TOME
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qui, Tenveloppant comme un nuage, empêcheroient la lumière d'y pénétrer. EDe se répand dans les cœurs sincères : et voilà pourquoi , tandis que tout paroît obscur à la raison disputeuse et hautaine, tout est clair pour les âmes droites, du moins tout ce qui intéresse Téritablement l'homme. C'est de l'orgueil que sortent les ténèbres, de l'orgueil, père des préventions, des secrètes répugnances contre la vérité, des doutes désolans et des passions sans nombre qui maîtrisent l'entendement et l'entraînent loin du soleil des intelligences, loin de la source de la vie, loin de Dieu. Il nous a faits pour le connoître, mais il a voulu que notre foi fût Hbre,- et surtout abaissant la présomption de notre esprit, il s'est plu à lui faire sentir sa salutaire dépendance : il l'a créé foible par lui-même et fort parla société; et, attachant à la plus difficile vertu la récompense la plus haute , il a fondé la certitude sur la défiance de soi , et notre bonheur tout entier sur une humble obéissance.
Aussi avons-nous vu qu'on ne rejette les croyances nécessaires qu'en se séparant de tous les peuples, et niant le témoignage du genre humain ; en mettant sa raison à la place de la raison générale , et se proclamant seul infailHble au milieu de tous les hommes qu^on suppose avoir erré pendant quarante siècles. Si, au contraire, on suit fidèlement le principe que nous avons étabh, et qu'on ne peut ébranler sans renverser la base de nos connoissances et de nos jugemens, on avance d'un pas sûr dans la route de la vérité, elle se dévoile pleinement; les ombres qui l'obs-
curcissoient s'évanouissent. Parmi les religions diverses qui se partagent le monde, on discerne la vraie aussi aisément qu'on s'étoit assuré de son existence ; et l'on est chrétien comme on est homme, en croyant ce qu'atteste la plus grande autorité (1). « Il n'y a, )) dit saint Augustin, aucune voie certaine par où » les âmes puissent arriver à la sagesse et au salut, à
(1) « Quand une fois les hommes ont secoué le joug de l'autorité, y » a-t-il parmi eux sur la religion quelque règle fixe et immuable » [Quest. sur l'Incrédulité, par M. l'évêque du Puy; IF^que&t., pag. 260) ? « L'on n'établit point le pyiThonisme en se fixant à la tra- « dition constante , uniforme , universelle de tous les peuples dans » leur origine qui atteste une révélation. C'est, au contraire , en sui- » vaut une route différente, en donnant tout au raisonnement et rien » à la tradition, que les philosophes ont fait naître le pyrrhonisrae. » Tous ceux qui veulent retenir la même méthode , aboutiront au » même terme : Dieu a voulu nous instruire par la tradition et par » la voie d'autorité , et non par le raisonnement » ( Bergier, Traité de la vraie religion, tome P^, pag. 516. Éd. de Besançon, 1820). Le premier auteur qui ait entrepris, depuis la renaissance des lettres , de défendre la religion chrétienne contre les athées, les déistes et les hérétiques, établit le principe d'autorité comme la seule base sur laquelle on puisse élever solidement l'édifice de nos conuoissances , de quelque ordre qu'elles soient. « Par l'inclination naturelle des hommes, » dit-il, ils sont continuellement en cherche de l'évidence, de la vé- » rite et de la certitude, et ne se peuvent assouvir ni contenter qu'ils » ne s'en soient approchés jusques au dernier point de leur puissance. » Or il y a des degrés en la certitude et en la preuve , qui font les » unes preuves plus fortes, les autres phis foibles, quelque certitude » plus grande, quelque autre moindre. L'autorité de la preuve et la » force de la certitude s'engendrent de la force des témoins et des » témoignages, desquels la vérité dépend •■ et de là vient que d'au- » tant que les témoins se trouvent plus véritables, apparens et indu- » bitables, d'autant y a-t-il plus de certitude en ce qu'ils preuvent. » Et s'ils sont tels que leurs témoignages par leur évidence ne puis- » sent tomber en nul doute, tout ce qu'ils vérifieront nous sera très j) certain, très évident et très manifeste. » La théologie naturelle de BaymondSebon, chap. I, p. 1 et 2. Paris, 1611.
