‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 3 sur 223 · Acte III, scène m · texte numérisé non relu

Acte III, scène m

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La critique le dérouta. 11 s'effraya de Shakspeare, vers lequel il allait, se rejeta vers Racine, et jamais il ne retrouva plus, même après d'éclatants retours de l'opinion et sou talent mûri, l'essor libre et l'originalité de sa verve première 1 .

Le mouvement réformiste des années 1847 et 1848, auquel, par ses opinions libérales et par son amitié pour Lamartine, Ponsard se trouvait naturellement associé, l'arracha à ses incertitudes littéraires. La lecture de l'Histoire des Girondins, qui passionnait alors la France, le ramena à ses premières pensées touchant les sujets dramatiques qui se présentaient en foule dans l'histoire de notre révolution; elle fit surgir dans son imagination la figure républicaine de Charlotte Gorday. D'une verve toute ravivée, il écrivit les premiers actes de cette belle tragédie, qui n'a pu rester au répertoire *, mais qui reste dans notre mémoire à tous, précisément par les fiers accents qui l'ont fait bannir du théâtre, et comme un modèle parfait du grand dialogue politique.

Pendant que le poète travaillait à sa tragédie, ses amis proclamaient la république. Les institutions nouvelles lui donnaient, comme à toute la jeunesse d'alors, le désir et l'espoir de la vie publique. Ponsard demanda à ses concitoyens Ie\ir suffrage pour prendre place à l'Assemblée constituante. Il s'en fallut d'un très-petit nombre de voix que sa candidature ne réussît.

Reprise après ce mécompte personnel, la tragédie deC/iarlotie Corday s'acheva sur le déclin de la République, au milieu

1. Il est curieux de suivre, d'édition en édition, les changements faits par Ponsard à sa tragédie de Lucrèce. Toutes ces retouches sont dans le sens de l'atténuation, de la correction timorée, do la clarté prosaïque, substituées aux hardiesses poétiques.

2. On parle aujourd'hui de la reprendre. Après un intervalle de quinze années, elle aurait pour un auditoire tout nouveau un grand attrait de

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du mécompte général qui déconcertait le pays. Des plus généreuses illusions, on retombait à l'indifférence. A mesure que le poète avançait dans son œuvre, le souffle épique des Girondins, qui lavait enflammé au début, faiblissait, et peu à peu expirait. Troublé, hésitant, Ponsard ne travaillait plus en pleine liberté desprit.

« Figurez-vous, écrivait-il à ce propos, que ma pièce tourne au théâtre allemand ; il y a des changements de décor dans le même acte; il y a des personnages qui paraissent et disparaissent, et dont il n est plus question; enfin, il n'y a aucune espèce d'unité. Je ne m'en effraye pas autrement. Ce n'est pas la charpente du drame ou de la tragédie qui est à mes yeux une question d école. Qu'on fasse comme on voudra, poarvu que le langage soit simple et naturel, pourvu que les incidents soient possibles, et que les caractères et les passions se développent avec vérité. Mais, si je donne, à ma troisième œuvre, une Charlotte telle que je la conçois, on croira que je fais amende honorable, que, instruit par un échec, je cherche le succès de tous côtés, etc.. Puis il y a des difficultés sérieuses: la rigueur d'une histoire trop rapprochée, les fils ou filles encore vivants des personnages qu'il faut mettre en scène; la censure, le danger qu'il y a pour l'auteur à faire parler des gens qui ont la réputation d'avoir très-bien parlé, et bien d'autres écueils. Cependant, le sujet est beau. Je le traiterai, sauf à ne pas le destiner au théâtre, sous forme de poésie dramatique. »

Quand la tragédie de Ponsard, où mademoiselle liachel refusa de jouer, la fière Melpomene n'osant pas échanger son diadème de camées antiques contre le bonnet normand de %

curiosité et serait pour la Théâtre-Français une occasion éclatante de montrer qu'il est toujours, et selon les temps, l'initiateur et le consécrateur des grandes œuvres de notre art national.

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Charlotte Corday\ fut représentée au Théâtre- Français

— 23 mars 18nTo — le désaccord était complet entre le langage républicain de la petite nièce de Corneille et la disposition d'esprit de ceux qui l'écoutaicnt. La pièce, bien qu'elle fût une confirmation du talent de fauteur de Lucrèce et qu'on ne pût s empêcher d'en admirer le grand sens historique, les caractères bien tracés, le style mâle et pur, fut écoutée froidement. L'enthousiasme poétique s'était éteint dans les âmes avec l'enthousiasme politique ; l'amour du beau s'y altérait avec la conscience du juste. Letat de l'opinion était devenu tel que Ton put bientôt, sans crainte de l'irriter, interdire à la scène les trois tragédies de Ponsard*.

