‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 4)Chapitre 7 sur 112 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

IIÉCEPTIOX .\ L'ACADiiMIE FRANÇAISE

PUONONCi; LE 4 DÉCEMBKK 185fi

Mkssielrs.

Le vénérable Académicien dont le foiiteiiil m'a été transmis par vos induliients sulTraiîes. M. Baour-Lormian. laisse un nom purement littéraire, qui n'a pas retenti dans les mêlées politiques. Quoiqu'il ait vu se succéder, pendant le cours de sa lonirue existence, toutes les révolutions accomplies depuis 1789 jusqu'à nos jours , il a traversé paisiblement ces formidables orap'es. Tandis qu'un nouvel ordre social s'élevait sur les ruines de l'ancien réi?ime. il écoutait les cbansons de l'oiseau merveilleu\ dans les jardins enchantés d'Armide, il poursuivait parmi les nua.ues du Cromla les fantômes des guerriers et des vierges gaéliques , ou l)ien il transportait sur la scène française les mœurs de la Bible et la toucliante élégie de Joseph et de

2 Discorns dI' n kc iii'Tion

lîonjriinin. Ses poënics. ivtii'és dans \m iiioiidc imaginaire, n'eineurent même pas les ardentes questions île l'épofjiie. et ne se raltaelient. par aucune allusion, ;ni\ iih'es et aux |)assions du monde l'éel. C'est un l)ai'de parmi {\c> Iribuns et des eon(piérants ; c'est le berger de Virgile essayant une nuise cliamj)rtre. e!, i'élébrant Amaryllis au hiuil des discordes civiles.

Une ou deux fois, pourtant, cédant à ririitai)ilitv proverbiale des poètes, il s'est armé de la satire. Ses premiers essais en ce genre , qu'il appela les Trois Mots , furent lancés en j 796. Deux ans auparavant . on avait entendu la vi'aie satire, la vivante fille de Némésis, armée du fouet vengeur, âpre, incisive, véhémente, cri d'indignation étouffé par le bourreau. Ne ■cherchons pas dans les Trois Mots un écho, si affaibli qu'il soit, de ces vigoureux accents : ce n'est plus le ton des Annales, c'est celui du Lidrin. Les duels littéraires de IM. Baour-Lormian n'ont énui que le Parnasse, comme on disait alors, et le vaincu n'était cité qu'au tribunal du goût. Hâtons -nous d'ajouter que, bon et loyal, enclin à des vivacités, mais point envieux, et, par conséquent, exempt de fiel, M. Baour- Lormian a décoché des traits quelquefois piquants, jamais empoisonnés.

Ce digne vieillard s'est éteint dans la retraite, aimé ■et honoré, un peu oublié, peut-être, et acceptant l'oubli, saluant sans jalousie l'avènement des nou\ elles gloires qui s'étaient emparées plus énergiquement de la popularité, et répétant, à son lit de mort, les plaintes de Job, plaintes qu'il a traduites avec amour, sans

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vloute parce (juelles traduisaient elles-mêmes ses pi'opres tristesses et ses résignations.

Cette vie. si trantiuille. m'enseigne où je dois allei' ^'t ce que je dois e\itei'; elle trace et circonscrit nettement ma tache. Ne craignez donc pas. Messieurs, que je m'égare dans les |)rol)lèmes historiques déjà discutés élevant vous avec la profondeur d'o])servation et l'autorité qui me manquent : simple homme de lettres moimême, je n'ai ([u'à parler d'un homme de lettres.

Est-ce à dire que le seul rôle qui convienne à la littérature soit une discrète neutralité en présence des <nénements? Est-ce à dire que, dépouillée de convielion, elle doive abdiquer toute inlluence sur l'esprit publie et les alîaires du pays? Ce serait l'amoindrir singulièrement et lui ôter ses plus beau\ titres de noblesse. Dans une longue enfance, on la ferait vieillir; <jn la réduirait ;i n'être plus qu'un amusement frivole, un art matériel comme ceux qu'on abandonnait, dans ■Rome, aux esclaves et aux alTrancliis. Non : les lettres <légénèrent et meurent (pumd elles ne sont plus nouiries du lait rojjuste des idées; on est homme avant d'être poëte; on est une àme avant d'être une voix, «et l'on ne devient même un grand écrivain qu'à la condition de croire à quelque chose; le fond seul peut donner de l'ampleur et de la puissance à la forme.

Ce n'est pas ici . .Messieurs , que j'ai besoin de développer ces vérités, ici où mes regards ne peuvent se poser sans rencontrer des historiens, des professeurs, des poètes, des critiques, des orateurs, qui ont du la supériorité de leur style à l'alliance intime et nécessaire

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(le la pliilosopliic cl de la liUéraliirc; ici où le souvenir (le Coiticille. de Bossuet, de Montesrjiiieii atteste sudisaiiiiiiciil (|!ic les Ibi'les pensées l'ont les fortes e\|)i'essions; ici, enlin. où le nom de Voltaire proclame la toute- puissance d'une conviction servie par le i^^énie. con\iction généreuse, inali^ré de re.nreltaitles erreui's, ])uisqu'elle avait pour objet le respect de la conscience et de l;i \ic liiiiiiaine, conviction ardente, h laquelle il dévoua son existence entière, (pfil fit partairer à ses contemporains, et qui amena le tiionq)lie définitif, quoique discuté encore, de la tolérance, de l'éiialité des droits, et du libre examen.

Pardonnez cet hommage ra|)iile. lendu au plus illustre représentant du dix-huitième siècle par un de ceux qui gardent le culle des princijjes conquis en 89. Je ne franchii'ai pas les bornes que je jue suis prescrites ; mais, quand on entre pour la première fois dans le temple de la pensée, comment ne pas sMncliner devant les glorieux moris qui ont siégé là, et dont vous êtes les dignes héi'itiers ! Ce témoignage de respect apporté à leur mémoire, chez eux. dans leurs propres foyers, ne peut, je l'espère, étonner ni blesser personne. Je ne fais, d'ailleurs, que m'associer bien faiblement à des paroles plus éloquentes; vous les a\ez entendues et applaudies; elles vous ont vengés, vous et le l)on sens public, de réactions passionnées, mais lieureusement éphémères, dirigées contre vous, car elles vous attaquent vous-mêmes en attaquant les renommées qui sont Aotre auguste patrimoine.