» moins que la foi ne les prépare à la raison (1). » Les faux systèmes de philosophie adoptés tour-àtour depuis Aristote, et dont l'influence s'étendit jusque dans les écoles chrétiennes, avoient tous une tendance commune. Ils jetèrent les esprits dans le vague, en substituant de pures abstractions à la réalité des choses. Ne considérant jamais que l'homme isolé, et le privant ainsi de l'appui de la tradition, ils l'obligèrent de chercher en lui-même toutes les vérités nécessaires , et la certitude de ces vérités , attribuant à la raison de chaque individu les droits de la raison universelle , de la raison divine elle-même , et l'affranchissant de toute dépendance comme de toute autorité. De ce moment l'homme fut l'unique maître de ses croyances et de ses devoirs : il fut infaillible, il fut Dieu, puisqu'il s'arrogea la plénitude de la souveraineté intellectuelle, et qu'au lieu de dire, comme la religion et le sens commun le lui commandent. Dieu esl^ donc je suis y il se plaça insolemment à la tète de toutes les vérités et de tous les êtres, en disant : Je suis^ donc Dieu est. Ce n'est pas ici qu'il convient de développer les conséquences de cette grande et fatale erreur. INous devons néanmoins en remarquer une qui se lie au sujet que nous traitons en ce moment. Après avoir systématiquement séparé l'homme de la société , il a fallu ou l'abandonner à un athéisme irrémédiable, ou soutenir qu'il existe en lui une loi morale et reli-
(1) Nulla certa ad sapientiam salutemque animis via est, nisi cùm eos ralioni prœcolit fides. De utilit. credendi, cap. XVII, Oper. lom. VIII, col. 69.
gieuse , indépendante de la tradition ; loi certaine et connue de tous , sans révélation primitive et sans en^ seignement extérieur qui la perpétue. Une juste horreur de l'athéisme a porté la plupart des philosophes à prendre ce dernier parti. Ils ont donc imaginé une religion qu'ils appellent na^wre/Ze parce que la nature, disent-ils, l'enseigne à tous les hommes, de sorte que chacun, en consultant sa raison seule, y découvre ce qu'il doit croire et ce qu'il doit pratiquer. On s'est habitué dès lors à distinguer deux rehgions différentes par leur origine , l'une naturelle et nécessaire , l'autre contingente et révélée , opposant ainsi la nature et la révélation ; comme si la révélation qui n'est que la manifestation de Dieu à l'homme , le Créateur parlant à sa créature intelligente, le pouvoir à ses sujets, le père à ses enfans, n'étoit pas tout ce qui se peut concevoir de plus conforme à la nature de l'homme, qui ne sait rien que ce qu'on lui a appris, et à la nature de Dieu qui n'a créé l'homme que pour en être connu, aimé et servi.
Mais les idées les plus simples, et que tous les peuples ont comprises, sont précisément celles qui choquent l'orgueil philosophique. Le philosophe ne veut point de maître dans la recherche de la vérité : elle doit être sa possession propre, sa conquête, ou il la repousse avec mépris. Nul n'aie droit de lui dire : Croyez; et s'il consent à reconnoître quelque chose au-dessus de lui, s'il daigne admettre un Dieu, il faut qu'il se soit fait lui-même ce Dieu, et que sa raison d'un jour ait cré^ TÉternel.
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Certes il est permis de s'étonner que l'absurde hypothèse d'une rehgion que chacun trouve en soi sans instruction précédente ait pu être adoptée par des Chrétiens. Cette rehgion, qui n'est que le déisme (1), n'auroit aucune base, ou reposeroit soit sur le sentiment, soit sur le raisonnement individuel ; et même toujours, en dernière analyse, sur le raisonnement : car que feroit-on, que devroit-on faire, si ce que Ton pense ne s'accordoit pas avec ce que l'on sent? et n'est-ce pas la raison qui juge , qui décide , qui affirme? La religion naturelle ne seroit donc ni certaine, ni obligatoire (2) : elle ne seroit pas certaine, puisque sa certitude n'auroit d'autre fondement
(1) ployez tom. I, chap. IV et V.
(2) Foyez tome II, chap. XVIII et XIX.