Que faire alors? Ses convictions d'artiste ne se rencontrant plus avec le goût régnant, Ponsard, qui ne voulait pas être un tragique de cour et de circonstance en faussant l'histoire, abandonna pour un temps la tragédie.

Après avoir écrit pour mademoiselle Rachel Horace et Lydie, gracieuse idylle qui obtint au Théâtre-Français— 20 juin 1850

— un succès où l'actrice eut grande part, Ponsard s'essaya dans un sujet homérique : il écrivit Ulysse \ pièce môme

1. Ed. Thierry, Discours pour l'inauguration de la statue de Ponsard.

2. Ce fut au mois de mars 1849 que Charlotte Corday fut retirée du théâtre, non sans quelque embarras et plus de gaucherie encore dans l'intervention du ministre. M. Arsène Houssaye, alors directeur du Théâtre- Français, refusait obstinément d'ôter la pièce de son répertoire. Le ministre faiblissait devant cette résistance inattendue, demandait que, du moins, on loi soumit à nouveau le manuscrit. L'auteur indigné n'y consentait pas. Il offrait, par compromis, d'aller lui-même lire la pièce au ministre. Celui-ci acceptait; et, sans prévenir l'auteur, au lieu de la lecture tète à tête, il .préparait une lecture d'apparat, où plus de deux cents personnes étaient invitées. Cet auditoire quasi officiel déclara unanimement que la pièce était aussi ennuyeuse que dangereuse. Cela soulagea fort le ministre, qui se sentit plus à l'aise pour persister dans l'interdiction de Charlotte.

3. Ponsard considérait cette tragédie comme le complément d'un petit

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de chants, qui fut jouée au Théâtre-Français le 18 juin 1852. Mais, malgré sa grâce pastorale et le sentiment profond qui pénétrait de part en part cette imitation sincère de la poésie hellénique, malgré l'attrait de la musique appelée en aide à la versification pour vaincre la tiédeur du public, Ulysse ne pouvait être goûté que par des esprits très-cultivés et très- familiers avec Homère. La pièce ne fit point de recettes 1 ; et, comme les conditions matérielles de l'existence de Ponsard étaient compromises, plus encore que sa renommée, par l'interdiction dont on frappait ses tragédies, le poète se vit dans la nécessité de céder aux circonstances.

11 traita des sujets moins conformes à la nature de son talent, mais plus appropriés aux mœurs du jour. II porta ces mœurs sur la scène dans des comédies où l'on retrouve, à un degré moins haut mais très-élevé encore, la plupart des qualités de son œuvre tragique. L'Honneur et l'Argent, comédie en cinq actes, jouée le 11 mars 1853, à l'Odéon, et qui eut, chose inouïe à ce théâtre, deux cents représentations de suite, fut un succès brillant*. Le 6 mars 1856, à l'Odéon encore, la Bourse fut bien accueillie.

poCme intitulé Homère, qu'il avait publié quelques mois auparavant, et qui servait de cadre, comme il le dit dans sa préface, à une traduction du sixième chant de VOdytsée où il avait cherché, et le plus souvent avec bonheur, à rendre en français la simplicité robuste et saine de l'original.

1. Il est intéressant do comparer avec VUlysse de Ponsard le fragment de tragédie laissé par André Chénier sur le combat d'Ulysse contre les poursuivants de Pénélope. OEuvres poétiques d'André de Chénier, avec une notice et des notes, par M. Gabriel de Chénier, t. II, p. 100, 1874.

2. « Le succès de V Honneur et V Argent est arrivé un peu trop tard, m'écrivait-il, le 17 juin 1852; quatre ou cinq ans plus tôt, il aurait entretenu en moi une ardeur infinie, tandis qu'il m'a trouvé très-refroidi et n'a pas pu me rallumer. J'ai trouvé dur de tracer des caractères exacts et d'écrire des vers vigoureux pour des gens qui ne voyaient là dedans que des tragédies de rhétorique. J'ai trouvé dur d'être exclu de la vie poUtique,

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Mais ces succès ne réconcilièrent notre poëte ni avec le goût bourgeois du théâtre moralisateur — c'était l'expression usitée — ni avec les sujets contemporains que ce goût lui imposait. En plein éclat de renommée, il s'arrachait aux félicitations de ses amis, aux caresses de la fortune, qui l'engageaient à suivre cette voie moyenne; il remontait sur ses hauteurs; il écoutait au dedans de lui la voix de la muse austère ; il revenait aux grandes figures historiques apparues à sa jeunesse.