C'est lii un des revirements familiers à notre époque,

A L'ACADEMIE FRANÇAISE. o

si féconde en surprises de ce genre. Le paradoxe rèune à la faveur de l'incertitude des esprits; les causes qui semblaient gagnées sont remises en question ; les institutions tombées sous la longue exécration des peuples sont réhabilitées. Nos pères avaient des dévouements et des colères que nous ne connaissons plus, et que nous jugeons sévèrement. Une de nos prétentions . à nous, c'est l'impartialité, laquelle n'est souvent qu'une absence de chaleur |)our le bien et de haine vigoureuse contre l'injustice ; nous cherchons le mauvais côté des meilleures choses, et nous aimons à découvrir l'utilité des plus mauvaises. C'est ainsi qu'on voit le div- huitième siècle condamné par ceux, qui lui doivent tout ce qu'ils sont, tandis que le moyen âge lui-même trouve des admirateurs. Mais ces fluctuations de l'opinion, ces caprices, ces modes d'un jour expirent à votre seuil: leur rumeur ne pénètre pas d;ms le sanctuaire oii vous conservez intact le d(>{)àt de nos gloires, comme vous y conservez les notions du bon goût et les droits de la raison humaine.

Il est donné à i)eu (riioinmes d'agir sur les destirîées des nations : l'intelligence et la volonté ne sulîisent pas; il faut encore qu'une occasion les révèle et que les circonstances se prêtent à leur activité. En dehors de ces apparitions éclatantes, qui rayonnent à la fois dans la littérature et dans l'histoire, il est d'autres noms dont l'auréole plus modeste ne dépasse i)as la sphère des lettres. C'est là que M. Baour-Lormian occui)e un rang des plus honorables, et, certes, il me conviendrait mal d'en parler légèrement, puisque des prétentions

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conlonuos dans les Jiièiiiis liinilcs iiu' seraient à peine pei'inises.

J'ai reven(li(|iu'' pour la lilU'ratuie. considérée dans son ensemble, son droil et son dévoie (TiFilervention dans les questions morales et politicpies; j'ai |)r()leslé contre l'exil lleuri dont (pielques disciples eie Platon Nondi'aient la frapper tout entière, et les sei'vices rendus |KU' les lionuues éminents que vous comptez parmi vous, services dont la postérité leur tiendra compte, protestent plus haut que mes paroles ; mais je n'ai pas entendu que la même tâche fut imposée à chacun : tou> se doivent au pays, s'il réclame leur dévouement; mais tous ne sont pas appelés à cet lionneur; les circonstances, les goûts, les aptitudes diverses nous poussent dans des voies différentes, et ceux ({ui acceptent, comme M. Baour-Lormian. la situation que le sort leur a faite, et, tout en .gardant leurs idées et leur foi, se consacrent exclusivement au culte de l'art pur, ceux-là concourent aussi au progrès social, car on ne peut remuer le sentiment du beau sans remuer, en même temps, celui du vrai, du bon et du juste. Ceux-là, .Messieurs, trouvent clicz vous leur réconqiense; l'Académie Française est leur unique et leur suprême and)ifion ; c'est la consécration de leurs succès ou simplement de leurs efTorts; c'est elle seule qui peut leur donner cette confiance en soi-même oii Ton puise le courage d'entreprendre de longs travaux et la force de braver la malveillance. On a beau dire. IMessieurs, l'orgueil n'est pas si démesuré qu'on le croit chez les hommes de lettres, même chez les auteurs dramaticjues; le doute et le découra-

iieiueiit sont bien [jIus communs et bien plus funestes^ car ils mènent ii l'inaction : on a besoin d'être soutenu, et le génie mAme deviendrait incrédule li sa vocation s'il ne renc"ontrait autour de lui (|ue liu lediilile.

M. Baour-Lormian , tils d'un imprimeur, est né, en 1772, à Toulouse, dans la patrie des troubadourset de Clémence Isaure. L'inlluence de ce pays musical.

Où tous les noms heureux senil)lcut tiiits pour les vers,

l'a doué, au plus haut degré, du sentiment de 1" harmonie. Sa versification a retenu la douceur de la languel'omane, et comme une vibration de la gaie science. Le^ sons les plus agréables semblent s'arranger d'euxmêmes pour coiilei- dans son rliythme linipide. et Ton peut dire que ce don naturel constitue le côté le plusremarquable de son talent. Je n"entends j)oint le rabaisser par cette appréciation; la poésie, qui doit parler au cœur et à l'intelligence, est faite aussi pour enchanter l'oreille. 11 y a, dans la mélodie de certainsmots heureusement disposés, un charme indéfinissable, comme dans certains bruits de la nature, et l'on ne saurait refuser le nom de poëte à celui qui a le secret de la cadence et du nondjre.

Ses principaux, ouvrages sont : V/inilalion d'Ossicuir la tragédie à'Omasis, la tiaduction de la Jérusalcui délivrée, et celle du livre de Job. Chose singulière! ce sont deux traductions qui marquent le début et 1» fin de sa carrière : jeuue et ardent , il s'est élancé de Toulouse à Paris en chantant avec le Tasse; vieux et

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infirino, il est mort en soiij)ir;iiit iwvc Job. 11 ne fiiul j>as en aecuser une stérilité d'idées : il a prouve (ju'il savait créer; mais la traduction oflre un vif attrait aii\ amoureux de la forme : alIVancliis ik'> soins de la composition, ils peuvent se doimer tout entiers au\ reclierches délicates du style et à l'étude de riiaiiiionie. Cest une émulation piquante (pie de lutter contre les beautés de l'orii^inal, de le» conquérir mal.^ré le ijénie divers des deux^ lan.iiues, et de donqjter les rébellions de la prosodie française; j'en prends à témoin ceux^ qui. soilis lilorieusement de ce combat, en connaissent toutes les fatigues et toutes les joies. Mais que de dillicultés à peu près in\ incibles! Quelle victoire, si on les surmonte, quand c'est même un honneur d'avoir entrepris de les surmonter! Il semblerait (ju'à talent égal le traducteur, n'étant occupé que de la versification, dût en ce point surpasser, ou. du moins, égaler son modèle; et cependant un gi'and py:He restera presque toujours au-dessous d'un grand poêle qu'il aura voulu traduire; celui-ci a l'avantage de la spontanéité; certaines idées (et ce sont les plus belles) naissent tout exprimées; elles ont revêtu, au moment njème oîi elles se présentaient à resj)rit , la Ibi'me ({ui leur est propre : c'est ce qu'on appelle les bonheurs d'expression, et ces bon- Jieurs-là ne peuvent pas plus être reproduits que la grâce d'une statue grecque ne jjeut être imitée.

