‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 2 sur 223 · Alfred du Vigny, Journal d'un Poète, Michel Lévy · texte numérisé non relu

Alfred du Vigny, Journal d'un Poète, Michel Lévy

2. Au moment où Bocage, qui venait de lire avec une grande puissance dramatique le manuscrit de Lucrèce, en posait le dernier feuillet sur la table, Lamartine se leva vivement, et, s'adressant à nous que l'émotion rendait muets : « Messieurs, s'écria-t-il, nous n'oublierons pas cette lecture. Ce que nous venons d'entendre est l'œuvre d'un vrai poCtc. Cette œuvre marque une date. C'est une jeune génération qui nous arrive, avec un esprit nouveau. La France grandit, messieurs, » reprit-il avec l'accent d'uno joie généreuse.

Six mois plus tard, après la première représentation de Lucrèce, M. Victor Hugo disait, d'un sens plus froid : « C'est bien, c'est très-bien, mais ce n'est pas un accroissement. »

Plus tard encore — 4 décembre 1856 — M. Désiré Nisard, confirmant, avec l'autorité de sou grand goût classique, l'impression première de Lamartine, disait en pleine Académie : « Lucrèce est restée une date littéraire. »

Réponse au discours de réception de 3/. Ponsard à l'Académie française.

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vengeresses, un de ces nœuds tragiques dont tous les hommes, * dans tous les temps, sentiront en frémissant la terrible étreinte. Rien de plus austère, rien de plus grand, rien de plus éloigné de ces accidents anecdotiques de la vie bourgeoise d'où le théâtre contemporain a voulu tirer ses larmes et ses sentences.

Si l'honneur de Collatin nous intéresse, c'est qu'il est aussi l'honneur de Rome. Si la folie de Brutus nous épouvante, c'est que nous y sentons l'iniquité de Tarquin et la proche vengeance des dieux. Si le fer qui tranche les jours de Lucrèce nous donne le frisson tragique, c'est qu'il a tranché du même coup toute une période de la vie d'une grand nation. Soit habileté, soit instinct, Ponsard, dans la conduit** de sa pièce, unissait constamment, et sans qu'il fût possible de les distinguer, l'intérêt politique et l'intérêt domestique, du sujet qu'il s'était choisi. 11 faut noter ce trait qui carac-: térise toute son œuvre, et qui, dans Cliarlotle Corday, rappellera la touche des plus grands maîtres. Dans les trois premières tragédies de Ponsard, Lucrèce, Agnes de Miiranic, Charlotte Corday, ce qu'un historien contemporain 1 appelle les lois majeures, c'est-à-dire les lois qui gouvernent les races, les sociétés, les États, entrent en conflit avec les lois mineures, auxquelles chaque homme, dans sa vie propre, dit soumis. La vie de Lucrèce, la vie d'Agnès, la vie de Charlotte sont offertes en sacrifice à la divinité mystérieuse, avide de sang humain, qui préside à la destinée des peuples. On les plaint, on les pleure, ces héroïnes sacrifiées, mais on sent en elles la victime immolée au salut de tous, et ce sentiment élève l'àme à la hauteur de l'art éternel, qui sait, comme la nature, trouver la vie dans la mort.

I. II. Tli. Bucklc, Histoire de la civilisation en Angleterre, 1. 1, cli. v.

x PONSARD,

Dans ces trois tragédies aussi, et c'est encore là un trait saillant, la figure principale étant une femme, la fatalité historique est tempérée par la douceur de l'héroïsme féminin, qui répand sur le sombre tissu du drame je ne sais quel charme attendrissant, dont l'héroïsme viril n'a pas le secret.

Dès la première scène de Lucrèce, ce charme agit sur nous, i Un tableau plein de grâce en sa sévérité nous montre Pépouse romaine, assise à son foyer, au milieu de ses femmes, présidant à leurs travaux, dans l'attente de son époux; c'est l'idéal féminin, tel que l'avait conçu le génie antique. Un tableau : du môme genre, la lecture du roman de Lancelol, faite à la reine, dans l'intérieur du palais, par sa fidèle Marguerite assise à ses pieds, ouvre semblablement le drame d'Agnès de Mèranie, et nous donne, comme la quenouille de Lucrèce, une image de la vie féminine, transportée dans le moyen âge. Les faneuses dans la prairie, le salon de madame de Bretteville, où Charlotte entre à pas modestes, au doux bruit de la louange et comme au murmure de sa bonne renommée 1 , qu'est-ce encore, sinon, sous son aspect le plus moderne, la touchante intimité du cœur féminin, la poésie pénétrante de ses horizons rapprochés?

