ACTE PREMIER
Et , quand le flot grossi doit enfin déborder, Nul homme, quel qu'il soit, ne saurait le guider. Contre ces passions, dont le torrent nous presse, Amis, pardonnez-moi si je sens ma faiblesse; Mais les événements n'ont jamais mieux fait voir Que les plus clairvoyants ne peuvent rien prévoir,
— Certe, une royauté, vieille comme la France, Désarmée, en un an, de sa toute-puissance, Les volontés du peuple écrites dans les lois,
Et tous les fronts courbés sous le niveau des droits , C'était une si grande et si pleine victoire , , Que naguère pas un ne l'aurait osé croire , Ou que , si cet espoir eût pu luire à nos yeux , Pas un n'eût souhaité quelque chose de mieux. Et pourtant combien l'œuvre a dépassé le rêve ! Point de repos; il faut que le destin s'achève; Sur le passé détruit rien ne reste debout.
Et voici qu'un matin, le canon du dix août, Emportant sans combat la monarchie antique , Annonce à l'avenir la jeune République.
— A ce bruit inconnu , troublant votre tombeau , Vous avez dû frémir, cendres de Mirabeau !
Laissons au soin des dieux ce qu'on ne peut connaître : Évitons de chercher ce que demain doit être.
Demain, ô compagnons des maux déjà soufferts, Nous parcourrons encor l'immensité des mers; Aujourd'hui, mes amis, cueillons l'heure présente.
Et les plaisirs permis par la grâce décente.
MADAME ROLAND
A la bonne heure. Donc , à demain le souci !
Aussi bien c'est un jour sacré que celui-ci.
BUe se lève.
«34 CHARLOTTE CORDÂY.
Un beau jour, citoyens ! — La République est née. Salut, vingt-dçux septembre, immortelle journée t Puisse se prolonger dans l'avenir lointain L'ère républicaine, ouverte ce matin!
A un (iomtstique.
Apportez à Vergniaud cette coupe profonde;
Le domestique prend >ar une petite t*ble de Mnrice «oe coupe de forme antique qu'il donne à Vergniaud.
Versez-y largement le vin de la Gironde.
Klle remet au domestique une bouteille de Tin de Bordeaux; le domestique remplit la coupe.
A Vergniaud.
Vous boirez à la France. — Après un jour pareil. Vous qui citiez Horace , écoutez son conseil : « Frappez d'un pied joyeux, frappez le sol sonore; Portez les mets exquis sur la table des dieux; C'est maintenant, amis, qu'il faut vider l'amphore. Et puiser le cécube au cellier des aïeux.
Plus tôt c'était un crime. En son ivresse folle. Au milieu d'un troupeau d'esclaves dissolus.
Une reine apprêtait la flamme au Capitole; Et des fers étrangers aux fils de Bomulus. n
Les convives s'inclinent devant madame Roland, en faisant entendre un murmure d'approbation.
LOUVET
Poursuivez; il vous sied de nous traduire Horace, Qui chanta l'amitié, la sagesse et la grâce.
Oui, rendez-nous l'esprit du poète latin; Et que n'est-il assis lui-même à ce festin !
Il trouverait chez nous une muse moderne Qui l'inspirerait mieux que son meilleur falerne. Et pour qui, désertant Mécène négligé.
Il oubllrait Phyllis, Néëre et Lalagé.