‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 4)Chapitre 8 sur 112 · A M. PO .^ S AU · texte numérisé non relu

A M. PO .^ S AU

Monsieur,

Je crois exprimer la pensée de cette assemblée , sui* le brillant discours que nous venons d'entendre, si je dis que ce qu'elle en a goûté surtout, ce sont les beaux sentiments et cette candeur d'un esprit élevé , qui aime la vérité pour elle-niéme.

Beaux sentiments, candeur, c'est l'impression qui restera de ce discours; c'est aussi le cachet de vos ouvrages.

A ous y avez été formé et comme entretenu par ime circonstance de votre vie que j'appellerai plus justement un privilège unique. Jusqu'à l'âge où vos talents vous ont amené dans le monde de Paris, vous viviez dans

32 DISCOrUS 1)1- M. I)^:SIUK MSAHD

une ol)sciii'iU'' sliidicuso, au lond d'une petite ville de province, entre une mère dont la tendresse veillait autour de votre t!a\ail, et les niaitres de l'art qui, en province, sont toujours d'usage, parce qu'ils n'y sont jamais de mode.

Voilii de (juoi faire parler avec moins de dédain de la province, oîi je ne trouve, j)f)ur mon compte, de gens ridicules que ceux, (pii s'y font imitateurs maladroits de la vie de Paris. 11 y manque, dit-on, l'émulation; c'est plutôt la concurrence qu'il faudrait dire. Pour l'énuiiation, elle n'y manque pas à ceux cpii comme vous. Monsieur, ont devant les yeux l'idéal, cette sorte d'émulé et de supérieur, tout à la fois, avec lequel le vrai poëte lutte toute sa vie , toujours vaincu . jamais découragé.

Paris a une autre sorte d'émulation qui est bien loin de valoir celle-là : c'est l'imitation de ce qui réussit. Le succès (|u'on fait à l'écrivain est si llalteur, il y a tant de foule autour de lui. admirateurs sincères ou intéressés, entrepreneurs qui voient dans son talent une valeur de plus sur la place, batailleurs pour qui tout talent nouveau est une mode qui en détrône une autre, et auxquels il faut un chef îi tout prix; enfin, il y a tant d'esprit, même dans ce qui réussit contre toute raison, que le jeune homme qui débute à Paris ne sent d'abord son talent que par le désir d'imiter.

La province vous a sauvé de ce péril. Tandis que le Paris lettré applaudissait avec inquiétude de grands talents qui cherchaient le succès par des nouveautés systématiques, et qui le méritaient par des beautés

Ei\ Rtl'ONSE A .M. PONSARD. Xi

échappées au système, vous. Monsieur, à côté de votre mère, dans celte petite ville de Vienne, où vous pou- \iez lire Tite-Li\e à Tombre de quelque grand débris d'archilecture roiuaine , vous composiez hors des voies battues, et vous acheviez en silence Lucrèce, sans qu'on se doutât ici que le théâtre allait compter un brillanl poète de plus.

l.e succès de Lucrèce eut l'éclat de tout succès à Paris ; il en eut aussi les périls. Toute cette foule diversement intéressée, dont je parlais tout à l'heui'e, se jeta sur la pièce comme sur une proie. On ne voulait pas que ce fût simplement un bel ouvrage, mais le manifeste d'un genre nouveau. On vous demandait une préface guerroyante. Il y a\ait si longtemps qu'un seul genre occupait la scène , et nous avons si peu d'occasions de nous quereller !

Je me souviens que quekjue iiotoi'iété trop peu méritée, à titre d'admirateur de la tragédie du dix-septième siècle, me valut l'honneui' d'être invité à la première lecture publique qui se (it de votre pièce. On eût dit qu'il s'agissait de faire campagne ; on avait été convoqué pour s'enrôler, pour se croiser. Je ne me croisai |)oint, mais je revins de cette lecture un de vos partisans.