Ratio humana in rébus humanis est multum deficiens : cujus slgnum est, quia philosophi de rébus humanis naturali inyestigatione perscru tantes, in multis erraverunt, et sibi ipsis contraria senserunt: ut ergo esset indubitata et certa cognitio apud homines de Deo, oportuisse quod divina eis per modum fidei traderentur, quasi à Deo dicta, qui mentiri non potest: 6'. Tfiom. 2. 2*^, q. 2, a. 4. Explicatiocredendorum fit per revelationem diyinam. Credibilia enim naturalem rationem excedunt. Ib. art. 6. — Long-temps avant saint Thomas , saint Athanase avoit dît : « Divinitas non demonstratione rationum tra- » ditur;sedfide,et piàcogitatione,cumreligione: «^f^aw-adt^erap. tom. I, p. 360. Et saint Jean Damascène : « Nemo unquàm Deum cogne- » vit, nisi cuij ipse revelaverit. » Exposit. accurata fidei orthodoxœ, lib. I, cap. I, Oper. tom. I, p. 123. — Lactance est encore, s'il se peut, plus précis : « NuUa est humana sapientia, si per se ad notionem veri » scientiamque nitatur ; quoniam mens hominis cum fragili corpore » illigata et in tenebroso domicilio inclusa, neque liberiùs evagari, >» neque clariùs perspicere veritatem potest, cujus notio divina3 » conditionis est. Deo enira soli opéra sua nota sunt : homo autem » non cogitando, aut disputando assequi eam potest; sed discendo, » et audiendo ab eo , qui scire solus potest , et docere. » De vilà beatâ, lib. VII, n. 2.
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qu'ime raison faillible ; elle ne seroit pas non plus obligatoire, car pourquoi seroit-on obligé de croire vrai ce qui pourroit être faux? ((Notre doctrine, dit un » ancien Père , ne seroit qu^une doctrine humaine, si » elle n'étoit appuyée que sur le raisonnement (1). » Or quelle obligation morale peut-il résulter à' une doctrine humaine ^ ou d'une opinion?
Supposez, d'ailleurs, que ce soit un devoir pour chaque homme de regarder comme la vérité ce qui paroît tel à sa raison , et d'agir conformément à ce qu'il pense et ce qu'il sent, il y aura autant de vérités diverses, autant de religions et de morales qu'il y a de têtes. L'ignorance qui obscurcit l'entendement , le fanatisme qui le subjugue, les passions qui le corrompent , détermineront pour chacun des lois opposées et néanmoins également certaines, également obligatoires; et c'est ce qui arrive toutes les fois qu'on ne donne à l'esprit d'autre règle que ses propres jugemens. a II n'y a point de particulier, dit » Bossuet , qui ne se voie autorisé par cette doctrine à )) adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à >j appeler Dieu tout ce qu'il pense (2). »
(1) Athenag. Apolog. n. 9.
(2) Oraison funèbre de la reine d'yéngleterre.— bossuet parle dans ce passage de la doctrine des protestans, qui veulent que chacun soit, pour soi, l'unique interprète de l'Écriture. Les conséquences qu'il tire de ce faux principe du protestantisme s'appliquent avec beaucoup plus de force encore aux hommes privés de l'Ecriture sainte, ou qui n'en reconnoissent point l'autorité. Car enfin l'Ecriture est la pajrole de Dieu, elle est un secours immense offert à la raison; et si ce secours est insuffisant, si la parole de Dieu écrite n'empêche pas l'homme, qui veut l'interpréter seul, de tomher dans
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Nul moyen d'exiger la croyance d'aucun dogme , ni l'obéissance volontaire à aucune loi, dès qu'on admet le principe sur lequel repose ce qu'on appelle la religion naturelle , et qui n'est que le renversement de toute religion : car ma religion , dans ce système , c'est ma pensée , mon sentiment, comme le sentiment, la pensée d'un autre est sa religion ; d'où il suit que toutes les religions sont vraies, ou qu'aucune ne l'est : or soutenir que des religions contraires sont toutes vraies, c'est affirmer qu'elles sont toutes fausses, c'est établir l'indifférence absolue des religions, et ne laisser aux esprits conséquens d'autre refuge que l'athéisme.
