‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 179 sur 223 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

A cette alternative on se voit condamné :

11 faut qu'il assassine, ou soit assassiné.

A quel titre d'ailleurs, et par quel privilège L'homme sans loi veut-il que la loi le protège? Non! — qui s'en affranchit y renonce pour lui ; Il s'en désarme , alors qu'il en désarme autrui. Arrière, droit commun et règles ordinaires!

Vous n'êtes plus d'usage en ces temps sanguinaires, Et la société, dans cette guerre à mort, Rentre à l'état sauvage où règne le plus fort. Non! — la loi n'étant plus la gardienne suprême, Chacun reprend le droit de se garder lui-même ; Chacun , selon son bras , défend son étendard , Les hommes par l'épée, et moi par le poignard. Heureux les combattants, à qui je porte envie! Mais, en frappant comme eux, je donne aussi ma vie.

— Poignard , agent du crime , agent déshonoré , Ennoblis- toi ! tu sers un intérêt sacré.

Frappe; ne tremble pas dans des mains généreuses; Montre aux crimes hardis des vertus vigoureuses; Et souviens-toi qu'Athène entoura d'un feston Le fer d'IIarmodius et d'Aristogiton.

— Que si, tout pur qu'il est, mon dévoûment s'abuse, Si le meurtre jamais ne peut avoir d'excuse ,

Si le droit qu'admettait toute l'antiquité

Fut un long attentat contre l'humanité ,

Si Dieu, guide incertain, nous offre dans son livre

L'exemple de Judith et défend de le suivre ,

Si je ne dois laisser qu'un renom criminel

Et chargé justement d'un opprobre éternel,

C'est affreux ; — l'échafaud est un moindre supplice ;

— N'importe! je puis faire encor ce sacrifice.

304 CHARLOTTE CORDAV.

Braver la mort n'est rien ; mais le mépris bravé

Est un effort plus rare et qui m'est réservé.

Que je sauve la France et que je sois flétrie!

La honte soit pour moi , le fruit pour ma patrie !

Puisse l'acte féroce auquel je me résous

Rendre quelque énergie aux gens de bien trop mous!

Qu'ils exècrent mon nom; qu'ils m'appellent infâme;

Mais rougissent d'avoir moins de cœur qu'une femme !

— Puissent, puissent aussi trembler les malfaiteurs!

Et, si jamais Marat a des imitateurs,

Ils songeront du moins que la vengeance veille ,

Et que Charlotte aussi peut avoir sa pareille :

Un monstre tel que lui, s'il échappe à la loi,

Craindra de rencontrer un monstre tel que moi.

Page 1