Le jeune poëte ne réussit pas du j)reinier couj). Malgré cet échec, sa Jérusalem délivrée le lit connaître ; elle lui valut une épigramme de Joseph Chénier. Il répondit à l'attaque par des représailles, et cette

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querelle occupa , un instant , la curiosité des lettrés ; aujourd'iiui, personne ne s'en souvient. La meilleure réponse qu'un écrivain puisse faire à ceux qui nient son talent, c'est de le prouver par ses œuvres. 31. Baour- Lormian le conipi-it et recommença courageusement sa traduction.

« Cela ira mieux:, disait- il avec une confiance naïve ; j'ai changé tous les vers Cjui n'étaient (]ue bons. »

Son es[)érance ne fut pas trompée, et la nouAclIe traduction, publiée vingt ans après la première, obtint un plein et légitime succès.

Sans doute, le système dans lequel elle est conçue n'est pas le nôtre. Nous demandons une fidélité presque littérale, qui rende la concision par la concision, l'abondance par l'abondance, et ne recule pas devant les hardiesses, les vulgarités et les fautes même de l'original. Chaque production a son parfum particulier, et c'est ce parfum qu'il s'agit de cueillir et de transvaser ; il s'exhale de tout l'ensemble , des parties les |)Ius grossières comme des plus délicates; et, si vous faites un cIhjIx entre ces éléments, ou si vous suljstiluez une abstraction à une image et une image à une autre, si vous mettez res[)ril à la place de la rudesse, ou seulement l'élégance à la place de la simplicité , l'arôme disparait.

Mais, du temps de 31. Baour-Lormian, on croyait que le devoir du traducteur était d'arranger l'original et de l'accommoder au goût français; on peut critiquer aujourd'hui dans l'œuvre de mon prédécesseur quelques

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liliorfcs (h ce iioniv. llialtiliulr de l;i |);n;i|)lii;isc. une |)()iii|)t' liop uniruniie. (jui cleiiil (jiK'l([ii('r()is le piltoi(S(ju(>, une symétrie un peu nionolone, oii l'on leconn;u'l IWole de Saint- Lanil)ert et de Delille. el l'abus de rali)àtre, de l'ivoire et de la lose. Mais ces défauts sont moins sensibles dans une traduction du Tasse (ju'ils ne le sciaient ailleurs; le Tasse n'est pas exempt d'une fausse élégance; ses octaves sont [)arlbis verbeuses, ses descriptions souvent vagues et convenues; la \énté el le délai! leur manquent, et le détail, c'est la ^ie; on y voit ti'op lleuiir les rosiers et les m\rtes, on entend trop soupirer le zéphyr, et l'on cherche en vain les pins et les cèdres du Liban , l'herljc épineuse des vallées oii paissent l'onagre et la gazelle, les [)laines arides de Jéricho et les caillouNL du Cédron.

Exprimej" ces regrets , ce n'est pas ofTenser la gloire de ce génie inunortel : sa gloire n'est pas lii ; elle n'est pas non i)lus dans les jeu\ d'esprit qu'alléctent ses héroïnes, (juand le cœur seul devrait parler; elle éclate dans la composition du poëme, dans la peinture et l'opposition (\r> caractt'res, et dans l'evli-ème pathéti(jue de> situations. Plus brillant (jue natui'el. il a\ail |)lus d'imagination que de sentiment, et connaissait mieux la galanterie que l'amour.

Eh l)ien. on peut dire de M. Baour-Lormian ce (ju'on disait de Brébeuf; Brébeuf exagère l'enlluie de Lucain, mais il lait connaître Lucain, et ses vers sont ([uelquefois aussi énergiqueinent frappés que ceux du j)Oëte romain. De même, la manière brillante du Tasse se retrouve dans la pompe du traducteur : il y a sym-

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p;iliiie entre ces deiiv natures. Je ne sais si .M. lîaoui- Lorniian eût réussi à reproduire la fei'meté du Dante, mais il a plus d'une fois rivalisé déléi^anee awe le poëte de Feirare : son vers est plein, sonoi-e. iiielodieu\ et si facile qu'il ne ti'aliil jamais la livue ni l'effort.

M. Baoui'-Loiiuian a siniplilié |)lus tai'd son style pour se rap|)roclier de la simpliciti' de .loi); mais il rencontrait là une poésie d'un autre ordie. des lrait^ courts et frappants, des métaphores étraniies et ra[)ides. des images iriiîantesques. dessinées d'un seul coup, le sublime dans la na'i\ été . toujours le mot j)r()pi'e et le fait caractéristique ; de plus niàles iiénies eussent échoué.

Des Poésies fjalli/jues date surtout la .lirande célélirifé de 31. 13aour-Lormian , cai' il a eu ses joui's de p;)pularité et de ti'iom])he. Malvina fait sourii'c aujourd'hui; mais que de pleurs elle a fait répandre! Combien de jeunes et belles ossianistes ont livré leur chevelure aux vents de la nuit, écoutant dans les jjins les accords d une liarpe mystt'i'ieuse. et peuplant dapparitioiis les chulés fantastiques de la lune! Tel est le destin des choses littéraires : une ijénération nou\elle raille le mauvais iioiit de ses devanciers, sans sonizer (jue les mêmes railleries attendent ses pi'()|)ies enthousiasmes.

Ce fut en 1802 que pai'ul ï Iinilalimi d'Ossian. Ossian ! ce nom lappelle les bruyères de Moi'ven, les silllements du vent sur la colline, le bruit des torrents, et les nua.nes courant sur un ciel oiaueux. Mais Ossian a-t-il existé? Macpherson a-t-il Niaiment recueilli et

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[)iil)lié ses poc^sies? Ou bien la sonsilMlilé do nos \)biv> a-t-elle été dupe d'une supercherie iui-énieuse'^ Question souvent agitée, mal,2:ré une enfjuète solennelle mais peu décisive; question résolue diNcrseinenl |)ar les érudits et |)ai' les poètes. Sans eiilrei- dans ces savants déi)ats, je dirai seulement que, si iMacplierson a inventé Ossian, ÎMacpherson, à tout pi'endi-e. est un homme de génie, et qu'on regrette de ne \y.\> en retrouver la preuve dans ses autres ouvrages.