Voilà où les philosophes de toutes les écoles ont été conduits, en rêvant un chimérique état de nature qu'ils se sont efforcés de trouver partout où ils ont cherché l'origine et la raison de tout, même de la religion, même de la pensée; état qui, s'il pouvoit exister, ne seroit que l'isolement absolu ou la destruction de l'homme moral et intelligent. Et ils n'ont pas vu ou voulu voir ce que les plus sages des anciens avoient reconnu : que l'homme est fait pour la société, hors de laquelle il ne peut vivre; que c'est là sa vraie nature (1), et que dès lors on ne doit jamais
les abîmes que Bossuet nous montre ouverts soiis ses pas, que serace donc quand ce même homme , sans guide , sans conseil , sans flambeau qui l'éclairé, sera complètement abandonné à son propre esprit ? La raison aidée de l'Écriture ne peut que s'^égarer, on l'avoue ; mais sans TÉcriture, c'est autre chose : alors elle est toutepuissante pour découvrir la vérité.
(1) Aristote le reconnoît formellement : « Nous regardons comme
le considérer seul pour découvrir les lois de son être, le fondement de sa raison, la règle de ses croyances et de ses devoirs ; qu'ainsi sans doute il existe une
» l'état de nature pour toutes choses , celui où elles parviennent » par un développement naturel et complet; d'où il suit clairement » que les sociétés politiques sont dans la nature. » {de Repuhl., lib. I, cap. 2). «L'homme, dit Cicéron, sent qu'il est né pour la société. « Cùmque se ad civilem socielatem nalum senseril, » etc. [de Legib,, lib., I, cap. VII). Mais comment la société civile s'est-elle établie? comment se conserve -t- elle? Elle s'est établie, parce que l'homme, être intelligent, a d'abord été en société avec Dieu : elle se conserve par les lois de la souveraine raison, de la raison universelle ( communis ) , qui unit les hommes entre eux et avec Dieu même. Prima homini cum Deo rationis socielas. Inter quos autem ratio, inter eosdem etiam recta ratio communis est. Quœ cùm sit lex, lege quoque consociati homines cum diis putandi sumus... Universus hic mundus una civitas communis deorum atque hominum {ibid.). C'est la doctrine de l'antiquité. Cinq siècles avant Cicéron, Ocellus Lucanus enseignoit aussi que l'homme est membre de deux sociétés, l'Une politique, l'autre divine; r^ç tco^tit^ç xaîrîîs âdocç (cap. IV, n. 3). « Outre la faculté de raisonner, l'homme pos- » sède, dit Epicharme, une raison divine... Il n'a inventé aucun art, » ils lui viennent tous de Dieu, et la raison humaine est née de la » raison divine. »
EffTty àv^pwTtwv Xoyt(Tfji.oç, sort xat âsioç Xôyoç. Où yhp (xvôpÛTZOç réx^ocv tiv' supsv , ô <?s &sôi rxûrriv fépsi OSè ys, ToO à.vdpÛTiou lôyoi Tiéfvxs-j àizo ys Srsloit léyou.
JEpicharm. ap. Euseb. Prœpar. Evang., lib. XIII, C. XIII,
Pythagore enseignoit la même doctrine, qu'il tenoit des Égyptiens et des Phéniciens : « Nés de Dieu, nous avons, pour ainsi dire, en lui » nos racines : c'est pourquoi nous périssons en nous séparant de » lui, comme le ruisseau séparé de sa source tarit j comme la plante » séparée de la terre, sèche et tombe en pourriture. »
PtÇwTSTSç éx 0s3u xat çjusvtsç tîjs àyrûv /3tÇ>7s l;^6J/AgTa; xaï ykp vS-
«TOç Tzpoxoul, XCX.I TK aXXo. çjuTàrîjçyïjs /st'Çïjs âTTOxoTrévra àvat'vsTatxat
Demophili sententiœ pythagoricœ, p. 40. Lipsiœ, 1744. f^id. et Plato., de Legib., lib. III, sub inil. et Strabo. lib. XVI.
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religion naturelle , ou conforme à la nature de rhomme et de tous les hommes , appropriée à leurs besoins, à leurs facultés, religion dont les hases essentielles se retrouvent par conséquent chez tous les peuples, ou dans la société du genre humain, et qui se perpétue par la tradition , comme toutes les connoissances nécessaires.
