‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 4)Chapitre 63 sur 112 · ACTE TROISIÈME. f · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME. f

Qu'aux penchants féminins mon cœur soit étranger.

Pour les aiïections le ciel nous a fait naître ,

Moi, comme une autre femme, — et plus encor peut-être 1

— Mais nous ne vivons pas dans un temps régulier Qui permette à chacun son vœu particulier;

Le monde est en suspens, et la crise où nous sommes

Appelle le concours des femmes et des hommes ;

C'est un crime pour eux de rester à l'écart ;

C'est un crime pour nous d'arrêter leur regard,

Et d'amortir, au sein des langueurs amoureuses,

L'ardeur, due au pays, des âmes généreuses.

Pour moi, mon pays seul a droit de m'enllammer;

J'ai concentré sur lui ma puissance d'aimer.

Et, dévouée à tous, je donne à ma patrie

Le lieu qu'aurait un seul dans mon idolâtrie.

Enfin, je m'en suis fait une si forte loi.

Que, si l'amour était plus qu'un rêve pour moi.

Que, si j'aimais quelqu'un, Barbaroux, — ni lui-même.

Ni personne que moi ne saurait que je l'aime.

— J'ai parlé franchement, et vous connais assez Pour croire que je parle ainsi que vous pensez.

BARBA ROUX

i\on pas, certe ! — Autrefois, j'eus cette âme naïve.

Ma vie, et les frayeurs de ma mère craintive.

Mes biens, mon petit champ par mon père transmis.

Mes études , mes goûts , et mes livres amis ,

J'ai tout sacrifié, sans bruit, sans plainte aucune,

Avec enthousiasme , à la cause commune.

Oh! j'aimais mon pays d'un amour inconnu.

De ce plein dévoùment quel fruit m'est revenu?

Comment m'a-t-on su gré d'un travail sans relâche.

De l'ardeur de bien faire apportée à ma tâche ?

290 CIIAULDTTI': (:()I{I)A^.

Calomnié, proscrit, je suis un traître, moi, lîépublicain si pur et de si bonne foi ! 1j(;s Pitt et les Cobourg m'ont inscrit sur leur liste ! Moi f[ui fis le dix août, je suis un royaliste!

— Qu'un autre désormais à ce peuple insensé Pru(li<^u(' uu dévouaient ainsi récompensé! (Chercher des citoyens dans ces faux patriotes, Plus tyrans mille fois que les pires despotes. Dans ces républicains qui se croient tout permis , Et ne permettent rien pourtant qu'à leurs amis ,

Oui font peur pour convaincre, et, par un jeu farouche l 'arien t de liberté , la menace à la bouche ; Enseigner ses devoirs, en loyal précepteur, A ce peuple crédule au plus grossier llatteur, Rebelle aux vérités, attentif aux oracles Du premier charlatan qui promet des miracles. Envers ses bienfaiteurs stupidement ingrat, Et qui blasphème Dieu i)our adorer Marat,

— C'est bien la plus absurde et plus folle pensée Dont jamais tête humaine ait été traversée !

— Celui qui veut jouer un rôle dans l'Etat, Que par tous les moyens il tende au résultat ; (]ue, sachant à propos applaudir ou se taire , 11 soit souple d'esprit sous un visage austère; Qu'il flatte tour à tour ou le peuple ou les rois; L'homme né pour l'intrigue, est né pour les emplois. Mais le sévère honneur, mais la franchise auguste, La fidélité rare, et l'amitié robuste,

L'inflexible équité, la haine des méchants. Ces antiques vertus n'habitent que les champs. Pour moi, je ne veux plus qu'une afl'ection douce , Égide impénétrable où tout alîront s'émousse.

Un petit coin de terre, an-angé par mes mains, Mes travaux d'autrefois, et l'oubli des humains.

Kh ])ien, moi, lîarbaroux, mes vœux seraient tout auti'es.

— Si je pouvais agir comme vous et les vôtres:

'( Dieu tout-puissant, dirais-je, accorde-moi l'honneur D'ofi'rir à mon pays ma vie et mon bonheur ; Plus orgueilleux encore est l'espoir qui me Datte; Permets que je les olï're à la patrie ingrate, Pour que mon dévoùment, payé par des mépris, Se suffise à lui-même, et trouve en soi son prix. »

— }lélas! que deviendra la malheureuse France Si les méchants, eux seuls, ont la persévérance! Et contre leurs fureurs quel rempart aurons-nous, Si tous les gens de bien raisonnent comme vous ?

BAR BAROUX.

Les gens de bien! — Tenez, n'en parlons pas, Charlotte.

Les lâches! — J'aime mieux encor les sans-culotte.

Ceux-ci font preuve au moins de féroce vigueur;

Les autres, qu'ont-ils fait qui montre un peu de cj'ur?

Ils n'ont pas seulement ce courage suprême

(ki'un [)oltron aux abois trouve dans sa peur même.

Les gens de bien! — Pas un, dans le commun danger,

.\e s'est levé pour nous qui les voulions venger!

en ARLOTTE.

Il en a[)paraitra.

1$ A R li A R o L' X .

Non ; pas un seul.

Peut-être !

Je ne sais quoi me dit qu'un Brutus va paraître.

292 CHAH LOT TK (:OIU)AV.

i5ARr>AROi:\.

i\on, non; lout dégénère, et crimes et vertus. Marat n'est pas César; personne n'est Jîrutus.

Qui sait !

On entend des rouk'inents de tambour.

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