‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 18 sur 223 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Comment il disparut du. milieu de sa suite,

Quand une nuit soudaine eut mis le peuple en fuite ;

Quelques-uns l'avaient vu s'élancer dans les airs,

Sur le char de son père , environné d'éclairs ;

Mais d'autres soupçonnaient, et c'était le grand nombre,

Le sénat conjuré d'avoir frappé dans l'ombre.

— J'interrogeai vos yeux à ce point du récit. In rayon y passa, qui sitôt s'obscurcit.

Mais c'en était assez. Ce rayon de vengeance Éclaira de vos plans toute l'intelligence.

— Et tout à l'heure encore n'avez- vous pas laissé S'exhaler devant moi votre cœur oppressé?

Non, non, vous n'êtes pas ce que l'on croit à Rome. Junius est sous Brute , et le fou cache l'homme ; Plus votre esprit s'annule en sa fausse torpeur, Plus vous prouvez par là qu'on doit en avoir peur ; Plus vous vous amassez de hontes à contraindre , Plus, en se dévorant, la vengeance est à craindre,

Vous avez deviné , Lucrèce ; et cet aveu ,

A Lucrèce adressé, me doit alarmer peu.

Oui, j'ai quitté mon nom, mais pour mieux le reprendre:

J'accepte tous leurs coups, mais pour mieux les leur rendre.

LUCRÈCE

sombre profondeur de ce ressentiment!

Je n'y plonge pas l'œil sans un tressaillement. Mais, puisque l'amitié sut percer votre ruse, Gardez que l'ennemi ne sente qu'on l'abuse.

N'oubliez pas qu'en vous, par deux contraires sorts, Le corps doit tuer l'àme, ou bien l'âme le corps; Que, vivant sous Tarquin, vous vivez sous la hache; Qu'une erreur la suspend, qu'un soupçon la détache

68 LUCRÈCE

Qu'un instant vous trahir, c'est lui tendre le cou,

Et que vous êtes mort si vous n'êtes plus fou.

Quand je pense aux effets d'un seul propos, je tremble.

— Vous aviez trop raison aujourd'hui, ce me semble. Votre folie était l'ivresse du bon sens,

Et vos traits contournés n'étaient que plus blessants. Ce langage hardi...

BRUTE

. J'en peux user sans craindre.

Plus librement je parle, et moins j'ai l'air de feindre. Pour paraître sincère et non l'effet d'un choix, Il faut que ma folie ait raison quelquefois.

La franchise, d'ailleurs, passe pour insensée, Tant chacun met de soins à cacher sa pensée ; Et ces temps malheureux ont faussé tous les cœurs, Au point que la droiture est matière aux moqueurs. Ne croyez pas non plus, pour m'avoir su comprendre, Que par d'autres regards je me laisse surprendre. Il est plus malaisé de tromper un ami Que de se dérober au soupçon endormi.

A l'aspect des Tarquins, le danger que je touche Avertit aussitôt et mon geste et ma bouche ; Ma vengeance elle-même est prompte à calculer Que pour se satisfaire il faut dissimuler.

— Mais vous, vous attiriez toute ma confidence; Votre compassion désarmait ma prudence ,

Et, doucement ému, je voulais un moment Connaître le bonheur d'un peu d'épanchement.

LUCRÈCE

Oh! oui. Je le conçois. Mais que cette pensée

Soit du moins comme un baume à votre âme blessée ;

Contez-moi vos douleurs, lorsque vous souffrirez,

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