On ne sauroit trop faire remarquer cet ordre universel de transmission , en sorte que tout se conserve par un enseignement extérieur, et que tout commence par «ne véritable révélation , même la pensée ; car elle ne se développe en chacun de nous qu'à l'aide de la parole , qui nous révèle ou nous manifeste la raison d' autrui. Et puisque cette loi est notre nature même , toute religion qui y seroit opposée seroit une rehgion contraire à la nature, et la religion naturelle est nécessairement révélée. Comment connoissons-nous les noms mêmes de religion^ de Dieu, à' éternel^ Ôl infini, de juslice, de devoirs ^ etc., sinon parce que nous les avons appris, parce qu'ils font partie du langage qui nous a été enseigné? Les aurions-nous inventés nous-mêmes? ou aurions-nous sans eux les idées qu'ils expriment? Et s'il est impossible qu'ils aient été jamais inventés, il faut donc que le premier homme qui nous les a transmis les eût lui-même reçus de la bouche du Créateur; et c'est ainsi que nous trouvons dans l'infaillible parole de Dieu l'origine de la religion et de la tradition qui la conserve (1).
(l)« Si quelques peuples modernes ont une croyance moins absurde
En effet, remontez vers les premiers âges du monde : au milieu des erreurs locales et passagères, vous verrez toujours les mêmes croyances, celles qui sont encore le fondement des nôtres , répandues universellement ; et à quelque époque que vous vouliez en fixer l'invention , l'histoire vous démentira.
Non, non, l'homme n'a pas inventé les lois de son être; et ce n'est pas non plus en se contemplant qu'il découvre la raison infinie d'où la sienne émane, la cause éternelle de tout ce qui est(l). Contingent et
» et plus raisonnable que celle qui régna long-temps dans le monde » païen ; si même des philosophes de l'antiquité ont dicté et enseigné » des maximes conformes à la nature de Dieu et de l'homme , c'est » à la véritable religion, ou à une ancienne tradition, que les uns et » les autres sont redevables des vérités qu'ils ont embrassées ou sou- » tenues. Et cette tradition venoit originairement d'une révélation » divine, ainsi que l'ont démontré quantité de bons écrivains, tels » que les Voisin ^ les Pfanner, les Bochart, les Huet, les Kircher, les » Thomassin, les Clarke, les Cudworth, les Stanley, les Brucker, les » Ramsay, les Purchass, les Stillingfleet, les Leland, les Burnet. les » Dickinson, les Schuckford, les Goguet, les Ansaldi, et d'autres ha- » biles littérateurs {Les titres primitifs de la révélation, par le » P. Gabriel Fabricy ; tom.l*^, Disc, prélim., p. xxxix— xn: » Rome, 1772). C'est donc une souveraine intelligence créatrice qui » fit connoître elle-même aux premiers hommes, par une tout autre » voie que celle du raisonnement, ces vérités fondamentales éparses » dans les monumens des nations. lie théisme a été par conséquent » la base de la religion primitive des hommes. » Ibid., p. lviii.
(1) Parmi les chrétiens, ceux qui prétendent que chaque homm& trouve en soi, sans le secours d'aucun enseignement, les dogmes et les préceptes de la religion [primitive qu'ils nomment naturelle jceux-là, dis-je, s'appuient de l'autorité de saint Paul, dans son Épître aux Romains. Mais si l'on examine avec attention le passage qu'ils citent, on verra qu'il n'est rien moins que décisif en leur faveur. Voici le texte de l'apôtre : « Cùm enim génies quœ legem non » habent, fiaturaUter eaquœ legis sunt, faciunt ejusmodi legem non
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borné , où prendroit-il en lui-même l'idée de la souveraine perfection? A peine les meilleurs esprits la
» habentcs, ipsi sibi sunt lex : qui ostendunt opus legis scriptum » in cordibus suis, teslimonium reddente illis conscientiâ ipsorum, » et inter se invicem cogilationibus accusantibus , aut eliam de- » fendentibus ■■ Les nations qui n'ont point la loi (de Moïse) , accom- » plissent naturellement les préceptes de la loi; ceux-là, outoi, » n'ayant pas la loi, sont à eux-mêmes la loi ; ils montrent l'œuvre » de la loi écrite dans leur cœur, leur conscience leur rendant té- » moignage, et leurs pensées s'accusant et se défendant les unes les » autres. » {Ep. ad Rom. II, 14 et 15.)
