ESQUISSE DE SA VIE ET DE SON ŒUVRE
Une après-midi du mois d'avril de l'aimée 1843, l'acteur Bocage lisait à mon foyer, dans un petit cercle intime où se trouvaient réunis MM. de Lamartine, Sainte-Beuve, Mignet, etc., la tragédie de Lucrèce, œuvre encore inédite d'un jeune poëte de la province, inconnu à Paris, et qui se nommait Ponsard.
Vingt-trois ans après, dans la soirée du 27 février 1866, l'illustre auteur de Lucrèce, d'Agnès de Mèranie, de Charlotte Corday, etc., l'un des quarante de l'Académie française, me faisait l'honneur de lire chez moi, devant un nombreux auditoire, deux actes manuscrits de son Galilée, drame inachevé encore, mais auquel on pouvait déjà prédire toute la faveur du public.
Durant cet intervalle de près d'un quart de siècle, le poëte, chose rare, était resté fidèle à la noble muse qui lui avait dicté sa première œuvre. L'homme, chose plus rare encore, peut-être, avait gardé dans son cœur le souvenir et le culte des amitiés premières. De là, tout un ensemble de physionomie, toute une personne morale et littéraire très-distincte, très-digne, dans un temps où elle forme contraste avec ce qui l'entoure, d'admiration, de respect et de sympathie. De là, pour ceux qui ne l'ont jamais perdu de
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vue, une satisfaction extrême à dire aujourd'hui ce que, dès le premier jour, ils avaient pensé de l'homme et de l'œuvre.
Rappelons-nous le moment où la tragédie de Lucrèce, jouée pour la première fois au théâtre de FOdéon, — 22 avril 184$ — y produisait un effet inattendu, qui retentissait dans tout Paris.
Le romantisme régnait 1 , mais d'un règne vieillissant et qui se prolongeait, comme il arrive, dans l'appareil plus que dans l'exercice de la souveraineté. Victor Hugo siégeait à FAcadémie; Alfred de Vigny allait y entrer; Lamartine, qui en était depuis longtemps, jetait tout l'éclat de son génie aux obscurités de la politique; Sainte-Beuve se cantonnait dans Port-Royal, tandis que leur maître à tous, Chateaubriand, du fond de son ennui, à l'abbaye aux Bois, prêtait l'oreille aux vers de Racine, applaudissant, comme l'eût fait à Saint-Cyr le roi Louis XIV, les grâces décentes, l'art classique de la jeune et déjà glorieuse Rachel.
Pour tout dire, on avait assez du romantisme. Il avait eu trop d'emportement, il avait fait trop de bruit. Ses plus sincères partisans lui gardaient une secrète rancune pour n'avoir pas tenu tout ce qu'il promettait. Les esprits étaient fatigués de violences théâtrales ; on désirait un art plus tranquille.
Par un de ses mérites les plus apparents, la tragédie de Lucrèce répondait à ce désir. Le calme et la simplicité de cette belle figure antique produisirent à la représentation un effet extraordinaire. L'émotion fut vive, la surprise encore plus; l'une et Fautre s'exprimèrent par des applaudissements
1. Je me sers à regret, pour abréger, de ces deux termes impropres mais reçus : romantiime et clattkisme.
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enthousiastes. Avant d'avoir pu se mettre en garde, la critique fut entraînée par un succès si franc. Les femmes voulaient ^connaître le jeune auteur; les salons s'ouvrirent à lui; on l'entoura on le fêta, on le combla de louanges : jamais plus riant accueil de la gloire n'étonna plus candide et plus timide vainqueur.
François Ponsard avait alors vingt-neuf ans. 11 nous arrivait de sa province plein de loyauté, d'embarras, de gaucherie! fier et craintif. Son histoire était courte et sans la moindre aventure. Né en 1814, le 1 er juin, à Vienne en Dauphiné, d'un père avocat, destiné par ses parents à la profession du barreau, il avait fait à Lyon ses études universitaires, son droit à Çaris, son stage dans sa ville natale : c'était là tout.
Cependant la vocation poétique s'était éveillée dans cette existence obscure ; le génie de Byron travaillait ce doux esprit. Tout en achevant son cours de droit, Ponsard écrivait en vers, une traduction du poeme de Manfred; il la publiait à ses frais, faute d'éditeur — 1837 — ; elle passait inaperçue, cela va sans dire; mais le traducteur désappointé ne se laissait pas décourager. De retour à Vienne, où il se faisait inscrire au tableau des avocats, il y reprenait avec ardeur ses études et ses travaux littéraires.
Tout en lui et autour de lui favorisait l'éclosion du plus noble talent. D'un naturel porté à la méditation et tourné d'instinct vers les choses grandes, notre poëte, du haut de sa colline, de son petit enclos sur le mont Solomon, que l'histoire et la légende ' ont doublement consacré, embrassait, de son
1. Jules César avait fait construire sur ces hauteurs des fortifications qui protégeaient la ville, d'où le nom de « mont du Salut », Salutis mons. Par corruption, peu à peu, le peuple en vint à dire mont Salomon, et à s'imaginer que les ruines de la forteresse romaine marquaient remplacement d'un palais du roi d'Israël.
