‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 2 sur 234 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Sur les bords de la mer à la bruyante écume , Non loin du mont Sardène, est la ville de Cume ; La plaine d'alentour se charge de moissons, Ou nourrit des brebis dont on vend les toisons, Et dans l'eau qui descend des monts de TÉolide D'habiles forgerons trempent l'airain solide. Apollon s'y plaisait, et les peuples lointains Y venaient consulter ses oracles certains ; Mais, depuis quelque temps, plus riche et plus avare, Cume n'oTrait aux dieux qu'un sacrifice rare.

C'est là que travaillait Tychius l'armurier.

Qui forgeait mieux l'airain que nul autre ouvrier. Sous le vent des soufflets tandis qu'un feu s'allume , Son lourd marteau, qui tombe et bondit sur l'enclume , Enfonce de grands clous dans un bouclier neuf. Enfermant sous l'airain sept doubles peaux de bœuf. A ses côtés veillait, près de la lampe pleine. Sa femme, aux doigts légers, qui mélangeait la laine,

Et, par rassortiment d'éclatantes couleurs, Imitait sur sa tâche un pré couvert de fleurs.

Lorsque le forgeron eut achevé Tarmure, A répreuve du trait, tant la matière est dure. Las de battre le fer du matin jusqu'au soir, 11 laissa retomber ses bras, et vint s'asseoir, — C'est alors qu'un vieillard, caché dans le coin sombre Où l'angle du foyer avait jeté son ombre , Tira de son manteau sa lyre en bois grossier. Traversée, au sommet, d'une barre d'acier.

Le nom de ce vieillard était Mélésigène ; 11 était étranger, et n'y voyait qu'à peine; Comme il marchait la veille, un bâton à la main, Tàtant d'un pied douteux les traces du chemin , Des chiens avaient fait peur au vieillard solitaire , Qui, jetant son bâton et se couchant par terre. Entouré d'abolments et ne respirant pas , Dans ce cercle hurlant attendait le trépas.

Tychius le sauva de la meute vorace ; 11 était allé vendre une belle cuirasse.

Et, joyeux d'avoir pu richement l'échanger.

Il rentrait , quand il vit le vieillard en danger. Après avoir chassé les chiens à coups de pierre , Il guida l'étranger jusque dans sa chaumière. Puis il lui présenta sa coupe qu'il remplit, L'admit à son foyer et lui djnna son lit.

Or, le vieillard chanta sur sa lyre savante Les prudents orateurs, les guerriers que l'on vante; Ensuite, pour flatter son hôte l'armurier.

CHANT PREMIER. \li

11 célébra Vulcain , rimmortel ouvrier ;

Du bouclier d'Achille il chanta les merveilles :

L'argent des échalas y soutient Tor des treilles;

Le soc y fend la terre; ailleurs sont des moissons;

Plus loin , la danse emporte et filles et garçons ;

Le chœur rapide et sûr s'y noue et s'y dénoue;

Il tourne, et d'un potier on croirait voir la roue;

11 s'ouvre, et les danseurs, défilant tour à tour.

D'un fleuve sinueux imitent le contour.

Aux bords du bouclier est l'Océan sans borne.

11 chantait. — Comme on voit un cheval, à l'œil morne. Qu'un actif laboureur hâte de l'aiguillon, Traîner péniblement le soc dans le sillon :

Insouciant des coups, las du terrain rebelle, 11 s'arrête au milieu d'un eflbrt; il appelle Et la litière molle, et l'heure du repos Dont l'étoile du soir avertit les troupeaux; Mais, si l'écho lointain apporte à son oreille Un bruit guerrier, soudain il s'étonne , il s'éveille ; Il se souvient du choc des bataillons armés ; 11 ouvre largement ses naseaux enflammés ; U frémit; son poitrail, qu'un collier déshonore. Se redresse, orgueilleux, vers le cuivre sonore. — Ainsi le forgeron, de travail harassé.

Oubliait sa fatigue et le soir avancé , Et, suspendant son âme à ce chant qui l'amuse. Écoutait l'étranger, favori de la Muse.

Quand le dernier accord eut laissé dans les airs Le souvenir mourant d'harmonieux concerts; «Vieillard, dit Tychius, c'est Apollon lui-même

Qui t'enseigna ces chants: ce dieu t'inspire et t'aime; Car je n'ouïs jamais de lyre aux plus doux sons. Ni de chantre qui sût de plus belles chansons. Heureuse la chaumière où la Muse est entrée ! On entend des récits qui charment la soirée.

Je ne peux pas t' offrir le filet gras des porcs, Ni plusieurs fois remplir ta coupe jusqu'aux bords, Divin chantre. L'airain est d'un tel prix à Cume , Que j'ai peu de profit à le mettre à l'enclume ; Mais j'ai de quoi nourrir l'hôte, envoyé des dieux; S'il veut finir ses jours sous mon chaume pieux. Il pourra d'un vin pur mouiller parfois ses lèvres. Et dormir dans un lit couvert de peaux de chèvres... Cependant l'heure fuit, et d'un prochain sommeil La lampe, qui s'éteint, nous donne le conseil.

