ACTE PREMIER. S
LOUVET
Ce n'est plus la saison.
Doit -on délibérer, lorsque le sang ruisselle? Voulez-vous refroidir l'horreur universelle?
Quand le triumvirat sera bien afTermi , Sera-t-il temps alors d'attaquer l'ennemi ?
SIEYÈS
Et quand donc voulez -vous l'attaquer?
BARBAROUX
Tout de suite ; Demain. — L'Europe entière attend cette poursuite. Chaque jour de repos devant les assassins Nous confond avec eux , aux yeux de nos voisins.
SIEYÈS
Et quel est votre plan ?
BARBAROUX
Du haut de la tribune , Provoquer un décret qui casse la Commune , * Chasse les assassins de la Convention , Mette les triumvirs en accusation , Et, si contre les clubs Paris ne nous protège. Hors des murs de Paris transporte notre siège.
SIEYES
Et sur quoi comptez-vous?
BARBAROUX
Sur quoi? Sur l'équité, Sur notre droit, Sieyès, sur Thonneur révolté. Sur la haine du meurtre et de la dictature , Sur tous les bons instincts de l'humaine nature , Sur les départements , qui vont , tous à la fois , S'armer pour notre cause et la cause des lois. — Déjà mes Marseillais s'excitent par avance ;
Ils sont mille, tous fils du soleil de Provence; Chacun d'eux a reçu de ses pauvres parents Deux pistolets, un sabre, un fusil, six cents francs. Ils ont fait un dix août contre les royalistes ; Us sauront en faire un contre les anarchistes.
SIEYÉS, se levant et «'approchant de Barbaroux.
J'aime en des jeunes gens cette noble chaleur; Biais chez 1* homme d*État c'est un public malheur. Raisonnez : la Commune a des droits formidables Qui gardent ses accès partout inabordables; Contre l'attaque ouverte ou le complot secret Elle a la force armée et les mandats d* arrêt. Les clubs ont avec eux le peuple qu'ils caressent; Vous avez aiguisé ces armes qui vous blessent; On s'en sert, aussi bien que vous vous en serviez, Contre vous qui blâmez ce que vous approuviez.
— Et vous voulez, bravant à ce point la fortune, Affronter dans Paris les clubs et la Commune ! Vous croyez terrasser, par d'éloquents discours. Les triumvirs aidés d'un si puissant secours ! Des décrets! voilà donc ce qui fait votre audace? Le décret, sans la force, impuissante menace! Menacer sans frapper, ou frapper à demi.
C'est fournir un prétexte aux coups de l'ennemi.
— La France, dites- vous, saura bien vous défendre? Mais les départements n'auront pas pu s'entendre. Que tous vos ennemis, dans Paris rassemblés.
Sous leur effort commun vous auront accablés. N'espérez plus alors que l'on vienne à votre aide; Les amis des vaincus n'ont qu'un dévoûment tiède. Et, de quelque façon qu'on les ait obtenus.
Les succès ont partout des amis inconnus.
AGTB PREMIER. 243
Vous verrez comme on fuit la requête importune Et la contagion d'une grande infortune I — Croyez-moi , modérez un imprudent courroux , Qui ne peut que vous perdre, et la France avec vous.
BARBAROUX
Je reconnais, Sieyès, votre raison profonde; Mais j'écoute plutôt l'instinct de tout le monde. Le sentiment me dit qu'en ceci comme ailleurs Les moyens les plus francs sont aussi les meilleurs; Que l'honnêteté simple est l'art le plus habile; Qu'un parti qui louvoie est un parti débile.
Et qu'il n'est point de cas où la raison d'État Consiste à pactiser avec l'assassinat.
SIEYÈS
Eh! ne pactisez pas; mais préparez la guerre.
— Essayez d'isoler Marat et Robespierre.
— Faites-vous des amis. — Pour vous citer deux noms. L'appui de Dumouriez vous donne des canons.
Et de ces triumvirs qu'avec vous je déteste , J'en sais un qui peut être aussi bon que funeste. Oui, l'un des triumvirs, le plus puissant de tous. Peut sauver le pays, s'il s'entend avec vous. Il le peut, s'il le veut; — il le voudra. J'en jure Les grands égarements d'une noble nature.
Un homme comme lui ne fait rien à demi; Par l'orgueil de son crime en son crime affermi, S'il trouve une autre voie à conquérir l'estime. Plus il fut criminel, plus il sera sublime.
BARBAROUX
Qui donc, Sieyès?
SIEYÈS
Danton.
944 CHARLOTTE GORDAY.
BARBAROUX
Danton!
MouTement général.
SIEYES
Danton. — Songez Que par ce coup savant les clubs sont partagés , Les triumvirs dissous , et Témeute incertaine Est un corps débandé, qui perd son capitaine. — Danton et Dumouriez ! Le peuple et les soldats ! Deux hommes résolus, qui seront vos deux bras! Alors n'attendez plus qu'une chance opportune Pour bâillonner les clubs et casser la Commune. La France applaudira.
VERGNIAUD
Mais, cela supposé, Qui vous dit que Danton y sera disposé ?
SIEYÉS.
Lui-même s'est chargé de vous rendre réponse.
VERGNIAUD
Quand?
SIEYES
Tout à l'heure.
VERGNIAUD
Où donc?
SIEYES
Ici. Je vous l'annonce.
Mouvement.
VERGNIAUD
Ici!