TOME
354 ESSAI SUR l'IiNDIFFÉRENCE
» croyance est empruntée de la raison commune » et divine; et, par le motif contraire, toute opi- » nion individuelle est dépourvue de certitude (1). » C'est ainsi que Sextus Empiricus expose la doctrine d'Heraclite , et, dans le paragraphe suivant, il cite les paroles mêmes de ce philosophe au commencement de son traité de Natiirà : « Telle étant donc la » raison, l'homme demeure dans l'ignorance, tant » qu'il n'a pas joui du commerce de la parole , et ce » n'est que par ce moyen qu'il commence à con- » noître. Il faut donc déférer à la raison commune. » Or, cette raison commune n'étant autre chose que » le tahleau de l'ordre universel; toute les fois que » nous empruntons à la mémoire commune, nous » possédons la vérité : et quand nous n'interrogeons » que notre raison individuelle , nous tomhons dans » Terreur (2). «
Aristote lui-même avoue que le consentement universel forme la plus puissante preuve (3). Dans un
(1) ToDtov ^y] rb-j xoivov Xàyov xoù Srsîov, xa.i ou xarà ixeroyri'j y&v6[j.sdcx. Xoyixol, xpiTvjpiov à^vj^etag çjyjortv o HpdcxXsnoç' '66sv zà fjih xotvv? tl^-ji (p(x.iv6fjLSvO'j, tout' sivoci TtiGTOv' r&' xoivM yccp xod S-et'w Xôyu ^auêavsTat' rà Ss Ttvi fiôyjM TrpoffTTiTTTOv, KTtKjTOv ÙTzccp^siv âioi rvjv èvuvzîxv atT/fav. ScX-
tus Empiric. adv. Logic, lib VIII , § 131 edil. Jo. Alb. Fahr. Lips. 1718.
(2) Kôyou TOÙâs lo'vTOç, oc^ù-iiSTQi yé-JOvTOCi oivdpMTtoi , xcà TZpÔGdsv >7 àxouffat, xoù àxcûcravTsç ro tt/swtov... Ato âeï stzsgOcci tw xoivû {^uvo^ ykp h xoivQç)' Y] (î' suTiOÙx v.llo Ti a^A' £|yjy>j(7ts roO rponou t^çtou tzccvtôç iioxvjc-ewç. Ato xaô' 'ézi oiv ccùrov t>jç /JL'jvjyVi xoivcov/jo-o/asv, K).yi6£Û0f^£v' « «Ji av i^K/MO/j-sv <peo^d/j.s6(x.. Ibid.j § 132. — Ta xàtvY] (pKivôiisva. tzittoc, quae commiiniter ità videntur fida sunt, aiebat Heraclitiis statuens ),oyov rov ^uvov {ralionem communem), oplimum esse yerilatis xpir-/ipicv. Grot. de Jure belli et pac, lib, I, n. 12.
(3) KpôcTiarov Trâvraç àv6po)7zoi>ç (pcx.tvs>jd<xt (7DvOfjLoXoyovvT<x.<i toîç f-fiQ-fi-
autre endroit, il ajoute : h Nous affirmons qu^une » chose est ainsi , quand tous les hommes croient » qu'elle est ainsi : celui qui ôteroit cette foi, ne diroit » rien de plus croyable (1). )>
Epicure enseignoit aussi , dans son livre De la règle et du jugement, que ce sur quoi les hommes s'accordent, est nécessairement vrai (2) : maxime que Cicéron adopte et cite avec admiration (3).
« La nature, dit-il ailleurs, nous apprend à re- » garder comme certains les rapports des sens, lors- » qu'ils sont uniformes dans tous les hommes; et » quand , au lieu d'offrir cette constante uniformité , » ils diffèrent et varient dans chaque homme, alors )) nous les jugeons faux (4). »
Le consentement commun est également aux yeux de Sénèque la marque de la vérité (5). Salluste le philosophe se sert du même principe pour prou-
aoy-evoiç; poteiilissima probatio est, si in id quod dicimus omnes consentiant. Arist. ap. Grot. eod. loc.
