle s'agrandit ; leur culte ne varie point , il se fixe
(!) Vae qui sapientes estis ociilis vestris ! Is. V, 21.
(2) Vae qui cogitatis inutile 1 Mich. II, 1.
(3) Vaefilii desertores! dicit Dominus. Is. XXX, 1.
(4) Vae soli ! EcclesiasL IV, 10.
(6) Vae impio in malum ! Ihid., III, 11 .
(6) Vae misero milii ! quoniam addidit Dominus dolorem dolori moo : laboravi in goraitu raeo, et requiem non inveni. Jerem., XLV, 3.
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pour Téternité en atteignant sa perfection (1). Ils attendoient celui qu'attendoit l'univers entier, celui qui devoit réconcilier toutes choses par lui et en luimême; pacifiant par son sang répandu sur la croix, ce qui est sur la terre et dans le ciel (2), Ce Sauveur vient; leurs yeux contemplent V image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature{3), qu'Abraham a souhaité de voir, et qu'il n'a point vu; que les patriarches et lesprophètes, que tous les justes ont salué de loin dans la foi des promesses. Une voix part d'en-haut : Celui-ci est mon Fils hien-aimé , en qui fai mis toutes mes complaisances; écoutez-le (4). Ils r écoutent^ et ne veulent plus à jamais écouter que lui. ^ qui irions-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous croyons, et nous savons que vous êtes le Christ fils du Dieu vivant (5).
Et lui-même, que dit-il? Je suis la voie, la vérité, la vie (6). Il est la voie , parce que nul ne peut
(1) Charles Bonnet voit dans le christianisme « la perfection ou le » complément de la loi naturelle, la science des yrais sages,... une » religion dont l'universalité embrasse tous les siècles, tous les lieux ^ » toutes les nations. » Palingén. philosoph., part. XXI, ch. VI j Œuvres compl., tom. XVI, p. 434 et 435.
(2) Per eumreconciliare omnia in ipsum, paciflcans per sanguinem crucis ejus, sive quae in terris, sive qax in cœlis sunt. Ep. ad Colossens.y I, 20.
(3) Qui est imago Dei invisibilis, primogenitus omnis creatur». Ibid., 15.
(4) Et ecce vox de nube dicens : Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi benè complacui ; ipsum audite. Malth., XVII, 5.
(5) Domine, ad quem ibimus ? verba vilae aîternse habes j Et nos credidimus , et cognovimus quia tu es Chrislus filius Dei vivi. Joan, VI, 69,70.
(G) Ego sum via, et verîlas, et vlta. Ibid.y XIV, 6.
aller au Père, ni le connoître, que par lui(l); il est la vérité , puisqu'il est la raison , la Sagesse vivante engendrée par le Père , son Verbe consubstantiel ; il est la vie , car la vie et la vérité ne sont qu'une même chose.
Ainsi toutes les créatures ont, au commencement , reçu de lui la vérité , la raison , la vie , qu'elles conservent par lui seul (2), comme par lui seul encore elles reçoivent , pourvu que leur volonté n'y mette aucun obstacle , la plénitude de la vie , de la raison et de la vérité. Voilà ce qu'il promet à ceux qui croiront : Je suis venu pour qutls aient la vie , et une plus grande abondance de vie (3) : non pas une autre vie , une autre vérité , une raison différente ; mais la même raison plus étendue , la même vérité plus développée , la même vie plus parfaite : c'est l'enfant devenu homme, c'est l'homme uni davantage à Dieu. Un antique péché les séparoit; le sang de la victime pure l'efface , et le sacrifice universel accomplit l'universelle régénération. Vainqueur du serpent et de la mort, le Christ remonte aux cieux pour y préparer une demeure à ses élus (4) ; et , dans la
(1) Nemo venit ad Patrem, nisi per me. Joan., XIV, 6.
(2) In ipso condita sunt universa in cœlis et in terra, visibilia et invisibilia, sive Throni, sive Domlnationes, sive Principatus, sive Potestates ; omnia per ipsum et in ipso creata sunt; et ipse est ante omnes, etomniain ipso constant. Ep. ad Colossens., 1, 16 et 17.
(3) Ego veni ut vitam habeant, et abundantiùs habeant. Joan., Xll, 50.
(4) Quia vado parare vobis locum. Ibid., XIV, 2.
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Cité sainte, ce cri éternel retentit au pied du trône de l'Agneau immolé dès l'origine du monde ( 1 ) : Bénédiction , gloire , action de grâces , honneur et puissance à notre Dieu dans les siècles des siècles ! Il est ainsi (2).
(1) Agnus qui occisus est ab origine raiindi. Apocal., XÏII, 8.
(2) Etclamabaiit voce magnà dicentes : Salus Deo noslro, qui sedet super thronum, et Agno.... Benedictio, et cîaritas, etsapientia, el graliarum actio , honor et virtus et fortitudo Deo nostro iu saicula sœculorum. Amen, /6/d., VU, 10, 12.