‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 192 sur 223 · ACTE QUATRIÈME. 3H · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME. 3H

Autres sont les moyens de construire et d'abattre :

S'il fallait faire peur, quand il fallait combattre,

Quand nous avons vaincu, nous devons consommer

L'œuvre républicaine en la faisant aimer.

Elle aura tous les cœurs, si l'ordre recommence.

Pour cela, que faut-il? La force et la clémence.

Légalité , respect à la Convention ,

Gouvernement puissant, unité d'action ,

Tout est là. — Mais d'abord désarmons la Commune. .

Deux souverainetés , c'est trop. Il n'en faut qu'une.

— Qu'en dis-tu, Robespierre?

ROBESPIERRE

Ah ! que demandes-tu ?

Je suis bien fatigué d'avoir tant combattu.

A quoi bon les efforts du patriote austère ?

La vertu fut toujours trop rare sur la terre , Et l'on se décourage à poursuivre ici-bas Le bien que l'on veut faire et que l'on ne fait pas.

DANTON

A part. Haut.

Bon ! sa vieille chanson ! — Essayons tous ensemble.

ROBESPIERRE

Les essais ne sont pas si faciles qu'il semble. La liberté ne vit que par les bonnes mœurs; Pour réformer l'État, réformez donc les cœurs, Sinon, vainqueurs d'un roi, mais vaincus par le vice, Vous n'aurez fait bientôt que changer de service.

Danton se lève avec impatience, et se promène vers la gauche.

Eh bien , substituer, pour le commun bonheur, Les lois de la morale aux lois d'un faux honneur, La raison éclairée au sombre fanatisme, Le devoir au calcul, l'amour à l'égoïsme ,

3Î* CHARLOTTE CORDÀY.

Développer l'essor des instincts généreux , Ne pas souffrir qu'en France il soit un malheureux, Fonder l'égalité, ce beau rêve du juste, 1 En faisant respecter ce qui doit être auguste, Ce n'est pas là, Danton, l'effet d'un coup de main, C'est un travail immense et le chef-d'œuvre humain , Et la probité seule, alliée au génie, Peut des mœurs et des lois créer cette harmonie.

DANTON, à part.

Déclamateur!

MARAT, à part.

Tartufe!

DANTON, se rapprochant de Robespierre.

Un chef-d'œuvre en effet!

Pour en venir à bout dis-nous comment on fait.

ROBESPIERRE

Cultivez la raison ; l'instruction première Doit luire à tout le monde, ainsi que la lumière. Formez la conscience , et d'abord sachez bien , S'il ne parle de Dieu, que ce mot ne dit rien. On foule aux pieds la loi qui n'a pas pour tutelle Le dogme d'un Dieu juste et d'une âme immortelle. — Dogmes consolateurs, soutenez l'innocent !

Troublez, dogmes vengeurs, le crime pâlissant! Célestes alliés de la justice humaine , Épurez, exaltez l'âme républicaine!

Vous faites les héros, et l'athéisme abject Fait le tyran cruel et le lâche sujet.

DANTON

D'accord; et je partage en tout point ta doctrine; Encor faut-il du temps avant qu'on l'enracine. Les enfants grandiront sans doute, et leur raison

Portera d'heureux fruits , quand viendra la saison ; Mais le peuple actuel , qui manqua de bons maîtres , Nous peut, en attendant, jeter par les fenêtres.

— Je ne vois rien d'où sorte un prochain résultat; J'entends le philosophe et non l'homme d'État. J'ai peur qu'à dire vrai tes regards ne se noient Dans un fond vaporeux dont les lignes ondoient ,

Et que tous ces grands mots, bonheur, vertu, raison Dont la demi-lueur flotte sur l'horizon , N'éclairent qu'une vague et fausse perspective Qu'on voit s'évanouir aussitôt qu'on arrive.

ROBESPIERRE, se levant et allant à Danton.

Oui , je sais que ces mots excitent tes dédains ; Ils faisaient avant toi rire les girondins.

11 revient vers la table.

Tous les ambitieux ont eu cette méthode ;

Le matérialisme à leurs plans est commode ;

Corrompus, corrupteurs, ils avaient observé

Qu'on asservit sans peine un peuple dépravé.

César, qui méditait l'esclavage de Rome ,

Soutient qu'après la mort rien ne survit à l'homme ;

Mais Socrate mourant entretient ses amis

Des immortels destins que Dieu nous a promis.

— Je sais aussi, je sais que la vertu succombe; Le chemin du devoir est celui de la tombe.

Haï, calomnié dans ses meilleurs desseins, L'homme intègre est toujours entouré d'assassins. Eh bien, je m'abandonne à leur main scélérate; Je boirai, sans regret, la coupe de Socrate.

Il se rassied.

DAXTOX, toujours debout.

On ne te l'offre pas. — Voyons , parle , Marat.

MARAT, toujours assis.

Ab! tu t'abaisses donc jusqu'à moi, frère ingrat? Et Marat n'est donc plus ce maniaque acerbe Qui compromet les plans de Danton le superbe?

Regardant Robespierre. Regardant Danton.

Je ne suis ni cafard , ni faiseu r de discou rs ,

Et vais tout droit au but par des chemins très-courts.

Eh bien, la liberté ne sera pas fondée,

Si Ton ne suit ma simple et lumineuse idée.

On la connaît déjà ; je l'ai dans mes écrits

Indiquée aux penseurs, et non aux beaux esprits.

— Il faut qu'on nomme un chef, un tribun militaire, Un dictateur; le nom ne fait rien à l'affaire;

11 faut que ce tribun, entouré de licteurs, Recherche et mette à mort tous les conspirateurs; De crainte des abus, que son unique tâche Soit de faire tomber les têtes sous la hache , Et qu'un boulet aux pieds, insigne du pouvoir, L'enchaîne au châtiment, s'il manque à son devoir.

— Je coupe ainsi d'un coup les trames qu'on prépare, Et j'épargne le sang, dont il faut être avare.

DANTON, à Robespierre.

Toujours fou !

MARAT

L'an passé, c'était encor plus sûr; iNous jouirions déjà du calme le plus pur.

Cent têtes, qu'il fallait couper en temps utile, Nous auraient dispensés d'en couper trois cent mille.

ROBESPIERRE

Trois cent mille !

MARAT

Ah! Danton, j'avais espoir en toi;

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