(1) O yào Tiâît ^cxsï, toûto e^vai ^a/Jisv' o â' Kv(x.ipMv raurVjv rrjv nt-
!7Ttv, oii TTàvy TciTTorspoc è'psi. Quod omijibus ità videtur , id ità esse dicimus; qui verô hanc fidem velit tollere, nihilo ipse credibiliora dicet. Arist. Elhic. ad JVicomach., lib. X ; cap. X lom II. Oper., pag. 97, ylurcl. Allobrog., 1605.
(2) De quo autem omnium natura consentit , id verum esse necesse est. De nal. deor., lib. I, cap. XVII.
(3) Cujus rationis vim , atque utiîitatem ex illo cœlesli Epicuri , De régula etjudicio , volumine accepimus. Ibid., cap. XVI.
(4) Perturbât nos opinionum varietas, hominumque dissensioj et quia non idem conlingit in sensibus , hos naturà certos putamus ; illa, quae aliis sic, aliis secùs, nec iisdem semper uno modo videnlur, ficta esse ducimus. De legib., lib. I, cap. XVII, n. 47-
(5) Apud nos veritatis argumentum est aliquid omnibus videri. Senec, Ep. 117.
35G ESSAI SUR l'iINDIFFÉPvENCE
ver que Dieu est bon, impassible, immuable (1). Il vaut mieux croire à tous quà un seul y dit Pline le jeune : car un homme peut tromper et être trompé; mats nul ne trompa jamais tous les hommes , ni ne fut jamais trompé par eux (2). Et Quintilien , avec cette droiture de sens qui le distingue : JVous tenons pour certain ce quon s accorde à regarder comme vrai (3).
Partout on a senti l'importance de cette règle toujours connue, toujours enseignée. Il est nécessaire ^ disent les docteurs juifs , que le témoignage général soit vrai y et tout ce quon y oppose ne mérite pas de réponse (4).
C'est uniquement sur cette base que reposent les croyances du genre humain, et jamais on n'eut d'autre moyen de reconnoître avec certitude les vérités dont se compose la religion révélée originairement. Aussi Socrate , Platon , Cicéron , Sénèque et les autres philosophes anciens, recourent-ils sans cesse au consentement unanime des peuples, lorsqu'ils veu-
(1) Kotv«i Ss sîaiv i-jvo.ioa b(jo(.ç Tràvrej (xvdpcanoi èpoTYidivrèç oixolcyn^ aourjtVy oTov OTi TTÔcç 9-sàç àyoLdoç, ozi à.-jz'x.driz, on kustkQXvjtoi;. ScillUSt.
de Dits, pag. 33.
(2) Meliùs omnibus quàm siagulis creditur, singuli enim decipere et decipi possunt; nemo omnes , neminem omnes fefellerunt. Plin. in Panegyr. Trajan., cap. LXII.
(3) Pro certis habemus ea in quae communi opinione consensum est. Quintil. Jnstit. Oral.
(4) Scito iuter sapientes fuisse controversiam an scientia quae per crebram famam habetur sit necessaria , vel probabilis. Circa quod , dictis pro et contra quam plurimis, concîusio omnium est ipsam esse necessariam.... Nihil igitur quod contra crebram famam dictum est meretur responsum. Pugio fidei , II part., cap VIII, pag. 367; Lips.y 1687.
