‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 1 sur 234 · Oeuvres complètes de F. Ponsard · texte numérisé non relu

Oeuvres complètes de F. Ponsard

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ÉTUDES AINTIQUES

Voici un petit poëme dont F/omêre est le héros; c'est un cadre où j'ai placé une traduction du sixième chant de VOdyssëe. La tragédie di Ulysse complète cette étude, qu3 je fais précéder de quelques mots d'explication , contrairement à mon usage. En général, c'est k l'œuvre à parler pour l'œuvre; l'auteur produit, la critique discute, le public juge, et tout est dans l'ordre. Mais ici je suis en partie un traducteur, et j'ai besoin d'exposer le point de vue sous lequel m'est apparu le poëte que je traduis. Certains auteurs classiques sont dans toutes les bibliothèques; on les admire de confiance, sur la foi des siècles; mais on les lit peu , parce que chacun est censé les avoir lus. Il pourrait se faire qu'Homère lui-même fût un de ces auteurs, et qu'un court avantpropos ne fût pas inutile pour justifier la rusticité de ma traduction et de mon drame.

A tort ou à raison, Homère m'a semblé plus naïf, plus franc et môme plus rude qu'on ne le croit communément. Il est le prince des poêles par la force, par la grandeur, par l'harmonie, par l'existence réelle dont il anime ses personnages, par ses desciiptions vives et nettes qui font tableau, par le souffle puissant qui traverse Fensemble de sa création , en un mot par le génie ; mais on ne doit pas chercher en lui l3s qualités secondaires

qu'on trouve chf»z l(>s poètes postérieurs, comm? la mesure, le choix, le tact, le langage orné par Part et réglé par les bienséances, et ce qu'on appelle le bon goût; il n'est ni délicat ni élégant; il est mieux que cela, il est simple et vrai; sa simplicité est même tout à fait nuî^; jamais on ne fut plus étranger à toute sorte d'artifico, jamais on ne chercha moins l'effet. 11 conte, parce qu'il a l'esprit plein de choses à conter, et, comme il est tout entier à ses idées, il ne se préoccupe pas des expressions, qui viennent d'elles-mêmes, toujours abondantes, toujours justes et pittoresques. 11 ignore cette fausse politesse qui proscrit le mot propre; il nomme les choses par leur nom, ne se faisant aucun scrupule d'appeler un porc un porc, et une broche une broche, et ne reculant devant aucun de ces détails caractéristiques qui ont paru bas à des siècles plus raffinés. C'est en saisi «ant ainsi la nature qu'il éveille toujours l'intérêt, et qu'il rencontre, dans la vérité, la grâce et la poésie.

Homère est l'aïeul de cette famille, franche et spontanée, d'où procède notre Corneille. D'autres, comme Virgile et Racine « appartiennent plus particulièrement à la classe des hommes de goût et d'art, grands écrivains chez qui la science du style n'a point étouffé l3 génie, mais qui se plaisent surtout à la phrase châtiée et aux richesses de l'expression, habiles aussi ùl toucher C3 point imperceptible entre le trop et le trop peu, où l'on a dit assez pour satisfaire le lecteur, et pas assez pour le lasser. La muse d'Homère n'a pas de telles habiletés; ses personnages parlent sans souci de l'exacte proportion, et leurs propos s'écoulent amplement et placidement. J'avoue que ce bavardage poétique me charme; l'abandon du génie qui prend ses aises, et se laisse aller avec complaisance à ses inspirations, plaît encore plus que la perfection même de l'art. Et quelle ingénuité dans leurs discours I tandis que, ch3z les peuples très-civilisés, il est de bon goût de cach3r ses premières impressions, les héros d'Homère mettent une entière Innocence à les laisser voir; la crainte du ridicule, si puissante chez nous, est chose qu'ils sont bien loin de soup::onn3r, et leurs demandes et leurs réponses sont de nature à fairo sourire à chaque instant un public français.

