‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 193 sur 223 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Je voulais te donner ce redoutable emploi.

Ton audace m'a plu; mais j'ai connu bien vite Que l'audace était grande et la sphère petite. Ton esprit ne sait pas planer dans ces hauteurs Où tout scrupule échappe aux vrais législateurs; Les terrestres liens t'empêchent de m'y suivre ; D'un misérable orgueil ta parole t'enivre; Des flatteurs empressés te prodiguent l'encens; L'or, l'amour, les festins ont captivé tes sens, Et la dépouille belge, hélas! est la Capoue Où le victorieux dans la mollesse échoue.

ROBESPIERRE, à demi-voix.

J'en connais de plus fous.

MARAT

J'ai , la lanterne en main r Cherché; je n'ai point vu d'homme sur mon chemin.

Regardant Danton. Regardant Robespierre.

L'un manque de grandeu r, et l'autre de courage .

— Alors, ce sera moi qui ferai votre ouvrage.

Il se lève, et marche d'un pas agité vers la gauche. DANTON.

Enfin que veux-tu donc?

MARAT

Je ne pense pas , moi , Que tout soit terminé, dès qu'on n'a plus de roi; C'est le commencement. — Je sais que, chez les nôtres, Quelques-uns ne voulaient que la place des autres, Et tiennent que chacun doit être satisfait, Quand ce sont eux qui font ce que d'autres ont fait. Leur révolution se mesure à leur taille.

— Ce n'est pas pour si peu , Danton , que je travaille.

Ami du peuple hier, je le suis aujourd'hui ;

J'ai souffert , j'ai lutté , j'ai haï comme lui ;

Misère, oubli, dédain, hauteur patricienne,

Ses affronts sont les miens; sa vengeance est la mienne.

Il le sait; il défend celui qui le défend.

Or, je porterai loin son drapeau triomphant.

Il ne me suffit pas d'un changement de forme ;

Au sein des profondeurs j'enfonce la réforme.

Je veux , armé du soc , retourner les sillons.

A l'ombre les habits! au soleil les haillons!

Je veux que la misère écrase l'opulence,

Que le pauvre à son tour ait le droit d'insolence,

Qu'on tremble devant ceux qui manqueront de pain ,

Et qu'ils aient leurs flatteurs, courtisans de la faim.

Chapeau bas, grands seigneurs, bourgeois et valetaille!

Vos maîtres vont passer : saluez la canaille !

— Oh ! ce sont des plaisirs lentement savourés ,

Et qui compensent bien tant d'affronts dévorés,

Que cet abaissement d'une classe arrogante,

Se parant gauchement de la veste indigente,

S'exerçant aux jurons, et, chute sans grandeur!

Des cris qu'elle déteste exagérant l'ardeur !

DANTON, éclatant enfin, après avoir arpenté le théâtre à grands pas, pendant les dernières paroles do Marat.

Morbleu! — la liberté ne veut pas de despotes.

Chapeau bas, grands seigneurs ! chapeau bas, sans-culottes!

Et saluez la loi , non les individus ;

Car ce n'est qu'à la loi que ces respects sont dus.

Le nouveau droit commun confond toutes les classes ;

Je ne distingue plus ni familles ni races ;

Le peuple est tout le monde, et les nobles anciens,

Tombés nobles, se sont relevés citoyens.

MA RAT

Tu n'y comprends rien.

DANTON

Non ; je n'ai pas ce génie.

Je veux tout simplement briser la tyrannie ; Qu'elle vienne d'en haut, qu'elle vienne d'en bas, Elle est la tyrannie, et je ne l'aime pas.

MARAT

C'est fort bien. Va du pauvre au riche que tu flattes; Prends-toi d'amour subit pour les aristocrates ; Va, va, ce n'est pas toi qui les peux relever;

— Prends garde de te perdre , en voulant les sauver ;

Il passe devant Danton.

Quant au peuple, il saura se passer de ton aide.

— Tu m'as interrogé; je t'ai dit le remède...

DANTON

Beau remède!

MARAT, revenant vers la table.

Nommez sans délai, sans retard, Nommez un dictateur. — Demain sera trop tard. Le peuple vengera lui-même son injure, Et ce sera terrible alors, je vous le jure.

Rien n'arrêtera plus l'effusion du sang; Moi-même à la régler je serais impuissant.

Le peuple , brandissant le glaive de l'archange : « Bavardez, dira-t-il, bavardez!... Je me venge. » Et son glaive au fourreau ne sera pas remis, Qu'il n'ait exterminé ses derniers ennemis :

Courtisans, financiers, accapareurs, pirates, Robins, calotins, bref, tous les aristocrates.

Il se remet à marcher.

3*8 CHARLOTTE CORDAT.

DANTON

Aristocrates! bah! vieux mot! spectre abattu!

— Où sont-ils? qui sont-ils? à quoi les connais-tu?

MARÂT.

C'est facile : les mains blanches et délicates , Les dentelles, l'habit de soie, — aristocrates! Quiconque est en voiture, ou sort de l'Opéra, Tient maison , a valets , chevaux et caetera , Aristocrate! — On peut le tuer sans scrupule.

Il va tomber épuisé dans le fauteuil qui est près de la cheminée i gauche. Danton se rapproche de Robespierre, toujours assis; ils se regardent tous le* deux avec stupéfaction.

DANTON

C'est la pleine démence.

ROBESPIERRE

Atroce et ridicule !

DANTON, allant à Marat, qu'il touche sur l'épaule, et lui parlant d'un ton compatissant.

La fièvre est dans tes yeux et brise ton accent;

Les persécutions ont enflammé ton sang;

Les cachots souterrains qui t'ont prêté leur ombre ,

Ont laissé sur ton cœur quelque chose de sombre.

Repose-toi, Marat, et sache à ce propos

Que la Convention te permet le repos.

Marat.

C'est beaucoup d'intérêt; merci; je t'en dispense. Je ne suis pas encor si malade qu'on pense.

Sois tranquille ; il me reste en ce corps si chétif , Pour ôter plus d'un masque , un sang assez actif.

Il se lève.

Oui, j'ai vécu trois ans dans les caves funèbres; Comme l'oiseau de nuit, j'ai hanté les ténèbres;

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