Quoi qu'il en soit, on ne peut nier rinfluence réelle, quoique passagère, d'Ossian sur la littérature française. La Muse déserta les bocages et n'invoqua plus que le génie des tempêtes, le zéphyr s'enfuit devant l'àpre bise du Nord, l'azur fut chassé par la ])rume, et le bruit des feuilles sèches étouffa le mui'mure des myrtes toujours \erts. Les fantômes, qui avaient détrôné les néréides et les dryades, devaient être vaincus ii leur toui' par les sylphes et les gnomes; mais, pendant quelques années, leur règne fut absolu; la gravité même des registres de l'état civil se colora de cette teinte vaporeuse et s'enrichit d'un nombre infini de j\Lilvinas et d'Oscars. IMadame de Staël découvrit dans les accents du bai'de écossais la littérature des penseurs et des esprits indépendants, la poésie mélancolique et méditative, qui convenait seule, suivant elle, à l'humanité vieillie. Enfin l'Empereur, dit-on, fut un des plus grands admirateurs d'Ossian. C'est une admiration ([u'il faut rej)orter sans doute à sa première jeunesse : il était alors sous le charme de la vague tristesse à la mode; mais, plus tard, si celui qui écrivait comme César et comme Tacite

A LACADÉMIE FRANÇAISE. i3

a goûté, entre tous, un poëte, ce n'a pu être que Corneille.

Cette voi^ue d'Ossian est très-e\jjlical)!e : le i4:enre descriptif, genre didactique, monotone et compassé, qui a produit les Saisons, les Jluis, les Jardins, n'avait rien de vrai, rien de vivant; il ne faisait pas voir les choses; jamais un mot pittoresque ne formait tableau pour les yeu\; jamais un sentiment naïf ne remuait le cœur. De vérital)les rochers, une véritable mer. l'aii' des montagnes, imprégné de l'odeur des bruyères et des genêts, les étoiles scintillant dans les nuits d'hiver, voilà une source nouvelle d'émotions, quelque chose de A if et (le rafraîchissant, pi'opre à ranimer les esprits rassasiés d'abstractions et de périphrases.

JMais la mélancolie, comme on l'a prétendu quelquefois, est-elle née au di^-neuvième siècle? Est-ce une corde moderne ajoutée à la lyre ancienne? La nature est-elle absente des chefs-d'œuvre classiques, et. n'y voit-on que l'homme et jamais la canqjagne? On me permettra il'en douter. Quand Homère représente le grand prêtre (/ui s'en allait tristement le long de la mer retentissante, il est plus peintre en un seul vers que d'autres par les plus longues descriptions; il choisit le trait saisissant, et voilà le génie. Est-ce que Sophocle n'encadre pas ses personnages dans des paysages qu'on croit voir? Est-ce que l'odeur des prés ne parfume pas tous les vers de Virgile? Est-ce que l'ombre des coteaux, ne descend pas sur ses églogues? N'y a-t-il pas une ineffable tristesse au fond de cette douceur virgilienne, dont la mélodie fait rêver? La Fontaine n'a -t- il pas

Il Disi.oiHs i)i-: iM'Ci: ri ION

coiupi'is 1rs .so)nbr('s plaisirs iC nii ctj'ur inélanculifjue'.'' N'a-l-il pas aimé le fond des bois et leur rasie silence'/ Qui, iui(ni\ (|iu* Jcaii-Jacqucs llousscaii . a su iK'iudic les loivls (>l les veriiers , et les rappoils niNslciicux dos ohjVis inaniuK'S axcc l'état soinlirc ou [adieux de làiuc luiiuaiiu'.'

^MossicMU's. ii r('|):)quo oii l(> ci'épuscule ossianitjuc se montrait à riiorizon. Voltaire mit en scène un Écossais et un Floi'entin : FEcossais déclamait avec enthousiasme les premiers vers (h Finirai; le Florentin n'était pas fort touché de toutes ces tigures asiati(/iies : liieii n'est plus aisé, disait- il. rjiie d'outrer la nature, rien n'est plus difficile que de l'imiter.

M. Baour-Loi'mian eut l'honneur de deviner le penchant général, et la bonne fortune de s'y associer. Pai' la douceur de son rhythme, par le tact avec lequel il savait fondre l'innovation dans le moule accoutumé . et proportionner les hardiesses étrangères au tempéniment de son pul)lic, il contribua puissamment à naturaliser chez nous les hôtes diaphanes du palais de Fingal. Cette poésie j'èveuse, aux: contoui's indéterminés, ces retours amers sur les douleurs et la brièveté de la vie. ces comjjaraisons nouvelles tirées des bruits de la ii^rhw et de la conlemplatlon de l'Océan, le menaient par une pente insensible et sans qu'il s'en doutât lui-nr'me. lui disciple orthodoxe de la sévère école de Boileau. jusqu'aux limites du romantisme, (ju'on entrevoyait déjà vaguement dans les brumes. Il a côtoyé, l'un des premiers, ces régions inexplorées, jjromises à de plus aventureux. Je me figure qu'un Adainastor classique

a (lù se dresser alors devant ses yeii\ el lui inlerdii'c de pénétrer plus avant. Il a eu le sort de tous les prérurseurs qui s'arrêtent en clieniin : ils s'irritent plus contre le mouvement, et lui deviennent plus odieux, (jue ceux qui fout d'abord lui opposaient une ferme Itarrière.

OiiKisis, ou Joscp/t cil E(jiJplo, traj^édie en cin(j actes . fut représentée et chaleureusement applaudie au Ïhéàtre-Français , en 1806.