C'est un grand mérite, Monsieur, que d'avoir résisté à ces premières avances de la vogue. Les belliqueux n'en ont pas voulu avoir le démenti. Ils vous ont fait, jnalgi'é vous, chef d'une école qu'ils ont appelée ï école du bon sens. A'ous n'avez pas voulu de ce titre; personne ne sait mieux que vous que, si le bon sens pou-

31 DlSflOrUS 1)K M. DKSIMK MSAIM)

Viiil fjui'c ('vole »'ii iM'aîicc- il \ ;i loiii^lfiiips (iiic les <'hefs n'en sont plus à trouvei'.

Ce (jue la mode n'avait pu faire. Fespril de [)aiii l'a essavé. Vous n'avez pas voulu ([ue vos opinions (isseni applaudir vos vers. Simple lionnne de lettres, connue vous vous a|)p('lez. pai'nii les diveiscs nie.nii'i'es dont le poëte peut aiiir sui' les iihvs de son temps et sur les ilestinées de son pays, vous i)rélérez l'art, qui vient en aide au bien ))ar les impressions du beau, et qui. en rendant les hoimnes plus délicats sur les choses de l'esprit , les rend meilleurs juives de la société oii ils vivent et de la façon dont elle doit être conduite. Si ce n'est pas là le seul ])eau rôle qu'ait à jouer le poêle comme citoyen , du moins c'est le seul oii il soit sans jaloux et sans adversaires. C'est peut-être aussi le plus utile; car qu'est-ce que nous appelons avec vous les principes de 89. sinon de hautes \éi'ités passées de l'àme des poètes dans les faits, sinon du beau devenu du bien?

L'hommap:e que vous rendez ii l'homme de iiéni(> qui nous a le plus aidés a conquérir ces principes ne blessera ni n'étonnera aucun de nous. .Mais pouniuoi faut-il que cet hommage ait le cai'actère d'une protestation? Quand donc pourrons -nous louer les grands écrivains du dix -huitième siècle sans avoir Taii' de les défendre?

Ne sommes- nous pas assez forts contre leurs fautes pour pouvoir rendre justice à leurs qualités, assez guéris de leurs incrédulités })Our être reconnaissants de leurs services? Après le avoir admirés et critiqués à outrance,

EN Ri: l> ON .SE A M. l'ONSAllD. 35

n'est- il pas temps de les juiier? Si ce temps -là doit venir, le principe d'après lequel il foiidra les juger, pour être juste, c'est (|ue tous les écri\aiiis qui ont mérité le nom di' .ni'ands ont été bienfaisants. Mais les premiers dans celte élite sont ceux qui ont fait le bien sans mélaniic de mal; les premiers après sont ceux qui. parmi du mal réj)arable, ont fait du bien qui demeui'e. C'est à ce second i'ani< que la vérité mettrait Voltaire; ])ar la. elle le sousli'aiî'ait aux excès du dénigrement connue de l'apologie, et peut-être réconcilierait-elle à sa gloire tant d'àmes qu'olfensent encore ses doutes, ou qui sont accoutumées à trouver leur paix et leurs espérances dans les choses qu'il n'a pas respectées.

Je n'ai touciu' jusquici qu'aux premières causes de vos succès, à ce que j'en appellerais la l)oime qualité.

Il n'y a là. en eOèt, ni entraînement, ni lièvre. Dans la presse, une faveur assez tranquille pour (ju"on ne la suspecte pas d'avoir été sollicitée. Point d'excitations du dehors; point de drapeaux promenant dans les rues les noms de vos pièces. Pas de foule allant oîi va la foule, par imitation; niais des gens qui se rendent au théâtre, chacun de son côté, attirés i)ar hi bonne réputation plutôt que par le bruit, en assez grand nombre pour faire une foule qui se piesse aux portes sans s'y battre. Dans la salle, des spectateurs enlevés par moments, attachés toujours, qui tantôt applaudissent un di'ame. tantôt goûtent en connaisseurs une belle lecture; à la fin, une admiration pour le poëte qu'on voudrait exprimer à l'homme : telles sont les circonstances qui , répétées bien des fois et jusqu'à deux cents

Page 1