Il résulte des paroles de saint Paul, 1<» qu'il existe chez toutes les nations une loi morale ; 2«> que cette loi est naturelle, ou conforme à la nature; 3° qu'elle est écrite dans le cœur; 4° que la conscience la reconnoît et lui rend témoignage. Conclure de là que cette loi, pour être connue, n'a pas besoin d'être enseignée, c'est faire. dire à l'apôtre ce qu'il n'a point dit, c'est ajouter une opinion à une vérité certaine.
La loi dont parle saint Paul est universelle ; elle appartient à tous les peuples, gentes. S'ensuit-il que la connoissance en soit innée dans chaque homme ? Pourquoi cette connoissance ne lui viendroit-elle point, comme celle de toutes les autres vérités universelles, par la société qui en conserve le dépôt? Une fois connue, elle se grave dans le cœur ; elle y devient un sentiment, et c'est ce sentiment qui s'appelle conscience.
Cette explication très simple et qui concilie le texte de l'apôtre avec d'autres textes formels de l'Écriture et avec ce que nous montre l'expérience de tous les tempsy acquiert une grande force en comparant le passage cité avec un autre passage où saint Paul dit également, que la loi évangélique (loi révélée et connue seulement par le moyen extérieur de l'enseignement) est écrite dans nos cœurs. Manifestati, écrit -il aux Corinthiens, quod epislola estis Christi , ministrata à nobis , et scripta non alramento , sed spirilu Dei vivi •■ non in tabulis lapideis , sed in tabulis cordis carna- Hbus {II ad Cor. III, 3). C'est ainsi que Dieu, annonçant la loi nouvelle par la bouche du prophète Jérémie, disoit: «Je gra- » verai ma loi dans leurs entrailles, et je l'écrirai dans leur cœur: » Dabo legem meam in visceribus eorum, et in corde eorum scri- » bam eam » {Jerem. xxxi, 33). Comment cette promesse a-t-elle été accomplie ? Par la prédication évangélique. C'est la [jarole qui a
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comprennent-ils, quand on la leur explique; et la parole qui élève notre intelligence jusqu'à la source de la vérité en lui montrant Dieu, assez puissante pour créer la foi, ne produit pas, à beaucoup près , dans l'entendement de tous les hommes, le même degré de lumière. Ils croient tous également et avec une égale certitude, quoiqu'ils ne conçoivent l'objet de leur croyance ni avec une égale étendue, ni avec une égale clarté.
Les déistes et ceux qui, sans l'être, soutiennent imprudemment le même système sous le nom de religion naturelle , font de cette loi nécessaire de l'homme intelligent une espèce d'instinct impossible à définir ; comme nous l'avons montré au commencement de cet ouvrage , en combattant le déisme. Qu'on se rappelle les innombrables contradictions de ses défenseurs , leurs variations perpétuelles, et leurs impuissans efforts pour établir une doctrine quelconque. Ils n'ont jamais à offrir que des opinions individuelles dépourvues d'autorité, de base et de sanction. Tantôt ils
écrit la loi de Jésus-Christ dans les cœurs. Fides ex auditu, audilus autem per verbum Chrisii [Ep. ad Rom. X, 17).
Si l'on conclut du premier passage que tous les hommes trouvent en eux-mêmes la religion primitive, il faudra conclure du second que tous les chrétiens trouvent aussi la religion de Jésus-Christ en eux-mêmes, ce qui est manifestement faux.Saint Paul lui-même enseigne clairement que la vérité est d'abord révélée à l'intelligence, d'où elle passe ensuite dans le cœur. « Le Seigneur a dit : Je mettrai dans leur esprit » la connoissance de mes lois, et je les écrirai dans leur cœur: Dicii » Dominus ; IJabo Icges meas in mentem eorum, et in corde eorum » superscribam eas. » Ep. ad. Uebr. VIII, 10. — Les hommes ne naissent pas chrétiens, ils le deviennent; fiunt, non nascuntnr christiani, ditTertullien : Apolog. cap. XVIII.
