SCÈNE PREMIÈRE
BEROÉ.
C'est la source, ô belles courtisanes, Des bronzes de Corinthe et des urnes toscanes.
Donnés par des gens laids, }es -cadeaux sont trop chers.
Je ne mesure pas l'amour aux dons offerts.
Que celle qui voudra l'or et la perle rare
Au poète amoureux ferme sa porte avare ;
Il ne vient pas chargé de la pourpre de Cos ;
Il n'a que ses chansons et les donne aux échos;
Mais les dieux sont pour lui ; la Muse délicate
Lui conseille les mots dont la grâce nous flatte :
La Muse, femme aussi, sait le cœur féminin,
Et par quel art secret s'y glisse un doux venin.
Va, je suis autrement que les femmes vénales;
Je hais l'esprit commun et les phrases banales;
Je yeux, pour reconnaître et nommer mon vainqueur,
Qu'il s'ouvre par mon âme un chemin à mon cœur.
L'amour ne connaît pas d'éternelles ivresses;
Pour lui , la causerie a de calmes tendresses :
Et quel plaisir alors d'écouter longuement
La source qui murmure aux lèvres d'un amant,
Ou bien d'accompagner sur sa tremblante lyre
Les chants harmonieux que soi-même on inspire !
Tel l'amour des oiseaux fait résonner les bois.
Les chants et les amours ont dû naître à la fois.
— Et puis, ô Beroé, n'est-ce pas quelque chose
Que l'immortalité dont la Muse dispose?
La soie et les bijoux ne plaisent qu'un instant;
Demain sera fané ce péplum éclatant;
Mais les vers du poëte échappent aux outrages.
Hélène aux beaux cheveux vivra dans tous les âges ;
Tant qu'on reconnaîtra l'empire de Vénus, Lesbie et Lycoris auront des noms connus; Et, partageant l'honneur de sa muse applaudie, Toujours avec Horace on nommera Lydie.
— Ah ! Beroé ! j'entends des pas, c'est lui qui vient. Abaisse les rideaux ; leur ombre me convient ; Dans les plis de la pourpre une lumière éteinte Sur les traits adoucis jette sa demi-teinte.
Elle écoute.
Ce n'est pas lui. — Déjà faire attendre I Inconstant ! Il m'attendait jadis, et c'est moi qui l'attend.
BEROÉ, montrant la clepsydre.
Mais, madame, voyez : l'heure est passée à peine.-
LYDIE
Ah! il la devançait jadis. Excuse vaine !
L'excuse n'appartient qu'à des amours lassés. Quand on n'aime plus trop, on n'aime plus assez.
— Il ne viendra jamais, te dis-je. — Et que m'importe! S'il venait à présent, je fermerais ma porte.
Je ne veux plus le voir. — Tiens, brouille mes cheveux ! Ces anneaux irritants blessent mes doigts nerveux ; Arrache-les! — Arrache en même temps ces gazes! Déchire, brise tout, foule aux pieds ces topazes! Oh! je voudrais qu'il vînt, pour fermer les verrous!
— Attends! c'est lui.
Avec joie.
C'est lui, fidèle au rendez-vous!
Entre Horace.