ACTE QUATRIÈME. 3t
MARAT
Tu n'y comprends rien.
DANTON
Non ; je n'ai pas ce génie.
Je veux tout simplement briser la tyrannie ; Qu'elle vienne d'en haut, qu'elle vienne d'en bas, Elle est la tyrannie, et je ne l'aime pas.
MARAT
C'est fort bien. Va du pauvre au riche que tu flattes; Prends-toi d'amour subit pour les aristocrates; Va, va, ce n'est pas toi qui les peux relever;
— Prends garde de te perdre , en voulant les sauver ;
Il passe devant Danton.
Quant au peuple, il saura se passer de ton aide.
— Tu m'as interrogé; je t'ai dit le remède...
Beau remède I
MARAT, revenant vers la table.
Nommez sans délai, sans retard, Nommez un dictateur. — Demain sera trop tard. Le peuple vengera lui-même son injure, Et ce sera terrible alors, je vous le jure.
Rien n'arrêtera plus l'effusion du sang; Moi-même à la régler je serais impuissant.
Le peuple , brandissant le glaive de l'archange : a Bavardez, dira-t-il, bavardez 1... Je me venge. » Et son glaive au fourreau ne sera pas remis.
Qu'il n'ait exterminé ses derniers ennemis :
Courtisans, financiers, accapareurs, pirates, Robins, calotins, bref, tous les aristocrates.
Il se remet À mftrcher.
DANTON
Aristocrates! bah! vieux mot! spectre abattu!
— Où sont-ils? qui sont-ils? à quoi les connais-tu?
MARÂT.
C'est facile : les mains blanches et délicates , Les dentelles, l'habit de soie, — aristocrates! Quiconque est en voiture, ou sort de l'Opéra, Tient maison , a valets , chevaux et cœtera , Aristocrate! — On peut le tuer sans scrupule.
n va tomber épuisé dans le fauteuil qui est près do la cheminée à gauche. Danton se rapproche de Robespierre, toujours assis; ils se regardent tous les deux avec stupéfaction.
C'est la pleine démence.
ROBESPIERRE
Atroce et ridicule !
DANTON, allant à Marat, qu'il touche sur l'épaule, et lui parlant d'un ton compatissant.
La fièvre est dans tes yeux et brise ton accent;
Les persécutions ont enflammé ton sang;
Les cachots souterrains qui t'ont prêté leur ombre ,
Ont laissé sur ton cœur quelque chose de sombre.
Repose-toi, Marat, et sache à ce propos
Que la Convention te permet le repos.
MARAT
C'est beaucoup d'intérêt; merci; je t'en dispense. Je ne suis pas encor si malade qu'on pense.
Sois tranquille ; il me reste en ce corps si chétif , Pour ôter plus d'un masque , un sang assez actif.
Il se lève.
Oui, j'ai vécu trois ans dans les caves funèbres; Comme l'oiseau de nuit, j'ai hanté les ténèbres;