L'histoire de Josepli et celle de Rutli s(mt. au point de vue littéraire, les épisodes les plus intéressants de la Bilile. L'histoire de Joseph, surtout, a toujours eu le pouvoir de renuier tous les cœurs, les plus rebelles comme les plus sympathiques, depuis Voltaire jusqu'i» y\. de Chateaul)riand. Cette émotion i^énérale prouve que le sujet est dramatique; il offre, en effet, la reconnaissance la mieux amenée et la plus attendrissante qui ait jamais été produite sur aucune scène; de plus, une i^oésie i)ar(iculière est attachée aux mœurs de ces patriarches, pasteurs armés de l'épée et de l'arc, voyaiicant avec leurs troupeaux et dormant sous la tente, connue les Arabes de nos jours , chez qui se sont conservés les usages primitifs et jusqu'aux noms bibliques. I.e contraste des habitudes pastorales avec la pompe des pharaons , de la vie fière et indépendante des déserts avec la mollesse des eunuques et l'obéissance passive des Egyptiens : ici le mouvement, l'air et la liberté, lii l'immobilité et la muette adoi'ation, tout cela prête à l'effet théâtral. Rien de plus original et de plus vraisemblal)le que l'entrée des frères de Joseph , qui , poussés

If) DISCOURS I)K HKCI- !»TI()N

|);ir la faiiiiiic. \i('mi('iU acliclci' en Eiîyplc le l)lé accumulé pendant sept aiHU'cs de Icilililc; ri<'n (U^ |)!iis vc'ih'i'al)lo qiio rap|)ai'il.ion du \ icux Jacob, le petit -lils d'Abraliani , ce nom sacre chez les Orientaux aussi liieii (jue chez nous; et, pf)ui' jeter des teintes douces et candides sur Taclion, le ,q:racieu\ pei-sonnai^e de Benjaniin était là , formant opposition avec les remords farouches de ses frères. }'(Mit-(Mre eùt-ou nu'eux cMubrassé toutes les richesses du poëme, s'il a^ail été pci'mis de pren<h'e le drame dans son principe, et de nous montrer d'abord la citerne, la discussion terril)le ({ui décidera du sort de l'enfant, la robe teinte du sani; d'un chevreau, Joseph vendu aux Ismaélites, et Jacob (jui vient au-devant de son dernier-né, et, ne retrouvant plus que sa robe sanij:lante, déchire ses vêtements et se couvre d'un cilice. Le spectacle eût été plus frappant, quand on aui'ait l'evu Joseph, revêtu de la robe de lin, ornc' <lu colliei" d'or, adoré par la foule agenouillée, et ministre tout-puissant du souverain d'Egypte; le pardon eût paru plus magnanime si l'on avait été témoin du forfait; peut-être, surtout, fallait-il suivre le récit de la Biljle, et se borner à dramatiser, sans altération essentielle, ces données fécondes.

Ces audaces, si peu elfrayantes aujourd'hui, auraient soulevé en 1806 une réprobation générale. La Révolution, qui a renversé tant de choses, avait respecté les trois unités, et la violation de cette règle ne pouvait même pas se présenter à la pensée. j^L Baour-Lormian a composé son j)lan selon les usages établis. On doit lui savoir gré d'avoir aperçu Tintéi'êt du sujet : cette

initiative est d'un poëte; mais, au lieu de remplir la scène par des oppositions de mœurs et des péripéties tirées des entrailles de la matière, il a été contraint d'ima.iriner une froide conspiration et un amour plus froid encore : Siméon est le rival de son frère Joseph , et complote contre lui. Quant au style , c'est celui de l'époque, avec les mérites particuliers de M. Baour-Lormian : trop majestueux, quelquefois cependant naturel, et toujours musical.

]Messieurs , je ne crois pas dénaturer cet éloge en y mêlant des critiques; il m'a semblé que des louanges banales ne seraient pas un hommage sérieux , et que je devais cette preuve de considération à mon prédécesseur, d'examiner la valeur de ses ouvrages en euxmêmes et dans leurs rapports avec le goût contemporain. Mais, s'il est vrai que la tragédie iVOmasis porte en soi sa date; si le dialogue n'est pas toujours assez franc, si le lecteur moderne y peut remarquer des scènes languissantes, des procédés usés, et quelques déclamations , car cinquante ans ne passent guère sur une œuvre dramatique sans lui laisser quelques rides; si, en un mot, ■>!. Baour-Lormian a payé son tribut à une convention dont nous nous sommes éloignés, peut-être pour tomber dans une autre, quand il entre dans la situation vive, il se dégage de l'amplification et de la formule; il est poëte, car il peint; il est auteur dramatique, car il touche. Une émotion réelle anime les scènes de Joseph et de Benjamin , de Joseph et de Jacob ; on y respire , de temps en temps , un souffle racinien , c'est-à-dire quelque chose de pur, de doux et de

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simple. Lo pul)Iic toul vnùvv seiitail lii |)0{''si(' lui cou'im jusqu'au fond du cœur, en éeoutjmt ces \eis :

Jacob ol SOS enfants [)onlront-ils la luniic'ie Sans revoir de Bétliol la grotte liospitalière. La plaine de Séir et les champs fortunés Qu'aux neveux d'Isaac le Seigneur a donnes!

cl ccu\-ci, non moins suaves et pins loiiclianls encore :

J'étais bien jeune alors et ne pouvais comprendre D'où naissaient tous les pleurs que je voyais répandre; 3Iais, (juand l'âge eut enfin éclairé ma raison, Je partageai le deuil de toute ma maison;

et cette exclamation si connue :

La tombe de Joseph est-elle en ces climats?

et cette parole de Benjamin à Jacob, qui a relrome

Joseph :

Tu ne pleureras plus !

et ce cri de Sîméon, à l'approche de son père :

Ouand j'étais innocent. j"aimais à le revoir.

Et bien d'autres vers que jaurais tant de plaisir à vous rappeler, certain de vous faire partager mon plaisir, si les ])ornes de ce discours n'arrêtaient mon entraînement.

Ces citations suffisent pour faire apprécier le mérite incontestable iVOmasis. Votre goût éclairé confirme, après un demi-siècle, le succès de cette tragédie, et vous applaudissez aux conclusions du rapport qui la proposa pour un des prix décennaux.

J'ai prononcé plusieurs fois le mot de tragédie. Ai-je évoqué une ombre? Sommes-nous encore, à la suite d'Ossian, dans le pays des fantômes? La tragédie estelle un genre mort , connue nous l'entendons sans cesse répéter ?