lent établir Texistence de Dieu (1), l'immortalité de l'âme (2), les lois de la justice (3). Sortant de la voie de l'autorité, essaient-ils de soumettre à leur jugement ce& importantes questions ; ils hésitent (4), leur loi chancelle , ils ne savent que dire ni que penser (5), une nuit profonde les environne , jusqu'à ce que la lumière de la tradition vienne de nouveau les éclairer. (c Y a-t-il des dieux? Je voudrois être persuadé
(1) Facile est yeritatem hanc oslendere, quod dii sial — Quo paclo? — Primùra quidem terra, sol, sidéra, ipsumque universum... id osteiidiint : Graecorum praetereâ barbarorumque omnium consensus, deos esse fatentium. Plat, de Legib., lib. X , Oper. tom. IX, p. 67 et G8 éd. Bipont.— Cicer. de Legib.,\\h. I, cap. VIII. De nat. deor.y lib. l^Orat. de Harusp. respons., cap. IX. — Après avoir cité plusieurs passages de ce philosophe , Bayie ajoute : « Je vous avoue que » c'est prendre pour la principale preuve de l'existence de Dieu, le » consentement du peuple et la tradition. » Continuation des Pensées diverses, tome III, p. 40. — Multùm dare solemus praesumptioni omnium hominum. Apud nos verilalis argumentum est aliquid omnibus videri. Tanquàm deos esse sic colligimus, quôd omnibus de diis opinio insita sit ; nec ulla gens usquàm est adeô extra mores legesque projecta,utnon aliquos deos credat. Senec, Ep. CXVIL— ■ jElian. var. Hislor., lib. II, cap. XXXI.
(2) Cicer. , TuscuL, lib. I, cap. XVI. ^Cùm de animarum Immortalitate loquimur, non levé momentum apud nos habet consensus hominum, aut timentlum inferos aut colentium. Senec, Ep. 117.
(3) Quae autem natio non comitatem , non benignitatem , non gratum animum et benificii memorem diligit ? quae superbos , quae raaleficos , quae crudeles , quae ingrates non aspernatur, non odit i' Cicer. de Legib., 1. I, c. XL
(4) Il n'y a , dit Porphyre , aucune opinion chez les philosophes qui soit absolument certaine , à cause des raisons que l'on peut apporter pour et contre. Lib. de Hist. anim. Euseb., Prœp. cvang., lib. XIV, cap. III.
(5) Cicer. Tusculan. Quœst. ,lih. I, cap. XSXl. — Senec. Ep. 88 — Plutarch., de Placitis philosoph.,]ih. IV, cap. II et lll.—Galen. de Usu partium, cap I, II, III, V et l\.—Plin., Hist. nat., lib. VII, cap. LV.
358 ESSAI SUR l'indifférence
» de leur existence non seulement par l'autorité , » mais encore par le raisonnement : car il se présente » à mon esprit des réflexions qui le troublent , et » quelquefois il me semble que les dieux n'existent » pas(l)? »
Voilà l'homme abandonné à lui-même ; voici le sage :
(( Mais je ne dirai rien contre ce qui vous est » commun avec les autres philosophes : presque tous » croient qu'il existe des dieux; je le crois donc » aussi, et je ne dispute point (2). »
Demandez à Cicéron si l'âme est immortelle, il vous répondra que , « par sa raison seule , il ne peut » former que des conjectures. Quelle est la plus vrai- » semblable ? C'est une grande question (3). » Mais bientôt , levant la tête et promenant ses regards sur le monde entier, ses doutes s'évanouissent, et il prononce avec assurance ces paroles , qu'on répétera de siècle en siècle : « Fondés sur le consentement de )) toutes les nations, nous croyons que les âmes sont » immortelles ; car le consentement unanime des
(1) Quaerilur primùm...sintne dii, nec ne sint...Esse deos persuadcri mihi non opinione solùm, sed etiam ad yeritatem plané velim : multa enim occurrunt, quae conturbent , ut interdùm nulli esse \ideanlur. Be nat. deor , lib. I, cap. XXII.
(2) Sed...qu8e communia sunt vobis (Epicureis) cum caeteris philosophis , non attingam , ut hoc ipsum : placet enim omnibus ferè , mihique ipsi in primis , deos esse : itaque non pugno. Ibid.
(3) Ut homunculus unus a multis probabilia conjectura sequens , ullrà enim quô progredior, quam ut verisimilia videam, non habeo... Quaî yeiisimillima magna quœstio est. Ttiscul. Quœst., lib I. cap. ÏX et XI.