On n'a pas, ce me semble, assez remarqué cette note Aminante dans le théâtre de Ponsard. Elle eût, mieux que tout le reste, aidé la critique à déterminer la part du romantisme dans ces tragédies classiques. Du moment que la femme, citoyenne ou reine, il est vrai, mais épouse, fille, amante ou mère, y occupait la première place, il s'ensuivait pour un artiste tel que Ponsard, chez qui le rhythme et limage concordent toujours avec la pensé*,' l'abondance et

1. D. Nisard, Réponse au discours de réception de M, Ponsard à l'Académie française.

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l'importance des scènes domestiques : la maison, le foyer, la famille, tout un monde circonscrit, étranger à l'abstraction, inaccessible à la rhétorique, plein de détails pittoresques, vivants et charmants, en dehors duquel la femme, mémo héroïque, n'a jamais pu être imaginée dans aucun temps par un vrai poète.

Par la politique virile, avec son langage ferme et précis^ Ponsard s'apparentait à Corneille; par le sentiment lyrique/ et idyllique de la vie féminine, il semblait un frère d'André, Chénier, et prenait sa part d'héritage dans les plus puresî richesses de l'art moderne. .. ' Jt

La tragédie de Lucrèce était le produit heureux de cetta double inspiration, à laquelle un talent très-vrai, mais inexpérimenté encore, ne commandait pas entièrement. Ou y sentait un peu trop la présence des maîtres, le proche souvenir des fortes études, et, jusque dans les hardiesses, une sorte dp timidité respectueuse. Cependant ie souille de la nouveauté romantique se jouait, dans cette œuvre juvénile, des disciplines de notre vieux goût classique. Les unités sacramentelles n'y étaient observées que d'une manière très-large, et sans vainc superstition. Le pastiche du songe de Lucrèce était plus que racheté par l'invention des personnages de Scxtus et de Tullie; par l'apparition fatidique, et comme inutile à l'action, de la sibylle de Cumcs; et surtout par ces scènes, inouïes au Théâtre-Français, qui suivent la mort de Lucrèce, et qui, détournant de son corps inanimé l'attention du spectateur, ouvrent soudain, au cri de la vengeance populaire, les lointains enflammés de la liberté romaine.

Jean-Jacques, dans ses Confessions 1 , parle du plan d'une tragédie en prose de Lucrèce où il se proposait, dit-il, d'atterrer

i. Partie II, livre vin.

ni PONSARD,

les rieurs, bien qu'il osât laisser paraître encore cette infortunée quand elle ne le peut plus sur aucun théâtre français. Ponsard prit au plan de Rousseau, ou plutôt, car il est fort à croire qu'il n'y songeait pas, il prit dans la gravité de sa propre pensée l'audace que célébrait le philosophe genevois. Le génie de l'actrice, Marie Dorval,qui créait le rôle de Lucrèce, la grande attitude de Brute, admirablement rendue par Bocage, imposèrent le respect, et continrent le rire du parterre. Mais, au nom des principes de la poétique française qui veut que tout prenne fin au coup de poignard, la critique blâma ces scènes hardies. Les romantiques, au lieu de les revendiquer comme venant de Shakspeare par Jules César, confondirent toute la pièce dans une même aveugle et violente réprobation. Pour en finir avec ce succès importun, on n'épargna ni le dédain affecté ni le rire moqueur : on fut injuste à cœur joie.

Que faisait pendant tout ce tapage notre auteur étonné? Se refusant à écrire, comme l'y exhortaient les classiques belliqueux, une préface à l'instar de la préface de Cromwell, qui fût un manifeste, une arme de guerre, il reprenait le chemin de sa colline. 11 s'en retournait silencieux vers sa mère, vers ses obscurs amis. Le fusil sur l'épaule, en compagnie de son chien, il allait par les bois, par les sillons, rêvant — ses lettres d'alors l'attestent — non à ses succès, non à sa fortune, mais à l'avenir de l'art théâtral, et à ce que la faveur du public lui permettrait, peut-être, d'y apporter de renouvellement.

11 esquissait le plan d'Ayncs de Miranie. Dès ce temps, il songeait à faire revivre, sous la forme dramatique, les personnages épiques ou légendaires de notre Révolution.