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s'appuient sur le sentiment, tantôt sur le raisonnement ; et aussitôt chacun vient avec sou sentiment et son raisonnement proposer la religion qu'il a faite , et qu'il n'a pas le droit de supposer meilleure ni plus certaine que celles des autres. Les déistes ne pouvant dès lors exiger la foi d'aucun dogme , ni l'obéissance à aucun précepte, ils tombent, s'ils sont conséquens, dans l'indifférence sur toutes les vérités et sur tous les devoirs.
Se peut-il qu'on envisage une pareille conséquence sans effroi ; qu'il y ait des esprits assez hardis , ou assez aveugles pour ne pas reculer devant cet abîme ? Quel est donc le pouvoir des préjugés et de l'obstination : on embrasse un principe , on le suit , on arrive à un précipice , et l'on s'y jette plutôt que de reconnoître qu'on s'est trompé ! Où l'homme prend-il cette force impie? Je me le demande en tremblant, et je tremble encore plus de la réponse : En lui-même , dans son orgueil.
Que d'égaremens on éviteroit si , au lieu de choisir sa propre raison pour guide , on se laissoit conduire par le sens commun ou la raison de tous! Le peuple, dans son ignorance , est plus sage que les philosophes, parce qu'il ne ferme point les yeux à cette lumière , véritablement naturelle, qui brille au milieu du monde (1). Il ne s'imagine point trouver en lui-
(1) C'est ce que dit Rousseau lui-même ; car nul philosophe n'a mieux jugé la philosophie. La justesse de son esprit l'attiroit rers la vérité que son orgueil repoussoit toujours : triste et frappant exemple de ce que peut la volonté sur les croyances. « Le philosophe,
même la loi qui doit le régir : on la lui enseigne , il y croit; et lorsqu'il s'abuse , ses erreurs viennent encore de ce qu'il viole le principe même de ses croyances, en obéissant à une autorité particulière , soit individuelle, soit nationale, de préférence à une plus grande autorité.
Cette considération nous fournit une nouvelle preuve que la vraie religion a été révélée originairement; car puisque l'autorité est le moyen général, le seul moyen par lequel tous les hommes aient jamais pu la reconnoître avec certitude (1), on est forcé de
» dit-il, qui se flatte de pénétrer dans les secrets de Dieu, ose asso- » cier sa prétendue sagesse à la sagesse éternelle : il approuve, il » blâme, il corrige, il prescrit des lois à la nature, et des bornes à » la Divinité ; et tandis qu'occupé de ses vains systèmes il se donne » mille peines pour arranger la machine du monde, le laboureur qui » voit la pluie et le soleil tour-à-tour fertiliser son champ, admire, » loue et bénit la main dont il reçoit ces grâces, sans se mêler de la » manière dont elles lui parviennent. Il ne cherche point à justifier » son ignorance ou ses vices par son incrédulité : il ne censure point » les œuvres de Dieu, et ne s'attaque point à son maître pour faire » briller sa suffisance. Jamais le mot impie d Alfonse X ne tombera » dans l'esprit d'un homme vulgaire : c'est à une bouche savante » que ce blasphème étoit réservé. Tandis que la savante Grèce étoit » pleine d'athées, Élien remarquoit que jamais barbare n'avoit mis » en doute l'existence de la Divinité. » Réponse au Roi de Pologne; Mélanges, tom. IV, pag, 252 , 253 • édit. de Paris, 1793.