3Iessieurs, on m'accordera bien qu'un genre ne peut pas mourir, s'il répond à un besoin constant et général de l'esprit humain. Or. n'est-il pas vrai que certaines figures historiques excitent particulièrement notre intérêt? Nous aimons à voir revivre les personnages qui dominent le niveau commun, les législateurs, les conquérants, les souverains, les tribuns, les grands honmies de toute sorte, tous ceux qui résument en eux une civilisation, tous ceu\, enfin, héros ou philosophes, C|ui ont influé sur la fortune des peuples et sur la marche des idées. Assurément, leurs discours et leurs actes, auxquels se rattachent de vastes destinées et de profonds enseignements, nous frappent plus que les actions privées d'un simple citoyen ; l'histcjrien les peint , mais à grands traits; il ne saisit que leur vie publique dans ses relations avec l'ensemble de l'histoire; le poëte dramatique leur rend la parole; il nous dévoile leur vie intime, et nous fait assister à leurs combats secrets, à leurs incertitudes , à leurs résolutions , d'où dépend l'avenir du monde. Je conviens que les malheurs d'un négociant peuvent me tirer des larmes; mais on conviendra que la délibération d'Auguste en présence de Maxime et de Cinna , ou l'entretien d'Agrippine et de Néron , remue quelque chose d'un ordre plus élevé dans l'àme des spectateurs.

20 DISCOURS DE RKCEPTION

Outre l'attention que [)rovofiuent les noms fameux: , nous avons le sentiment et l'amour de la beauté. Si l'on nous [)résenle sur le théâtre des aventures compliquées, préparées avec adresse , se nouant et se dénouant par des accidents inattendus, on pourra nous étonner, nous émouvoir, et tenir notre curiosité en lialeine; cette habileté d'intrii>ue exige , d'ailleurs , beaucoup de talent et une grande expérience scéni([ue; mais le sentiment du beau ne s'éveillera pas en nous; il s'exaltera, au contraire, devant des caractères vigoureusement tracés, des sentiments bien développés, devant l'observation profonde du cœur humain et la lutte des passions parlant leur vrai langage. Les événements n'ont ici qu'une importance accessoire , tandis que tout leur est sacrifié dans le premier système : les péripéties naissent , ici , du contraste des caractères , là , de circonstances purement fortuites. Le poëte, qui poursuit ses développements , n'a ni la volonté ni le loisir de croiser les mille fils d'un imbroglio ; mais quel spectateur oserait avouer qu'il préfère le coup de théâtre le plus surprenant à la fermeté du vieil Horace , à l'emportement de Phèdre et au désespoir d'Hermione! Ce n'est pas amusant, dit-on; comme si le but de l'art était d'amuser! non; c'est autre chose : c'est beau, et cela satisfait une faculté et un besoin de l'àme, qui est l'admiration.

Je viens de définir le mélodrame et la tragédie; laissons au mélodrame son effet sur la curiosité et la sensibilité vulgaires ; laissons à la tragéJie son action sur rintelligence et le goût. Si le mélodrame a sa raison d'être, la tragédie a la sienne; elle existera tant qu'on

A L'ACADI'MIE FRANÇAISE. 21

se plaira aux leçons de l'histoire et à la peinture fidèle des passions.

J'ai opposé le mélodrame à la tragédie; c'est que je vois clairement ce qui les distinii:ue ; je n'ai pas parlé du drame, parce que ce mot ne m'offre pas un sens déterminé. Ou le drame ne s'occupe que des simples particuliers et ne s'attache qu'à une accumulation matérielle de faits bizarres, d'accidents romanesques et de situations imprévues : et c'est le mélodrame ; ou tantôt il s'empare des personnages illustres qui personnifient d'une façon éclatante les mœurs et l'esprit d'une époque, tantôt il cherche à dessiner des caractères et à développer des idées , des sentiments et des passions : et c'est la tragédie.

Serait-ce que le pro[)re de la tragédie est de ressusciter les temps passés, et que le drame ne puise ses sujets que dans les temps modernes?

3Iais on appelle drames le Jules César et le Coriolan dé Shakespeare, et Bajazet était contemporain de Racine. Et puis, qu'est-ce que les temps modernes? Où commencent -ils? César, Pompée, Auguste, Gicéron, n'ont- ils pas plus de rapports avec notre civilisation et notre état politique qu'un baron de la féodalité?

Que si on attribue au drame la naïveté auprès de la grandeur, le comique à côté du terrible, cette variété d'éléments n'est pas étrangère à la tragédie. On n'a qu'à feuilleter Sophocle , on y verra toutes les hardiesses du théâtre moderne.

Enfin, appelle-t-on drame la tragédie affranchie de quelques entraves et débarrassée de quelques formes

22 DISCOURS Di: K KC i: l'T ION

convoniios? Soit; mais ce n'élaieiiL (|iu' (U'> parties accessoires siii' lesquelles on ne peut établii' une distinction tbndanientale.

En sonune, cette classification me |)aiaît vaine, et, s'il m'est permis de le dire . ])édantes!}ue. Il faut se méfier du pédantisme; il a|)parlient ii toutes les écoles. Une tiai^édie, sans les trois unités, était un monstre pour le pédant d'hier; le titre seid de tragédie met hors de lui le néo-pédant. Ainsi va le monde. Les iévolutions littéraires se font au nom de la vérité et de la nature, connne les révolutions politiques au nom de l'ordre et de la liberté; mais, une fois victorieuses, les unes et les autres aboutissent souvent à l'arbitraire et à l'intolérance.

Je ne sais qu'une distinction rationnelle : on doit distinguer ce qui est vrai de ce qui est fiiuN:, ce qui est naturel de ce qui est affecté , ce qui est humain de ce qui est accidentel ; l'un est bon , (pi'on l'appelle tragédie ou drame; l'autre est mauvais, qu'on l'appelle drame ou tragédie.

La tragédie existe donc ; elle fait [)lus : elle démontre son existence par des œuvres vivaces. Elle a produit Sophocle, le plus grand génie dramaticpie des t?mps anciens et modernes ; chez nous, elle a protluit Corneille et Racine. Certes , leurs ouvrages ne sont pas morts , ni près de moui-ir; ils ont le caractère de la beauté éternelle, c'esl-à-dire la force de survivre aux réactions; après des éclipses momentanées, qui sont plutôt les éclipses du goût public, ils reparaissent aussi jeunes que jamais; vienne Talma ou mademoiselle Rachel, et l'on

est surpris de trouver ces cliefs-d'œiivie . âgés de deux^ siècles, plus nou\eaiix que des nouveautés flétries [)ar (juelques années. Comment le genre serait -il mort, quand ses productions sont pleines de vie? (Jonunent le tronc n'aurait-il plus de sève, quand les rameaux sont si robustes et si frais? Il est vrai que Corneille et Racine n'ont pas eu de successeurs; ce qui prouAc que, si les hommes de talent sont nombreux, le génie est rare, mais ce qui ne prouve rien contre le genre lui-même. Dira-t-on que la comédie est éteinte, parce que INlolière n'a laissé sa succession à personne , sauf un legs à Lesage ?