PRÉFACE. î5

Pour moi , si j'avais à citer une œuvre pouvant donner l'idée de celle d'Homère, je ne chercherais pas cette ressemblance chez les poètes, si éminents qu'ils soient, qui se sont nourris et inspirés de lui ; je ne citerais ni V Enéide , ni la Jérusalem délivrée, ni les tragédies grecques de Racine, encore moins le Téléinaque de Fénelon , ni enfin aucun poëme épique régulier ; c'est parmi les trouvères incultes et grossiers, qui ont célébré nos ancêtres à demi sauvages, sans avoir lu Homère, sans savoir peut-être son nom, c'est dans les chansons de geste, et surtout dans la Chanson de Roland, que je retrouverais comme un parfum vague de V Iliade et de VOdyssée, autant, bien entendu, qu'on peut comparer ce qui n'est pas composé à ce qui l'est admirablement , la pesanteur à la grâce , et un rhy thme barbare à une musique célesle. Mais on y rencontre une énergie et une grandeur qui rappellent parfois Homère; comme chez lui, on y voit la couleur, on y sent la vie ; on y reconnaît les mêmes mœurs primitives, le même langage naïf, le même amour des détails, et jusqu'à la même coutume de répéter une description ou une harangue, sans en changer les termes.

C'est qu'à l'époque des trouvères, ainsi qu'au temps d'Homère, l'histoire se transmettait par la tradition orale; les événements, dont le récit passait de bouche en bouche, se poétisaient et grandissaient jusqu'au merveilleux , de sorte que le chanteur n'avait qu'à puiser dans ce trésor tout fait ; il redisait , en les reliant entre elles et en les revêtant du rhythme , les traditions populaires, et, dans tous les pays, le peuple, comme les enfants, conte à peu près de la même manière.

C'est encore que l'analogie des mœurs amenait une sorte de similitude dans le discours; en efiet, les personnages homériques étaient bien plutôt des espèces de barons, à la façon de ceux des gestes, que des monarques selon nos idées. On ne voyait point autour d'eux, comme dit Lamotte, que cela scandalise, une foule d'officiers ni de gardes; les enfants des souverains, ajoute-t-il, travaillent aux jardins et gardent les troupeaux de leur père; les palais ne sont point superbes, les tables ne sont point somptueuses ; Aganiemnon s'habille lui-même , et Achille apprête de ses

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mains le repas qu'il donne aux députés de l'armée. Il ne faut point en faire un reproche à Homère ; mais son siècle était grossier, et par là la peinture en est devenue désagréable à des siècles plus délicats.

Que cette peinture soit désagréable, je n'en crois rien; mais il est certain que, si les princes grecs ressemblaient à des rois^ ce n'était point à Louis \IV, mais aux rois francs dépeints par Grégoire de Tours, c'est-à-dire à des chefs d'expédition, à des capitaines de bandes, pillant pour amasser beaucoup de richesses en monnaie, en joyaux, en meubles, recevant dans leur part de butin de beaux habits, de beaux chevaux, de belles femmes, puis s'en retournant chez eux pour surveiller leur domaine.

Tel était, par exemple, Ulysse, chef de clan dans Ithaque. Il .siégeait au conseil des principaux ; il menait les jeunes gens à la guerre; mais, en temps de paix, il ne commandait qu'à ses serviteurs et ne régnait que sur ses vignes et ses pâturages. Aussi les prétendants ne sont-ils pas des ambitieux se disputant, avec la main de Pénélope , la couronne d'Ulysse; ce ne sont pas davantage des amoureux bien appris soupirant pour les beaux yeux de la princesse; ils ne veulent épouser Pénélope que pour emporter sa dot chez eux. Leur procédé est assez brutal : 5i elle persiste dans ses refus, disent-ils, nous consumerons tout le bien de Télémoque; il est vrai que, par cette conduite, elle acquerra beaucoup de gloire, mais elle ruinera son fils.