« Je suis possédé de l'idée d'un Galilée, écrivait-il en 1854 à une personne qui s'intéressait vivement à ce retour vers la grande histoire; c'est pour moi la date de la révolution rationaliste. »

Mais, entre cette première possession de son esprit par ridée d'un Galilée et l'exécution du drame auquel il donna ce nom, plusieurs années s'écoulèrent : années dissipées, infécondes, qui contristèrent les amis de Ponsard, et jetèrent dans cette forte et saine organisation, avec un grand trouble moral, les premiers germes du désordre physique qui devait y faire de si prompts ravages.

Ce fut seulement au printemps de Tannée 1866 que Ponsard apporta à Paris l'ébauche de son Galilée, en même temps que le manuscrit, inachevé encore, d'une comédie en vers tirée, comme Cliarlotte Corday, de l'histoire de la Révolution, et qu'il appelait le Lion amoureux.

Durant ces huit années perdues pour le travail, Ponsard, selon ses propres expressions, avait été en proie à un quasi vertige. « Je suis inquiet, écrivait-il de Florence, le 15 mai I9&i je fais des sottises; je m'agite, je me remue, je ne

où j'apportais toute mon àme ; j'ai trouvé dur la pauvreté et bien d'autres

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suis bien en imagination que là où je ne suis pas. Patience! la philosophie viendra. Je sens qu'au fond je suis très-philosophe. J'ai une provision de bon sens et de raison que je tiens en réserve, et, pas bien tard, dans un an au plus, j'émerveillerai tout le monde par ma vie régulière, sédentaire et raisonnable. Le fait est que je n'ai pas encore mes quarante ans, et que je me suis assigné ce terme à mes jeunesses. »

Cependant, les ennemis littéraires de Ponsard se réjouissaient de cette éclipse de son talent et de sa renommée. Après s'être attaqués au poëte, ils osaient, à cette heure, s'attaquera l'homme. On accusait Ponsard de se livrer au jeu, d'y perdre son temps et son argent; ces accusations l'irritaient. Voici de quel ton chagrin il tâchait de se disculper dans ses confidences à une amie, qui, en lui parlant d'une prochaine candidature à l'Académie française, lui laissait entrevoir combien pourrait y nuire cette réputation de joueur qu'on lui avait faite.

« Il y a eu un temps, écrivait-il, où je tenais beaucoup à en être (de l'Académie). J'étais attaqué de tout côté. On me contestait tout, et le succès de Lucrèce n'était plus considéré que comme une surprise faite à l'opinion, ou plutôt une vengeance contre Hugo. Enfin, j'étais très-positivement relégué parmi les faiseurs de tragédies de collège.

» Si j'avais du trouver alors un appui contre ces attaques, c'était dans l'Académie, puisque j'étais le seul qui défendît et qui pût défendre certaines de ses traditions. J'apportais de la vigueur à ce vieux sang, et je donnais de la vie à des idées littéraires dont on s'était éloigné de plus en plus, parce que les vieux orthodoxes n'étaient que des vieux impuissants ; bref, je crois qu'on aurait dû, à l'Académie, me savoir gré de mon intervention. Il y aurait eu aussi

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quelque chose d'honorable à me tendre la main quand j'étais par terre. Il va sans dire qu'on n'en a rien fait. Aujourd'hui, je n'ai plus besoin d'eux. Le succès de l'Honneur et l'Argent forçait les portes, mais je prévoyais bien qu'ils trouveraient un moyen de les barricader de nouveau. Ces porteslà ne s ouvrent qu'aux évoques, aux noms aristocratiques, devant lesquels on est toujours à genoux comme en 1700, aux ex-députés, à ceux qui donnent des dîners, ou aux intrigants.

» Qu'est-ce que ces messieurs appellent un joueur ? J'ai joué pendant un mois, j'ai perdu mon argent et non le leur. J'ai Joué, et gros jeu, mais je ne suis pas un joueur. Un joueur joue régulièrement, habituellement, avec calme, et pour ainsi dire professionnellement. Pour moi, cela a duré un mois; c'a été quelque chose comme une partie de chasse ardente, comme un lever de rideau, enfin comme une agitation passagère; le tort que j'ai eu, c'a été de perdre mon argent. Voilà le crime ; car, l'argent représentant toutes les vertus possibles, celui qui perd son argent perd toutes ses vertus; mais enfin je n'ai pas perdu l'argent des autres. On m'en voudrait moins si j'avais gagné. On me pardonnerait de m être enrichi per fas et nefas. On n'examinerait pas si j'ai bien gagné mon argent, et si j'ai refusé ce que d'autres auraient accepté. J'ai toujours agi honorablement, mais j'ai dépensé maladroitement.

» En somme, ils ne me nommeront pas, c'est bien. Je poserai trois fois ma candidature, y compris les deux fauteuils actuellement vacants 1 ; puis, après la troisième fois, je me retirerai pour toujours. »

L'Académie donna satisfaction aux amis du poëte et à

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