» peuples doit , en toute chose, être regardé comme » la loi même de la nature (1). »
Aussi Socrate , près de mourir victime d'un jugement inique, n'appuie pas sur les raisonnemens de la philosophie , mais sur la croyance commune (2) , l'espérance d'une vie plus heureuse qui console ses derniers momens.
La doctrine des devoirs n'avoit pas non plus d'autre fondement. Les philosophes disputoient sur la vertu comme sur tout le reste ,* et Cicéron , après avoir défini l'/ionnefe, c'est-à-dire ce qui constitue la bonté morale des actions , ajoute : « Quoiqu'on » puisse entendre un peu ce que c'est par la définition » que je viens d'en donner , on le comprend cepen- » dant beaucoup mieux par le jugement commun de » tous les hommes, et par les inclinations et la con- » duite des gens de bien (3). »
(1) Permanere animos arbilramur consensu oraniiiin nalionum... Omni autem in re, consensio omnium gentium lex nalurœ putanda est. Tuscul. Quœst.y lib. I, cap. XVI et XVII. — Quod si omnium consensus, naturae vox est, omnesque, qui ubiquè sunt, consentiunt esse aliquid , quod ad eos perlineat , qui è vitâ cesserint , nobis quoque idem existimandum est. IMd., cap. XV.
(2) HtTrép ys TO!. ^.syôfxsva. àXr}dy] èurt'j. ^polog. Socrat., Plat. Oper. tom. I, pag. 95.
(3) Quod quale sit, non tam definitione , quâ sum usus , inteîligi potest ( quanquam aliquantum potest ) quâm communi omnium judicio, et optimi cujusque studiis atque factis. De flnib. bon. et mal., lib. II, cap. XIV, n. 45. — Ce moyen de reconnoître les principes essentiels de la morale , étoit certainement le plus sur que les anciens pussent employer ; car il est infaillible , selon saint Thomas . « Ratio autem hominis circa prœcepta moralia , quantum ad ipsa » communissima prœcepta legis natura; , non poterat errare in uni- « versali; sed taracn propler consuetudinem peccandi obscurabatur
300 ESSAI SUR l'indifférence
La règle par laquelle les ancicDS &'assur oient des véritables dogmes , servoit encore à les garantir des erreurs et des superstitions , toujours faciles àreconnoître , comme l'observe Cicéron ; parce qu'elles n'avoient rien de général, rien de stable, et qu'elles varioient chez les divers peuples (1).
Le principe, qu'en matière de religion tout ce qui est universel est vrai, tout ce qui n'est que local est faux, étoit même si répandu parmi les païens, et si fortement établi , que dans un des dialogues de Lucien , un athée à qui l'on oppose te consentement de tous les peuples qui attestent l'existence de Dieu , ne nie point ce fait éclatant , ni la preuve qu'on en tire, mais cherche à la tourner en sa faveur, en montrant combien les dieux adorés par les nations différoient les uns des autres (2) ; argument qui laisse au témoi-
» in particularibus agendis. » S. Thom. i° 2». q. CCXIX., art. II.
(1) Nec si opiniones alise sunt apud alios , idcircô , qui canem et felem, ut deos colunt, non eâdem superstitione, quà caelerae gentes , conflictantur. Cicer.yde Lcgil}., Vih.I, c. XI. — Cum poetarum aulem errore conjungere licet portenta magorum ^gyptiorumque in eodem génère dementiam : tum etiam Yulgi, quae in maximâ inconstantiâ veritalis ignoralione versantur. Jd.y de Nat. deor., 1. I, c. XVI.