Que leurs tragédies immortelles n'aient pas un côté factice et périssable, on ne prétend point le soutenir. Au fond de l'œuvre est la vérité, à la surface sont des formes passagères. Nul ne peut s'isoler entièrement du milieu oii il est placé : le poète, échauiïé par la situation, se dégage de ce qui l'entoure et va droit à la nature; mais, quand les haltes de l'action le laissent plus froid, la nature ne se montre à lui qu'a travers les usages, les préjugés et le jargon du siècle.

Les sacrifices faits à la loi rigoureuse des unités de temps et de lieu, les confidents, les longs récits, une noblesse toujours soutenue , qui rejette ces détails familiers, si intéressants dans les tragédies grecques, le même choix d'expressions chez les subalternes et chez les rois, quelques termes de galanterie en usage à la cour de Louis XIV, mais étranges dans la bouche de Pyrrhus ou de Néron , voilà ce qui appartenait au temps et ce qui a subi l'injure du temps.

24 DISCOURS DE R KC K l'TION

Ce sont justement ces conventions, dont l'imilalion s'est emparée immédiatement après Racine; les maîtres cherchaient la nature ; les disciples ont copié les Ibrraes des maîtres. jMais l'arbuste ne croît pas au j)ie(l d'un grand arbre; il est étoulïe par l'ombre majestueuse qui lui dérobe l'air et le soleil. Cette imitation est morte; sont mortes avec elle la mauvaise élégance, la périphrase , la pauvreté d'idées vêtue de lambeaux de rhétorique, l'horreur du mot propre. Tout ce clinquant est postérieur aux. deux grands tragiques. Quoi de plus franc et de plus concis que les vers de Corneille ? Quoi de plus vrai que les vers de Racine ? On peut le dire et le redire , car les banalités d'autrefois ont l'air aujourd'hui de paradoxes : Racine est simple, très-simple, plus simple, plus naturel (pie Gœthe; aussi naturel que Shakespeare, quand Shakespeare est naturel. Le langage d'Oreste, celui d'Hermione, est tout ce qu'il y a de moins pompeux ; c'est le cri du cœur : ainsi s'exprimerait à présent même tout amant rebuté, toute femme jalouse.

Laissons de côté les imitateurs; à l'égard des maîtres, passons sur certaines formes caduques, et sachons apprécier comme il faut le côté profondément humain. De quel droit serions-nous sévères ? Nous avons alîoli les confidents; aime-t-on beaucoup mieux les longs monologues, ou les groupes de personnages qui viennent s'entretenir, sur la place publique, des affaires d'autrui, et mettent ainsi le spectateur au courant de ce qu'il doit savoir? Quant à la couleur locale, nous en avons usé et abusé, et nous savons combien est facile cet étalage

d'érudition; ce n'est pas qu'il faille en proscrire l'emploi ; on peut en tirer d'excellents effets , et Racine l'a observée avec un très-grand bonheur dans.l/Art/ie. JMais enfin, il n'ini[)orte pas extrêmement que les héroïnes de Racine parlent connue des Grecques ou comme des Françaises; ce qui importe, c'est qu'elles parlent comme des femmes passionnées , car l'accent de la passion est le même dans tous les pays. Une faute contre le costume et la couleur historique est un péché véniel ; une faute contre le cœur est un vice radical. Shakespeare, qu'on a opposé dans ces derniers temps à Racine, pour al)attre Racine, est-il plus exempt que lui de ces anachronismes? Tous ses personnages, Romains, Grecs, Siciliens ou Danois, n'ont-ils pas le costume anglais? Si Xipharès est un seigneur français , César est-il le César des Commentaires , quand il s'écrie : Le chou/er sait bien que je suis plus dangereux que lui. Nous sommes nés le même jour; mais je suis l'aîné. Les serviteurs chez Racine s'expriment connue des princes : c'est un tort ; mais la faute contraire est autrement choquante. Eh bien , la déclaration du roi Henri V à Catherine, fille du roi de France, est-elle autre chose que celle d'un matelot ivre? Les propos de Catherine sont encore plus extraordinaires. Ces taches empêchentelles qu'on n'admire Shakespeare? Pourquoi donc être si indulgent envers lui et si rig(jureux envers Racine? Disons plutôt qu'ils sont du même ordre; que ni l'un ni l'autre n'ont échappé h l'influence de leur siècle, et que l'un et l'autre vivront, parce que, sous la dignité trop polie, comme sous la brutalité trop grossière ,

26 DISCOURS l)K U K C K l'T i O X

011 voit, on (Mik'nil. on (oiiclu* l;i nalinc cl hi vérih'. II lut un temps oii nous étions si j;ilou\ des gloires (le notre pays, que nous leur innuolions, comme barbares, toutes les célébrités éti'angères : c'était du patriotisme, mais un patriotisme étroit; maintenant, nous prenons plaisir à bumilier nos propres chefs-d'œuvre au\ pieds des poètes an.^lais et même allemands. Au siècle dernier, on eût excité le rire en comparant Shakespeare à Molière; il n'y a pas bien longtemps qu'on était traité de petit esprit en comparant 31oliè]'e a Shakespeare. Et, pourtant, qui peut être au-dessus de ^Molière? La mode a proclamé que les drames du divin William embrassaient l'humanité sur toutes ses faces, tandis que nos classiques ne représentaient que des individus. Gœthe a trouvé dans Hamlet mille choses auK- {{uelles Shakespeare, heureusement pour lui, n'avait jamais pensé ; on a tout adoré en lui , jusqu'à ses enflures et ses grossièretés; on a copié ses procédés comme on avait copié ceux de Racine. Ce fanatisme s'est un peu calmé ; il en est resté une admiration juste et réfléchie. On reconnaît que Shakespeare est un trèsgrand génie, de la famille d'Homère, de Dante, de Corneille et de Molière; qu'il est éloquent, pathéti(jue et passionné, mais c'est alors qu'il est simple et vrai; qu'il a des traits sublimes entourés d'enqjhases et de bouffissures; des observations profondes à côté de bavar- <lages puérils; qu'il abonde en tableaux gracieux, mais aussi en obscénités; que ses drames, sou\ent terribles, sont pleins de force et de grandeur, mais pleins , en même temps , d'extravagances , si bien qu'ils n'ont

jamais pu être joués , tels qu'ils sont , devant un public français. On avoue ({u il n'avait pas la verve comique et que ses plaisanteries sont plus bouffonnes que franchement gaies; on ne ferme plus les yeux sur ses défauts, mais on les accepte sans impatience, parce qu'ils sont naïfs et tiennent à son pays et à son temps, parce Cju'ils ne trahissent pas le paili pris, parce que Siiakespeare est lui-même, spontané et original, sans le savoir et sans le vouloir, ce qui est la seule manière d'être original.

