ACTE PREMIER. Ut
lamais , par si traîtreuse et lâche barbarie , •Chevalier n'a fait honte à la chevalerie ; Et moi, satisfaisant au cri de l'univers, J'ai cité l'assassin devant les douze pairs.
AGNES
Sire, vous pouvez donc juger les rois eux-mêmes? Je croyais que les rois étaient maîtres suprêmes.
Oh! dans son Angleterre il peut faire le roi; Mais, pour sa Normandie, il relève de moi, Et, comme mon vassal, et malgré sa couronne, 11 doit compte à ma cour de toute œuvre félonne.
AGNÈS
Et Jean a-t-il paru, sire?
PHILIPPE
Non pas, vraiment; Jamais le criminel ne s'offre au jugement.
Mais n'importe; ma cour, pour meurtre et perfidie, A déshérité Jean du fief de Normandie.
— Ah! notre bonne cour! son arrêt, j'en répond , D'une nouvelle époque est le début fécond.
C'est la première fois qu'elle juge un monarque; C'est de mes volontés une éclatante marque.
Je veux qu'on sache bien que, parmi mes vassaux, Il n'en est pas un seul, et j'entends des plus hauts, Qui doive , à l'avenir, conserver l'espérance D'écarter de son fief la main du roi de France.
— Mais il faut maintenant exécuter l'arrêt;
Car tu comprends, Agnès, quel affront ce serait, Lorsque publiquement j'ai prononcé la peine , Que mon glaive dormît sur ma sentence vainc.
AGNES
Ah ! Dieu ! voilà la guerre et les chocs meurtriers Où tombent les meilleurs, les rois tout les premiers ! Richard en est l'exemple : atteint d'un coup de flèche, Tout lion qu'il était, il est mort sur la brèche.
11 est mort en lion, ainsi qu'il a vécu.
Qu'il dorme avec honneur, couché sur son écu! Quoique son ennemi, j'estime sa mémoire, Et je voudrais mourir avec autant de gloire.
— Où sont les deux enfants?
AGNÈS
Agnès dort au berceau, Sire, et Philippe joue en la cour du château.
PHILIPPE
Nous irons tout à l'heure auprès d'eux; je regarde Les baisers qu'ils me font comme une sauvegarde, Et le double collier de leurs bras innocents, Comme un charme vainqueur des glaives impuissants.
— Et puis j'invoquerai saint Denis et ma dame , Et que le nom d'Agnès protège l'oriflamme !
AGNÈS
Quoi! sire, est-ce aujourd'hui qu'on doit la déployer?
— C'est trop vrai! — Vous voilà tout prêt à guerroyer. C'était donc pour cela que ce fer de bataille Sonnait, à vos côtés, sur la cotte de maille!
PHILIPPE
Oui, j'ai prévu l'arrêt; et, d'avance appelé, Le ban de mes vassaux est déjà rassemblé , Afin que Jean sans Terre , à la même minute , Sache comment je juge et comment j'exécute.