(2) Tim. Igitur omnes homines et populi decepli sunt , qui deos esse putent et célèbrent. Dam. Benè, Timocles, admonuisti me eorum, quae inter gentes moribus, legibusque recepta sunt : è quibus nimirum maxime cognoverit aliquis , quàm nihil firmum illa , quae de diis feruntur, habeant. Multa enim confusio, et alii alia sanxerunt : Scythae sacrilicantes Acinaci , et Zamoixidi Thraces... Phryges autem Mena3 : et diei iEthiopes, et Gylîennii Phaneli : et Assyrii columbœ : et Persae igni : et aquas JEgyptii , quanquam communis quidem iEgypliis omnibus deus est aqua ; priratim verô Memphitis deus bos est ; Pelusiotis cèpe , et aliis ibis, aut crocodiîus cynocephalus, aut feles... Hœc quomodo non ridicula sunt, ô pulcher Timocles! Jup. tragœd., n. 42 éd. Retlzii; Amslelod., HiS.
gnage des peuples sur Texistence de la Divinité toute sa force, mais qui est sans réplique contre l'idolàtrie.
Les Chinois reconnoissoient , comme les peuples de l'Occident, que la vraie religion devoitêtre universelle , et même leur objection principale contre le christianisme n'étoit qu'une fausse application de cette maxime ; comme on le voit par les discours de quelques mandarins (1) à un prince de la famille impériale, qui s'étoit converti à Jésus-Christ au commencement du siècle dernier. Mais , dans un écrit où il expose les motifs de sa conversion , et que nous aurons plus d'une fois l'occasion de citer, ce prince, plus sage et plus instruit qu'eux, parce qu'il avoit examiné de bonne foi, nous apprend que l'autorité du grand nombre , uni dans une même foi et dans un même culte, étoit, au contraire, une des raisons qui l'avoient décidé à embrasser le christianisme. « S'il » y avoit, dit-il, quelque chose de défectueux, quel- » que léger qu'il fût , dans cette loi , les hommes sont » trop éclairés pour ne pas le remarquer, et pour lui )) donner une entière croyance... Or à présent, dans » toute l'étendue de l'Europe, qui renferme plus de » mille lieues , depuis dix siècles et au-delà, savans et )) ignorans pauvres^ et riches, jeunes et vieux, hommes » et femmes , tous suivent généralement la religion )) chrétienne; l'émulation est si grande, qu'on la pra-
(1) « La loi de l'Europe n'est suivie que des Européens, et vous » prétendez que quiconque l'abandonne se révolte contre le ciel ? a Lellrcs cdif., tom. XX, p. 131. Toulouse, 1811.
362 ESSAI SUR l'indifférence
» tique à l'envi. De là, on peut conclure sans aucun )) doute combien elle est véritable et solide (1). »
Les philosophes modernes eux-mêmes ont tous admis le principe de l'universalité (2) ; et tous aussi , comme les mandarins dont nous parlions tout-àl'heure, ils ont essayé de s'en servir pour attaquer la religion chrétienne.
« Si le mahométisme , dit Voltaire , avoit été né- » cessaire au monde , il auroit existé dès le commen- » cernent du monde , il auroit existé en tous lieux (3).
» Quelle seroit la religion véritahle , si le christia- » nisme n'existoit pas? C'est celle dans laquelle il n'y » a point de sectes ; celle dans laquelle tous les esprits )) s'accordent nécessairement,
)) Or dans quel dogme tous les esprits se sont-ils » accordés? Dans l'adoration d'un Dieu et dans la » probité. Tous les philosophes de la terre qui ont eu
(1) Motifs du prince Jean pour embrasser la religion chrétienne: Lett. édif., t. XX, p. 362. Toulouse, iSll.
(2) Rousseau, dans ses Lettres écriles de la Montagne ^ suppose que les catholiques parlent ainsi aux premiers réformateurs : « Quel » titre avez-vous donc pour soumettre ainsi nos jugemens communs »> à YOtre esprit particulier? Quelle insupportable suffisance de pré- » tendre avoir toujours raison, et raison seuls contre tout le monde ! » — A ce discours, ajoute Rousseau, voyez-vous ce que nos réfor- » mateurs auroient eu de solide à répondre ? Pour moi , je ne le vois » pas.» Lettres de la Montagne, i^. 82, 83. Paris, 1793. — «La » vérité est une lumière naturelle qui luit d'elle-même par toute la » terre , parce qu'elle vient de Dieu ; l'erreur est une lueur artifi- » cielle qui a besoin sans cesse d'être alimentée, et qui ne peut » jamais être universelle , parce qu'elle n'est que l'ouvrage des «hommes.» Bernardin de Saint-Pierre , Chaumière indienne; Avant-Propos , p. 44. Parïs ,1791.