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regard sérieux, des horizons solennels. A ses pieds, la courbe du fleuve et le perpétuel grondement de ses flots rapides; partout dans la campagne, les vestiges, les noms imposants de la grandeur romaine; à la ville, quand il y descendait, le musée, la bibliothèque, riches en précieux débris des temps latins; l'entretien et l'exemple de bienveillants érudits; les mœurs honnêtes qui laissent à Pâme tout son recueillement, à l'intelligence toute sa vigueur. Joignons-y, en toute saison, les amusements, les exercices salubres de la vie champêtre : la chasse, la pêche, les moissons, qui mettent l'homme en rapport constant avec la nature, et nous aurons, pour une organisation bien tempérée, pour une imagination formée de raison et de poésie, le cadre le plus heureux qjii se puisse souhaiter.
C'est dans ce cadre, à la fois simple et grand, pendant quatre années d'une existence simple aussi, mais non vulgaire, toute imprégnée d'une saine atmosphère de campagne, de famille et de bonne latinité, que fut conçue, méditée, achevée sans précipitation, sans le moindre souci de succès ou de fortune, la tragédie de Lucrèce.
Cultivé avec amour, nourri d'une séve généreuse, caressé d'un double rayon de Tite-Live et de Corneille, co beau fruit arrivait lentement, à sa pleine maturité. La main d'un ami le cueillait et venait nous l'offrir. On l'admirait. — Jusque-là, rien que de spontané, de sincère, d'heureux; mais bientôt tout allait changer.
Le succès de Lucrèce eut la disgrâce de se rencontrer avec Péchec des Burgravcs. Ce fut pour les zélés romantiques une cause d'irritation. Ils se crurent offensés. « Il faut nous venger de cet affront », avait dit, au sortir de la première représentation, l'un des plus bouillants de la bande.
On alla répétant de proche en proche ce propos inconsi-
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déré. 11 devint le signal d'une hostilité bruyante; il fut l'inspiration malheureuse de tout un système d'attaques où les lois de la saine critique ne furent pas toujours respectées, et qui n'avança guère non plus le public dans l'intelligence des lois de l'art 1 .
Les fanatiques de l'école ne voulaient voir dans Lucrèce et dans son triomphe qu'une réponse insolente à la préface de Cromwell. On crut, ou plutôt 1 on feignit de croire que Ponsard, en écrivant sa pièce, n'avait eu d'aulre dessein que d'insulter à la gloire de Victor Hugo, et de se dresser contre lui en res-i taurateur de la tragédie dépossédée. 11 fallait châtier tant d'arrogance. La raillerie tomba dru comme grêle sur l'œuvre et sur l'auteur. Le dénigrement suivit de près. On se targuait de zèle pour les principes. Était-ce de bonne foi ? 11 est permis d'en douter.
Les romantiques désintéressés, indépendants, hors d'école, avaient applaudi la pièce nouvelle, sincèrement comme elle avait été écrite, sans arrière-pensée, sans y voir ce qui n'y était pas : un manifeste, une attaque systématique, un affront à Shakspeare et au génie moderne. Lamartine tendait la main à Ponsard ; Sainte-Beuve refusait aux hugolâtres — c'est ainsi que l'on parlait alors — qui l'en sollicitaient, de désavouer publiquement sa première impression intime, très-favorable à Lucrèce. Chose embarrassante aussi, c'étaient madame Dorval et Bocage, les plus vaillants interprètes du drame romantique, qui, chaque soir, attiraient la foule à TOdéon et la passionnaient pour Lucrèce. L'auteur de Chatterton, enfin, dans l'intégrité de sa pensée solitaire, expri-
1. Il va sans dire que Victor Hugo n'était aucunement l'inspirateur de ce soulèvement du romantisme. Les hommes du génie n'ont point de ces colères puériles.
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mait cette opinion : « Toute la presse vient de louer Lucrèce pour ses qualités classiques, tandis que son succès vient précisément de ses qualités romantiques : détails de la vie intime et simplicité de langage. — Venant de Shakspcarc par Coriolan et Jules César 1 . »
Il est temps de dire un mot de cette tragédie de Lucrèce, \ si diversement comprise, qui, selon l'expression de Lamartine, marque une date *, et demeure dans son ensemble, malgré quelques qualités supérieures dans les ouvrages qui l'ont suivie, la composition la plus dramatique du théâtre de Ponsard.
Dans le choix d'un tel sujet et dans la manière de le traiter, l'auteur montrait de prime abord l'instinct du grand art.
Une catastrophe domestique dont la plus humble existence ' peut être frappée, l'honneur d'une femme outragé, entraînant après soi la chute d'une empire, c'est là une de ces fatalités