ACTE PREMIER
On verra par degrés , de frontière en frontière , S'élargir sur le sol ce cercle de lumière, Qui , par le seul pouvoir propre à la vérité , Dans la confusion portera l'unité, Et grandira toujours, en sorte que tout rentre Dans l'enceinte légale , ayant le roi pour centre.
GUILLAUME
Sire, les rois de France ont l'usage hautain De compter sur l'épée, et non sur le latin.
PHILIPPE
Tu vois , à la façon dont elle est occupée ,
Que je ne laisse pas se rouiller mon épée.
Mais je ne me bats point comme un simple jouteur ;
Je suis un conquérant pour être un fondateur.
Et veille également à l'œuvre que j'élève ,
La loi dans une main , et dans l'autre le glaive.
— Fais sonner le départ.
GUILLAUME, désignant les chevaliers qui sont dans la cour.
Sire , ils disaient entre eux Qu'un regard de la reine est un présage heureux ; Ils voudraient voir la reine.
PHILIPPE
Ah ! la magicienne Qui me prend mon aimée , et la rend toute sienne ! De tous mes chevaliers je crois qu'il n'en est point Qui , sur un mot d'Agnès , ne mît la lance au poing , Et , laissant là Philippe et sa guerre importune , Où l'enverrait Agnès n'allât tenter fortune.
Certes, madame Hélène, elle dont les beaux yeux Étaient doués pourtant d'un pouvoir merveilleux , Puisque les chevaliers de Troie et de la Grèce , Pour être bien vus d'elle, ont fait mainte prouesse,
Hélène eut moins d'empire. — Aussi bien, savez -vous, Madame, que j'ai lieu d'en être un peu jaloux? Quand nous sommes ensemble , à peine on vous a vue , D'un murmure flatteur c'est vous que l'on salue ; Votre chiffre est partout; il n'est dans les tournois Pas de prix envié , s'il ne vient de vos doigts ; Enfin , dans mes États tel est votre ravage , Que par vous mes vassaux sont mis en esclavage. Mais de quoi me plaindrais -je, alor? que le premier, Moi- même, je subis ce charme coutumier?
Paraisse donc Agnès, puisque mon entreprise Attend que d'un regard Agnès la favorise !
AGNÈS
Soyez bénis de Dieu , peuples hospitaliers , Noble France, pays des courtois chevaliers!
Que leur amour est doux à ma reconnaissance ! Que ne suis- je une fée, ayant toute puissance! Je voudrais, favorable à leurs moindres souhaits, Payer leur courtoisie à force de bienfaits.
PHILIPPE
Allons, madame!
Philippe donne la main à Agnès et la conduit vers les portes du palais, qui sont ouvertes par les pages. On aperçoit la cour, pleine de chevaliers, qui saluent le roi et la reine. — Un moine traverse les rangs, et arrive sur la scène, suivi de quelques barons.