(3) Dictionn. philosoph., arl. lYêcessaire-
» une religion, dirent' dans tous les temps ; Il y a un » Dieu, et il faut être juste. Voilà donc la religion » universelle établie dans tous les temps et chez tous » les hommes.
» Le point dans lequel ils s'accordent tous est donc » vrai y et les systèmes par lesquels ils diffèrent sont donc » faux... Il faut bien que les choses dont tout le » monde se moque, ne soient pas d'une vérité bien » évidente (1). »
Quelle que fût l'intention de Voltaire en écrivant ces paroles , il avoue que la religion nécessaire à l'homme, ou la vraie religion, doit être perpétuelle, universelle ; et qu'il a toujours existé dans le monde une religion qui possédoit manifestement ces caractères. Les anciens, comme on vient de le voir, ont fait le même aveu : ils ont reconnu le consentement commun ou l'autorité générale pour règle des croyances (2); et discernant, au moyen de cette règle, la vérité qui ne change point, de l'erreur, qui varie sans cesse , il leur a été facile , selon le témoignage d'un Père, de convaincre de mensonge quelques hommes corrompus dans leurs pensées, parle témoignage de tous les siècles et de toutes les nations (3).
(1) Diciionn. philosoph., art. Secte.
(2) Ceise lui-même admet cette règle, et s'en sert pour établir certaines vérités, a C'est, dit-il, un sentiment de la plus haute antiquité, » dont conviennent lés nations les plus sages, les villes et les hommes » éclairés. » Origen. conlr. Cels., lib. II, n. 14.
(3) Nec difficile sanè fuit paucorum hominum pravè senlentium redarguere mendacia , testimonio populorum atque gentium in hàc unâ re non dissidentium. Lactant. Divin. InsliL, lib. I, cap. 11^ p. 3.
304 ESSAI SLR l'indifférence
Jamais en effet aucun peuple n'ignora les dogmes ni les préceptes de la religion primitive , nous croyons l'avoir prouvé jusqu'au dernier degré d'évidence; et comme en même temps nous avons montré que l'idolâtrie n'avoit ni doctrine, ni loi morale, ni enseignement, et que par conséquent elle n'étoit point une religion , mais la violation d'un commandement divin (1) , il s'ensuit qu'il n'y eut jamais qu'une rereligion dans le monde, religion universelle , au sens le plus rigoureux et le plus étendu.
Mais pour bien entendre cette vérité , aussi importante que certaine, il faut distinguer deux époques dans la durée de la religion : la première comprend tous les temps qui ont précédé la venue de Jésus- Christ, la seconde ceux qui l'ont suivie.
Avant Jésus-Christ , que voyons-nous chez les diverses nations delà terre? des croyances générales, partout les mêmes , et une multitude innombrable de superstitions différentes en chaque lieu, et perpétuellement changeantes. Séparez ces superstitions de ce qu'il y avoit d'universel, d'invariable et par conséquent de vrai dans les croyances des peuples ; il ne restera rien que l'on puisse concevoir sous l'idée de religion, qui renferme nécessairement celle de loi. Une opinion passagère et locale n'est pas un dogme , des rites arbitraires ne sont pas un culte ; un caprice n'est pas un devoir. Dira-t-on que le Nègre, en se choisissant un fétiche, fonde une religion : ce
(1) /^oye^ chap. XXIV.
qui, dans le paganisme, appartient réellement à la religion , c'est ce qu'on retrouve partout et toujours , la foi en Dieu, aux esprits qui sont ses ministres, aux saints qu'il reçoit dans sa gloire, et qu'il investit d'une partie de sa puissance ; enfin , tout ce qu'enseigne une tradition unanime et constante (1).
