‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 56 sur 223 · LUCRÈCE, SEXTUS · texte numérisé non relu

LUCRÈCE, SEXTUS

LUCRÈCE

J'écoute maintenant.

SEXTUS

Fortuné Collatin!

Votre cœur bat au bruit de son danger lointain ; Il est assez payé des fatigues des armes, Vainqueur, par votre orgueil , ou , blessé , par vos larmes. Comme j'échangerais tout l'appareil des rois Contre ce simple habit que lui filent vos doigts ! S'il m'eût été donné d'avoir son bonheur rare, Comme j'en jouirais en possesseur avare !

Ce ne serait pas moi qu'on verrait employer, Dans les loisirs des camps, les jours dus au foyer.

LUCRÈCE

Un Romain doit aller où Rome le demande, Sextus, et tout quitter quand le pays commande*

416 LUCRÈCE

Ainsi fait Collatin , et c'est dignement fait.

— Mais ne parliez- vous pas d'un message?

SEXTUS

En effet. — Je m'en souviens. — J'avais perdu toute mémoire ; Car je suis plus troublé que vous ne sauriez croire.

— Lucrèce ! J'admire et j'envie à la fois

Et tout ce que j'entends et tout ce que je vois :

Cet aspect imposant du vestibule antique,

Familier à Vesta , la déesse pudique ;

Ce foyer solitaire , où nul bruit de gaîté

Des lares paternels n'émeut la gravité ;

Ces corbeilles, ce lin, la lampe sérieuse

Qui dérobe au sommeil l'heure laborieuse,

Cependant que Pallas, assise près de vous,

Contemple vos travaux avec un œil jaloux,

Et craint , en vous voyant et si jeune et si belle ,

Que l'on n'adore un jour une Pallas nouvelle.

— Que vous dirai -je enfin? Plein d'un respect pieux, Je me crois dans un temple occupé par les dieux,

Et vous m' apparaissez, dans la foule divine, Comme une reine auguste , et dont le front domine.

LUCRÈCE

Mais mon mari, Sextus? Vous venez en son nom; Parlez de mon mari; que veut-il?

SEXTUS

Eh bien, non.

— Je ne viens pas pour lui.

LUCRÈCE

Que venez-vous donc faire?

Et que m'avez-vous dit ?

SEXTUS

Qu'une importante affaire...

— Mais non, c'est trop tarder. — Que me fait Gollatin, Et l'armée , et les chefs , et Rome , et son destin !

Je ne connais ici que vous et que moi-même.

— Je viens vers vous... je viens... parce que je vous aime.

LUCRECE

Ah ! dieux immortels !

SEXTUS

Oui, je vous aime; souffrez Que je m'explique enfin, et vous me jugerez.

— Je vous aime, du jour qui m'a rendu votre hôte. Collatin m'amena; ce ne fut pas ma faute.

J'ignorerais encor, sans son fatal orgueil ,

Quels bouleversements peut produire un coup d'œil. Votre image me suit; ma mémoire obstinée Partout m'offre Lucrèce, au travail adonnée; Absente, je vous vois comme je vous vois là; Je ne vois plus que vous. Au point où me voilà, A faire effort sur moi mes luttes seraient vaines. Je n'y puis rien. Vénus a pénétré mes veines. Pareil au loup blessé par l'épieu du chasseur, J'emporte, en le mordant, un trait mortel au cœur; Et je comprends , au feu dont tout mon sang s'allume , Qu'il faut, ou qu'on l'apaise, ou bien qu'il me consume.

Lucrèce fait un mouvement comme pour parler.

— Ne vous indignez pas, Lucrèce; j'ai compris Qu'un amour clandestin n'aurait que vos mépris. Vous êtes trop sincère , et votre âme est trop haute Pour l'art humiliant de cacher une faute.

Mais voici mon dessein : Rome a besoin de bras ; Un hymen infécond l'appauvrit en soldats;

H8 LUCRÈCE

Votre stérilité se prêtant au divorce , Tarquin à votre époux le dictera de force , Et rompra ces liens , au pays odieux , D'où Lucine ennemie a détourné les yeux.

Tous deux libres alors par un divorce double, L'hymen refleurira sur nos amours sans trouble.

Lucrèce fait encore un mouvement.

— Eh! quoi donc! Collatin vous a-t-il su charmer? Mais vous ne l'aimez pas , vous ne pouvez l'aimer. Lucrèce n'aimera qu'un homme qui la vaille ,

Et votre Collatin n'est pas à votre taille,

Lui qui, du sang royal, s' appelant Collatin,

N'a pas , malgré son nom , fait peur au roi Tarquin !

— Encore un mot : à vous je peux et veux tout dire : C'est à moi que Tarquin laissera son empire ;

Car je le comprends , seul ; seul , je puis achever L'édifice royal qu'il tente d'élever.

Ne vous méprenez point sur ma joyeuse viç ; Par mes amusements mon idée est servie.

A de faciles mœurs les Romains façonnés Apporteront au joug des fronts moins étonnés, Et les nouveaux besoins que je leur fais connaître Forment des courtisans espérant tout du maître.

— Nos plans sont faits : Tarquin et moi sommes d'accord; Je saisirai le sceptre au moment de sa mort ;

Je saurai, comme lui, me passer des auspices, Et déshabituer Rome de ses comices.

— Je serai roi, vous dis -je, et vous, Lucrèce, vous, Reine.

Je serai, moi, fidèle à mon époux.

Je vous laissai parler, me refusant à croire

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