On voit que le fleuve du Tendre ne passait point par Ithaque, et qu'on n'y abordait pas au village des Petits-Soins, Nous voilà bien loin du monde sentimental créé par le spiritualisme moderne. La force physique était la première qualité des héros; leur appétit allait à l'avenant; en ces temps reculés, on avait faim et soif; on était très-las et très-poudreux , quand on avait longtemps marché. Cest pourquoi les Grecs, à qui manquait le côté rêveur et mélancolique, mais qui, en revanche, étaient fort hospitaliers, croyaient faire plaisir aux voyageurs en leur offrant à boire et à manger; les dames elles-mêmes ordonnaient, de leur propre bouche, qu'on leur lavftt les pieds; les femmes mariées osaient parler du lit nuptial; enfin les prirces avaient grand soia

de leurs habits. Quand Télémaque veut dormir, il s'assied sur sa couche, quitte sa tunique et la donne à Euryclée , qui, après ^ l'avoir pliée soigneusement, la suspend à une cheville, prés du lit, Nausicaa lave ses robes comme une simple blanchisseuse , et ' cette même prtncesse, voulant dépeindre à Ulysse le roi Alcinoûs , son père , le représente assis sur son trône et buvant du vin, pendant que la reine file. On voit, dans certaines brasseries allemandes, le portrait de je ne sais quel vieux roi du Nord, tenant d^une main son sceptre , et de Tautre une chope pleine de bière mousseuse. Voilà le bon roi Alcinoils.

J'arrive aux traductions d'Homère : il m'a paru qu'il avait été orné, arrangé, émondé, transformé et éteint par tous ses traducteurs ou imitateurs, à l'exception de madame Dacier. Selon moi , l'œuvre de madame Dacier est aussi bonne qu'une traduction peut l'être ; ses phrases ont l'ampleur et la facilité du style grec; ses négligences même ne sont pas sans charme; enfin l'esprit d'Homère y revit dans sa grâce ingénue. Mon travail n'a donc sa raison d'être que dans les différences de la prose et des vers.

Sans doute le nom d'André Ghénier vient ici sur toutes les lèvres. Cest assurément un poète ; il a été aimé de la Muse antique, il est gracieux, il est doux, poétique, sonore; mais il n'est pas simple. On entend dans ses cadences un écho harmonieux de Virgile; l'élégance latine a passé par là, et la rudesse homérique a presque disparu. — Tant mieux, dira-t-on; il satisfait mieux au goût français; il a su exprimer le suc grec dans une coupe moderne; à la fois noble et pittoresque, il s'est assimilé l'antiquité , tout en vivant de sa propre vie. — J'accorde tout cela, mais toujours est-il que je vois, dans Ghénier, Théocrite, Virgile, Horace, et Ghénier plutôt qu'Homère.

Deux citations, prises dans le Mendiant, feront comprendro ma pensée :

Ta peux ici rester

Sans craindre qu*un affront ne trouble ton asile. — L'indigent se méfie. — 11 n*est plus de danger.

— L*bomme est né pour souffrir. — 11 est né pour changer. — 11 change dUnfortune.

Ce dialogue coupé, et arrangé pour le besoin des répliques, €st antihomérique. " '*

Ami, reprends courage :

Toujours un veut glacé ne souffle point l'orage. Le ciel d*un Jour à Tautre est humide ou serein.

Voilà une imitation très -belle d'Horace : non semper t/wtres, etc. Mais elle est tout à fait opposée à la manière d'Homère. D'abord , Homère réservait en généra] les comparaisons pour la narration, et n'en chargeait pas le discours, à moins que ce ne fût une harangue. Puis, dans la narration môme, il ne procédait pas par ces comparaisons rapides et elliptiques ; il se plaisait à les développer, et il aurait dit, par exemple (en meilleur style) : « La fortune des hommes dépend de la volonté des dieux, et Jupiter nous rend heureux ou malheureux comme il lui plaît. Souvent le destin nous comble de richesses, au moment où nous paraissions plongés dans la plus grande misère. Ainsi , quand le vent du midi amasse les nuages, le pâtre se hâte de faire rentrer ses troupeaux, et le laboureur craint de voir périr, en une heure, la moisson qu'il a préparée avec tant d'amour... Mais, si un vent favorable chasse la tempête et ramène le jour éclatant, alors l'espérance revient au cœur du laboureur joyeux , et il remercie Jupiter, qui peut, à son gré , obscurcir le ciel ou lui rendre la sérénité... »