Jusqu'au moment où Jésus-Christ vint accomplir le mystère du salut , cette tradition conserva dans le monde entier la connoissance de la révélation primitive, qui, depuis l'origine des temps, ne cessa jamais d'être, nous ne disons pas la seule vraie religion , mais l'unique religion qui existât sur la terre, l'idolâtrie n'étant, nous le répétons, que la transgression du premier précepte de cette religion divine : elle possédoit donc au plus haut degré le caractère d'universalité qu'on a vu lui être essentiel. Véritablement catholique dans la plus stricte acception du mot (2), elle formoit, au milieu des erreurs qui s'élevoient successivement et des désordres qu'elles enfantoient, la foi commune et la loi générale du genre humain ; de sorte qu'en ce qui concerne les croyances des Gentils , tout ce qu'elles offroient d'universel étoit vrai, et rien n'étoit vrai de ce qui n'étoit pas universel (3). Dieu , qui veille sans relâche à
(1) Variasse deberet error : sed quod unum apud multos invenitur, non est erratum, sed traditum. Tertullian., Prœscripl. adv. Hœret.
(2) Faber avoue que la religion primitive étoit essentiellement universelle ou catholique. « Patriarchism.... was professedly a calholic » religion. » Horœ Mosaicœ , vol. II, sect. I, cap. I, p. 18. London,
(3) « Ces additions (les fables et le culte païens) ont varié suivant » les temps , et suivant les lieux , tandis que le fond de la religion a
360 ESSAI SUR l'indifférence
îa conservation de ses œuvres, voiiloit que l'homme créé pour la société, y trouvât toujours ce qui lui étoit nécessaire pour vivre de la vie de l'âme , afin que s'il lui arrivoit de s'égarer loin de la voie qui conduit au séjour des biens éternels , il ne pût accuser que lui-même et sa volonté pervertie.
L'univers attendoit le Médiateur prédit : il paroît au temps marqué , et la religion ne change point ; elle se développe : la foi , le culte , les devoirs demeurent, pour le fond, immuablement les mêmes. On croyoit à celui qui de voit venir , on croit à celui qui est venu ; aux sacrifices figuratifs succède le sacrifice réel et seul efficace ; on possède ce qu'on espéroit ; le Désiré des nations s'est montré au milieu d'elles ; les promesses de la loi sont accomplies. Et comme la religion en se développant n'a pas cessé d'être une , elle ne cesse point non plus d'être universelle (1). Elle existe partout, elle est la même partout : seulement il se peut que quelques hommes né la connoissent pas tout entière, qu'ils ignorent ses développemens; mais il n'en est point qui ne connoissent ou ne puissent connoître ce qui est indispensable pour le salut. Toute foi vraie est une partie
)> toujours été aussi perpétuel dans sa durée, qu'universel dans son » étendue. » Quest. sur l'Incrêdulilé , par M l'évêque du Puy ; ///^ <7u<?s(., p. 142etl43.
(1) « Le christianisme est dans son principe une religion univer- » selle, qui n'a rien d'exclusif, rien de local, rien de propre à tel pays
» plutôt qu'à tel autre Le parfait christianisme est l'inslitulion
» sociale universelle. » Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, p. 40, 41.7^am, 1793.
(le la foi chrétienne ; tout culte pur est une partie du culte chrétien. Les nations, s'il en existoit à qui le christianisme complet n'auroit pas encore été annoncé, se trouveroient dans la position où le genre humain étoit avant Jésus-Christ. N'ayant point d'autre lumière, elles n'auroient pas non plus d'autres devoirs; et si elles les remplissoient avec fidéUté , elles seroient véritablement chrétiennes : comme l'enfant simple et docile à qui Ton n'a pas encore enseigné tous les dogmes , et qui n'a pu dès lors participer à tous les mystères, ne laisse pas, en cet état imparfait et de passage , d'être véritablement chrétien.