Trois années se passèrent de la sorte, après le succès de Lucrèce, sans que rien parût changé dans l'existence du poëte.

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Elle restait, après comme avant, studieuse et discrète. En 1846, Ponsard revenait à Paris avec une tragédie nouvelle; aussi étranger que la première fois aux. jalousies, aux perfidies et à toutes les mauvaises passions de la concurrence littéraire. Mais bientôt, à l'accueil qui lui fut fait, il sentit ' ces passions conjurées autour de lui. Le persiflage, le sar-* casme, tout ce qu'il y a de plus déconcertant pour la naïveté du génie, redoublèrent lorsqu'on vit qu'une première attaque n'avait pas suffi à décourager le jeune auteur.

Pendant ces trois années, il faut le dire, un concours de faits où sa volonté n'avait point eu de part l'avait comme officiellement enrôlé sous la bannière de la réaction classique. En 1845, l'Académie française lui décernait le prix de tragédie, fondé en 1831, pour opposer une digue aux envaliisse- \ menu du romantisme. Comme à tout artiste heureux, il était venu à Ponsard des imitateurs compromettants 1 . Bon gré, mal gré, il se voyait proclamé chef d'école : de VÉcole du bon sens, répétaient, non sans malice, les auteurs passés de mode.

Agnès de Mèranie, qui se ressentait un peu des effets d'une critique acerbe sur la conscience timorée, sur la vocation encore indécise de Ponsard, n enleva pas, comme l'avait fait Lucrèce, par la franchise des défauts et des qualités, un auditoire sans prévention; elle reçut à la première représentation un accueil douteux. Les journalistes démontrèrent, dès le lendemain, qu'il n'y avait là, comme on lavait pu prédire, qu'une pâle copie des auteurs du xvn e siècle. On égala Ponsard à Campistron, aux tragiques du temps de l'Empire. On se garda bien de relever les beautés exquises, poétiques et

1. « Jo croîs que j'ai abusé de la couleur locale, écrivait Ponsard à un ami, et voici Virginie (tragédie de M. Latour Saint- Y bars) qui en abuse encore plus que Lucrèce. L'imitation est comme un microscope où l'on voit ses défauts grossis. »

xiv .'PONSARD,

pittoresques, qui rachetaient dans Agnes la faiblesse du nœud dramatique 1 . On ne parla ni de la vigueur du style, ni du pathétique profond de quelques scènes, comparables à ce qu'il y a de plus achevé au théâtre; et, comme la pièce était médiocrement jouée par des acteurs vieillis, le public ne protesta pas contre les arrêts de la presse qui conclut, à la pleine satisfaction des envieux, au néant de Ponsard, de son œuvre et de son école.

Cette rigueur excessive, et la joie que l'on voyait paraître à certains visages furent pour Ponsard un sujet de trouble." Enclin au doute et à l'opinion de soi la plus modeste, il entra en défiance de ses propres forces; il crut avoir perdu l'amitié du public. Une hésitation pénible s'empara de son esprit.

1. Après vingt ans de silence et d'injustice, la pièce ayant été écartée du théâtre par l'influence des dévots, qui ne pouvaient souffrir d'entendre à la scène le personnage odieux du grand inquisiteur, ni les imprécations du roi Philippe contre la Rome papale, les beautés d'Agnès de Méranie obtenaient dans un cercle d'élite — 11 avril 186C — une juste réparation. Mademoiselle Favart, assistée de M. Edouard Thierry, alors directeur du Théâtre- Français, qui lui donnait la réplique, prétait à la reine Agnès tout le prestige de sa beauté et de son talent. Elle portait l'émotion dans tous les cœurs en disant ces vers si touchants du troisième acte :

Philippe I mon soigneur I chère Ame de ma vie ! Va 1 c'est bien a toi seul que je me sacriGc. Que n'os-tu, comme moi, de ces humbles esprits Qui bornent tous leurs vœux sur des êtres chéris. Et sont reconnaissants aux honneurs de ce monde De nu pas visiter leur retraite profonde I Nous partirions ensemble. Il est dans mon Tyrot Dos bords hospitaliers plus que co triste sol. O mes bois, mes vallons, ma campagne connue, Comme je guiderais choz vous sa bienvenue I Immenses horixons, de quel geste orgueilleux, Jo lui déroulerais vos tableaux merveilleux I Et quel bonheur d'entendre, à son bras suspendue, La lointaine chanson tant do fois entondue!

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