(1) JYostra opinio et noster sensus sœpè nos fallit, et modicum videt ; « Notre raison et notre sentiment voient peu, et nous trom- » peut souvent, » dit le pieux auteur de V Imitation, au chapitre de la Doctrine de Vérité, liv, I, chap. III; et le passage de Fénelon qu'on va lire n'est que la conséquence de ces paroles simples et profondes. « Tous les hommes, et surtout les ignorans, ont besoin d'une » autorité qui décide, sans les engager à une discussion dont ils sont » visiblement incapables... Dieu auroit manqué au besoin de pres- » que tout les hommes, s'il ne leur avoit pas donné une autorité in- » faillible pour leur épargner une recherche impossible, et pour les
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remonter plus haut que riiomme, jusqu'à une autorité première, qui ne peut être que Dieu même enseignant à sa créature tout ce qu'il étoit nécessaire qu'elle sût , et fondant ainsi la société qui de voit éternellement exister entre elle et lui. Concevez, en effet, s'il vous est possible , une société sans législateur qui parle et qui ordonne , des devoirs qu'on soit obligé de découvrir par la raison et qui ne dépendent que d'elle, des lois obligatoires qui n'aient point été promulguées et dont chacun doive trouver en soi la sanction et la certitude. Nous le demandons , est-il rien qui répugne davantage au bon sens, à cette raison même qu'on charge de créer la législation tout entière de l'homme, les devoirs de son esprit, de son cœur et de ses sens? Et qu'est-ce que ces devoirs, sinon les rapports qui dérivent de la nature de Dieu et de celle de l'homme ? Il faut donc que chaque homme , pour
» garantir de s'y tromper. L'homme ignorant qui connoît la bonté » de Dieu , et qui sent sa propre impuissance, doit donc supposer » cette autorité donnée de Dieu, et la chercher humblement pour » s'y soumettre sans raisonner... D'un autre côté, les savans mêmes » ont un besoin infini d'être humiliés et de sentir leur incapacité. A » force de raisonner, ils sont encore plus dans le doute que les » ignorans : ils disputent sans fin entre eux, et ils s'entêtent des opi- » nions les plus absurdes ; ils ont donc autant de besoin que le peuple » le plus simple, d'une autorité suprême qui rabaisse leur présomp- » tion, qui corrige leurs préjugés, qui termine leurs disputes, qui » fixe leurs incertitudes , qui les accorde entre eux, et qui les réu- » nisse ayec la multitude. » Lettres sur divers sujets concernant la Relig. et la Métaphys., P^ Let., 3^ partie. — «A mesure que la » raison se perfectionne..., on reconnoît... qu'il est digne de la sou- » Teraine sagesse de conduire les hommes par la voie de l'autorité, » et non par celle de l'intelligence. » Quest. sur l'Incrédulité, par M. l'évêque du Puy, pag. 68, 69.
EN MATIÈRE DE RELIGION. i7
apercevoir ces rapports , connoisse clairement sa propre nature et la nature de Dieu , qu'il ne puisse se tromper dans les conséquences qu'il déduit de ces deux notions , que son jugement soit infaillible , et son entendement infini. Quels prodiges d'absurdité ! Enfin voilà ce qu'il a plu à quelques philosophes d'appeler la religion naturelle (1).
Mais il y a une voix qui fait taire toutes celles qui osent s'élever contre le fait éclatant d'une révélation primitive , et c'est la voix du genre humain (2). Peu-
(1) Les théologiens catholiques ont un motif de plus pour rejeter ce faux système ; car si la religion ne repose que sur le témoignage de la raison humaine, où trouveront-ils le fondement de la foi divine? ISe voient-ils pas qu'ils exigent de l'homme une foi infinie dans sa raison ? et, quand ils l'obtiendroient, croire à l'honame, ce n'est assurément pas croire à Dieu. La révélation seule explique tout et affermit tout en plaçant Dieu, comme créateur et législateur, à la tête de tous les êtres, de toutes les vérités, et de toutes les lois.
(2) « Il est important d'observer que les incrédules qui ne sont » que déistes, rejettent, conmie les athées, la créance de tout le » genre humain. En est-il beaucoup parmi eux qui avouent le libre » arbitre et l'immortalité de l'âme, ces dogmes généralement reçus, » et si odieux à l'incrédulité ? Ils prétendent au moins, et sans cela » ils ne seroient pas incrédules , que Dieu n'est point honoré par une » religion particulière, ni outragé par tout autre culte; qu'il n'a ja- » mais révélé aucun mystère, ni prescrit d'autre loi que celle que » nous apportons en naissant. Or l'univers entier est persuadé du » contraire. Il n'est pas encore soumis, dans tous les peuples qui » l'habitent, à l'autorité de l'Évangile. Mais tous ces peuples.....,, » même les plus barbares , adorent une divinité , lui offrent des » vœux et des sacrifices, et croient, en les lui offrant, obéir à sa vo- » lonté expressément déclarée. Ainsi quand les déistes n'embras- » sent aucune religion révélée , ils ne sont pas moins opposés au » genre humain, que si, se déclarant athées, ils ne reconnoissoient » point de Dieu. » Quest. s)ir l'Incrédul., par M. l'évéque du Puy, III' qucsL, pag. 137, 138.