Mais si ces nations rejetoient la prédication évangélique , si elles refusoient de connoître toute la loi, ou de s'y soumettre , à l'ijistant elles deviendroient coupables de sa violation , et sortiroient de la voie du salut. ■
Ainsi le christianisme ou la religion révélée originairement , a toujours été et sera toujours aussi universelle que la société , puisqu'elle renferme tous les devoirs de l'homme, et par conséquent le principe de sa vie. Elle est , dans ses dogmes, la loi de notre esprit ; dans ses préceptes^ la loi de notre cœur et de nos sens. On peut sans doute transgresser ses lois ; mais les ignorer entièrement ou les abolir , il est impossible : et la transgression ne préjudicie , quelque générale qu'elle soit, ni à l'autorité ni à l'universalité de la loi (1).
(1) Si enim verissimiis et sincerissimus Dei cultus,quamvis sit apud paucos, apud eos taracn est quibus multitude, quanquam cupiditati-
3G8 ESSAI SUR l'indifférence
A l'égard de la morale, on en convient; tout le monde avoue qu'elle est universelle. Or assurément on ne prétend pas que les hommes ne la violent jamais , on ne nie pas l'existence des vices ; mais on entend que, malgré des désordres sans nombre, les principes de la justice, partout les mêmes, sont connus partout.
De même en disant que la loi de l'esprit, qu'on appelle plus particulièrement religion , est universelle , on ne prétend pas que tous les hommes y obéissent fidèlement; on ne nie point Texistence des erreurs ni des faux cultes ; mais on entend que les vérités nécessaires au salut, connues partout, sont partout les mêmes.
Les cultes superstitieux ne sont pas des lois, mais des crimes : comme le meurtre et l'adultère. Quand donc, appelant religion toute violation de la loi religieuse , on demande comment , parmi tant de religions diverses , on discernera la vraie religion ; c'est comme si , donnant le nom de morale à toute violation de la loi de justice, on demandoit comment , parmi tant de morales diverses , on discernera la vraie morale.
Voudroit-on que le christianisme eût été, dès l'origine, ce qu'il est aujourd'hui, qu'il n'eût point éprouvé de développemens? Alors ce ne seroit plus le christianisme, ce seroit un ordre de choses entiè-
bus involuta et à puritale intelligentiae remola , consentit ; quod fieri posse quis dubitet? S. Augml., De ulilitate credendi; cap. VII, n. 16. Oper. . tom. VIII, col. 55 cd. BenedicL
rement différent, ou plutôt une contradiction manifeste; car il est clairement contradictoire c{ue la rédemption de lliomme ait concouru avec sa chute , puisqu'il auroit fallu que le Sauveur fût né d'une mère coupable , qu'il eût été mis à mort par son père , que le premier crime eût été lavé par un crime plus énorme , qu'Adam se fût racheté par le déicide î Voudroit-on que jamais aucun dogme n'eût été obscurci , aucune loi violée ; que l'ignorance , l'erreur et le crime n'eussent jamais paru sur la terre? est-ce là ce qu'on demande pour croire? Mais le christianisme suppose nécessairement que le monde est abandonné en partie au crime, à l'erreur, à l'ignorance. Si rien de tout cela n'existoit , le christianisme non seulement seroit faux; il seroit de plus impossible d'en concevoir l'existence. Pour croire au christianisme ou voudroit donc que le christianisme n'existât point , et qu'il ne pût pas même exister.
Mais prenez l'homme tel qu'il est, tel qu'il fut toujours, vous reconnoîtrez que la religion chrétienne le représente précisément en cet état de foiblesse et de corruption ; et que cet état étant donné , on ne sauroit imaginer un accord plus parfait , plus constant , plus merveilleux de tous les peuples, dans tous les âges, pour attester ce qu'enseigne cette religion aussi ancienne que le genre humain : de sorte qu'elle seroit moins croyable si la tradition répandoit une lumière plus pure et plus vive , puisque le dogme fondamental de la dégradation originelle de l'homme s'obscurciroit en proportion.