J'en ai dit assez pour expliquer mon intention : j'ai essayé de montrer Homère, aussi simple et aussi naïf que je .le comprenais. Sans doute je ne suis qu'un Gaulois traduisant un Grec mélodieux; la cadence des vers d'Homère, leur force et leur douceur, l'esprit de la Muse , le parfum de la fleur, tout s'est évanoui ; de ce butin cueilli au penchant du vieux Parnasse, il ne reste qu^un herbier desséché. Tel qu'il est, je l'offre aux quelques amis de l'antiquité qui vont encore herborisant au sommet des grandes collines.

Ah! ce pays grec est un pays divin. Les arts s*y sont épanouis dans ridéaU sans quitter le naturel , aspirant à la fois le beau et le vrai, comme une fleur qui par ses racines puise les sucs nourriciers de la terre, et par sa corolle s'enivre de lumière et d'air. *tes statues de Phidias étalent à nos yeux leurs merveilleux débris, désespoir éternel des sculpteurs; et, non moins désespérante que la statuaire, Tarchitecture a couvert le sol attique de monuments où tout est beau et tout est nécessaire , si bien que le plaisir des yeux s'explique par la science, et que les ornements appartiennent essentiellement aux convenances et à la destination de l'édifice. Il en est de même de la poésie ; son coloris reste en poussière entre les mains du traducteur maladroit. Gomment lutter contre cette prosodie musicale et imitative? Au chant sonore des spondées alternant avec les dactyles, qui voudrait comparer le retour de nos rimes monotones? Quelle est la mélodie des douze syllabes dont se compose arithmétiquement notre vers alexandrin? Puis quelle infériorité de langage! Celui des Grecs, développé au sein des harmonies de la nature, les fait encore entendre à notre oreille enchantée; le nôtre, mélange confus de deux ou trois idiomes, ne représente que des ruines.

La tragédie d'Ulysse, qui fait suite au poëme, a été écrite dans le même esprit, et tout ce que j'ai dit de celui-ci s'applique à celle-là. Il est clair dès lors que je n'ai pas choisi l'action de VOdyssée comme action très-dramatique, mais comme un moyen de présenter une esquisse d'Homère aux spectateurs. Par consé- (luent, j'ai dû m'attacher avant tout à reproduire les mœurs de l'époque et le langage de mon modèle; j'aurais manqué mon but, si j'avais adouci ou modifié certaines choses , par égard pour les habitudes de notre public. Je n'ai pas non plus cherché des complications à l'intrigue ; je l'ai prise telle qu'elle est dans le poème ; elle suffisait à mon dessein. Enfin je me suis efforcé de ramener les vers du drame à une simplicité extrême, et j'ai mis, à éviter les images éclatantes et les idées ambitieuses , autant de soin tiu'on en met quelquefois à les rechercher.

La critique a accueilli avec indulgence cette tentative; elle en a excusé les faiblesses et les défauts; elle a pensé qu'il était

bon de pousser le public hors de ses habitudes, pour le faire voyager dans des pays nouveaux, à force d*étre anciens, où les coutumes et les conversations ressemblent à celles de nos paysans. Â répoque où nous sommes, les formes se sont usées par rimitation; les images premières sont devenues banales; le désif^ d'être neuf a conduit à raflTectation ; le tour de force commence; on demande à la langue torturée des effets qui remplacent Tidée; on n*est plus assez puissant pour être naturel , on devient maniéré , ou Ton se fait extravagant de parti pris ; on arrive ainsi à Textréme décadence, et alors ce peut être une excursion salutaire pour Tart de franchir Thorizon français, anglais ou allemand, et de regarder vers la Grèce, sa première patrie. La lecture d*Homère est un aliment robuste et sain , propre à rendre la santé aux littératures malades.

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