Pour moi, j'ai peine à croire que ceux qui admiienl ses folies et les transforment en profondeurs comprennent ses véritables beautés; je doute que ceux qui ne savent pas aimer Racine sachent aimer Shakespeare.

Messieurs, je parlais de la mode; supposons que, depuis deux cents ans, Shakespeare soit en possession de notre théâtre et de notre vénération; supposons que son règne soit incontesté , qu'il ait eu de nombreux imitateurs qui, depuis deux siècles, auraient reproduit invariablement ce (ju'il est facile d'imiter, et la seule ■cliose qu'on imite toujours, à savoir ce qui est mauvais; supposons que tous les cours de littérature, toutes les leçons de nos professeurs nous aient enseigné , jusqu'à satiété, le respect de ses bizarreries qu'on érigerait en règles, et dont on nous imposerait la despotique autorité ; imaginez alors Racine apparaissant comme un novateur, avec son langage toujours pur, harmonieux , noble sans enflure , naturel sans trivialité , avec la majesté sévère de ses tragédies oii se déroule régulièrement l'action une, logique, claire et vraisemblable.

28 DISCOURS 1)1' i{i':(;i:i'TiON

Quelle surprise! quelle nouvejiulc ! (piel enthousiasme [)()ur le révolutionnaire Hacine! Quelle \nùv pour, cet arriéré, ce vieu\, ce bonhonniie Shakespeare !

J'ai terminé cette dissertation trop lonp:ue, et pourtant bien incomplète. On m'accusera peut-être de réaction ; mais j'ai dit sincèrement ma pensée, et, si je suis dans le vrai, je suis avec ceu\ qui marchent, et non avec ceuK qui rétrogradent. On voudra bien considérer, d'ailleurs, que je suis un auteur tragique succédant à un auteur tragique, et très-classique, si l'on en juge par la satire qu'il a publiée, en 1825, contre le romantisme. Ces qualifications surannées retentissaient alors violemment ; ces guerres éteintes étaient ardentes; c'était le bon temps, le temps où l'on se passionnait pour les idées, et non pour les intérêts matériels. Je n'ai pas ressenti, quant à moi, les indignations de mon prédécesseur; j'avouerai même que le romantisme eut mes premiers enthousiasmes; aujouidliui encore, j'y vois la liberté d'evamen, que j'aime partout, l.es illustres chefs de cette école ont laissé leur empreinte ineiïaçable à tout ce qu'ils ont touché : à la poésie lyrique, au roman, au théâtre. Puissent leurs disciples se garder de l'imitation qui a engendré la décadence classique ! Puissent le lyrisme mal placé et la fantaisie, ennemie de toute vraisemblance, ne pas succéder à l'élégance pâle et énervée ! Les jeunes gens cherchent volontiers l'exagération, l'esprit maniéré, et remj)loi excessif de la couleur et de l'image. La lecture assidue de Molière, de Corneille et de Racine, leur fera sentir que la force n'est pas là; elle consiste à prêter aux personnages un langage si

juste, que chaque spectateur se dise en lui-même : « C'est bien ainsi qu'ils ont dû parler; » la force n'est pas dans les f]i4:ures ambitieuses, mais dans les pensées solides, énoncées en termes propres , vifs et précis.

Un dernier mot, Messieurs, sur JM. Baour-Lormian, et je laisse la parole à celui qui a r^ndu si pieusement au bon vieillard que vous re.iirettez un suprême et touchant hommage; c'est à lui qu'il sied d'honorer encore une fois cette mémoire respectable, à lui qui possède la science, le goût et le style; à lui, l'un des maîtres de cette critique dont j'ai balbutié quelques. rudiments, et l'un des premiers et des plus valeureux champions de nos classiques, dans un temps où leur grandeur était méconnue.

3fessieurs, l'homme qui, deux fois, a fait vibrer la corde poétique au cœur de tous ses contemporains, qui a popularisé la mélancolie d'Ossian et fait applaudir la candeur de Benjamin, n'est pas un homme médiocre: il a sa place marquée dans l'histoire littéraire, et il la gardera. Parmi les titres honoral)les de 31. Baour-Lormian, et je n'ai pas pu les parcourir tous, il en est un que je ne veux pas passer sous silence : son souffle harmonieux est allé à l'àme d'un jeune honnne; il y a éveillé le génie. C'est en lisant Y I mita f ion d'Ossian que l'auteur des Méditations s'est écrié : « Je suis poëte ! » C'est dans les brises du Nord qu'il a senti passer l'enthousiasme ; c'est dans les bruyères d'Ecosse qu'il as\nrait ces parfums de la solitude dont il a conqiosé son divin miel. Bien longtemps après, ces deux destinées, si différentes, qui n'avaient eu que ce point de contact.

30 DISCOURS Dl- H K C i: l'T I ON.

se sont j'oncontrées, onrore un inshint . siii" un jiutrc j)oint. M. Baour-Lonnian, Iriste. oublié, parvenu aux confins de la vie, aveuii:Ie coniine Ossian , pauvre comme Job, vivait d'une pension que lui avait assignée l'Empereur, et que tous les ijouvernenients lui avaient conservée; en 1847, quelques membics de la (lliaiiilnc (k'> dépulés, ignorant, sans doute, les infinuités et les besoins du vieillard ap[)laudi |)ar une génération éteinte, discutèrent cette jjension. Alors se leva le grand poëte. devenu un grand orateur; du haut de sa gloire, il se souvint des émotions de sa jeunesse; il plaida avec un respect filial la cause du barde aveugle . de l'Ossian français; sa parole émue et ciialeureuse produisit son eiret accoutumé, et, grâce à lui, le poëte indigent garda le pain de ses vieux jours. Ainsi , par une noble réciprocité, Ennius a inspiré Yirgile, Virgile a protégé la vieillesse d'Ennius.

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