— Que Jupiter ami de l'homme charitable.

Lui répond le vieillard, prenne soin de ta table ; Qu'il repousse toujours, pour prix de ton accueil, La misère importune au dehors de ton seuil , Et que, pleines d'airain, tes forges renommées Procurent une dot à tes filles aimées !

Je suis reçu chez toi comme un voisin connu , Qui d'un très-long voyage est enfin revenu ; Je m'assois à la table où mange ta famille , Et pour moi ton vin coule et ton foyer pétille. Non, je n'ai pas souvent fait de pareils repas. Et, si je m'en croyais, je ne m'en irais pas. Que n'ai-je de bons yeux et la main vigoureuse, Comme quand j'entrepris ma vie aventureuse !

Je pourrais te servir; j'ai moi-même forgé; On sait un peu de tout, quand on a voyagé;

i:iIANT PREMIER. il

J'avais appris comment les armuriers de Thrace Sèment d'écaillés d'or le fer d'une cuirasse. Mais je ne suis plus bon qu'à la lyre , et les ans Me rendraient aujourd'hui les marteaux trop pesants. D'ailleurs, mon œil éteint m'interdit cette tâche. Or, le lot du vaillant n'appartient pas au lâche ; Et je mériterais tous les noms outrageants.

Qu'on m'appelât glouton, et que les jeunes gens Me montrassent au doigt , en se disant ensemble : u Qu'à ce vieillard jamais nul de nous ne ressemble ! » Si, comme un fainéant, assis au coin du feu.

Je consonmiais la part de ceux qui gagnent peu.

« Mais voici le projet où mon esprit s'arrête : Sur ton lit, cette nuit, je poserai ma tête . Et m'en irai demain , au lever du soleil , Sur la place publique où siège le conseil.

Là , je demanderai qu'on m'accorde la somme Qui suffit, chaque année, à l'entretien d'un homme. Promettant, vsi l'on daigne exaucer mon souhait. De chanter dans mes vers, pour prix de ce bienfait. Et les remparts de Cume , et ses plaines fécondes , Et son golfe, où Neptune emprisonne ses ondes.

« Tel est mon plan, qu'un dieu vient de me conseiller : Aussi j'ai mis à part ce vin de ton cellier.

Pour le boire en l'honneur de la troupe céleste , De Jupiter surtout, que l'étranger atteste ; Par lui les suppliants obtiennent des égards ; Par lui je toucherai le cœur de vos vieillards. »

Tychius l'armurier lui répondit : « Mon hôte ,

4S HOiMËUK.

Jupiter tient nos biens et les donne ou les ôte ; Mais, tant qu'il permettra que je lève un marteau , Tant que j'aurai du pain, des mets, des lits de peau,. Celui qui franchira le seuil de ma demeure Y trouvera sa part , toujours prête , à toute heure , Et plus il sera pauvre , infirme , ayant besoin , Plus à le contenter j'appliquerai mon soin , Sachant bien que les dieux bénissent la fatigue De quiconque au malheur ouvre une main prodigue ;: Reste donc avec nous, je t'en saurai bon gré. Sinon, au point du jour, je te réveillerai; Je guiderai tes pas, puisque tu le préfères.

Vers les vieillards sacrés qui jugent les affaires, lit tu ne peux manquer d'avoir un bon succès. Tant l'esprit est charmé des choses que tu sais. »

11 dit, et l'étranger, touché de son langage. Lui rend grâce en son cœur pour cet heureux présage , Et, saisissant la coupe ^ en épanche le vin En l'honneur de l'Olympe et du peuple divin.

De Jupiter surtout, par qui la foudre gronde. Ces soins remplis, il boit dans la coupe profonde.

Alors, le forgeron approche du foyer Les peaux qu'il tire à lui pour les mieux déployer ; Puis , y faisant coucher le vieillard , il arrange Autour de celui-ci son manteau de rechange , Ample et fort, composé d'une épaisse toison.

Dont il s'enveloppait dans la froide saison.

Déjà paraît le char de F Aurore aux doigts roses Les vieillards respectés, qui vont juger les causes, S'assemblent, et le peuple, alentour répandu. Attend le jugement qui doit être rendu.

Les vieillards sont assis en cercle sur la pierre ; Chacun a son héraut qui se tient en arrière; Chacun, lorsqu'il se lève et va donner sa voix. Des mains de son héraut prend le sceptre des lois. Dès qu'ils ont prononcé , le plaideur qui l'emporte S'en retourne, suivi d'une nombreuse escorte. Les siens font retentir l'air de leurs cris joyeux. Et prennent place autour d'un festin copieux; Tandis que le vaincu, seul et baissant la tète. Au fond de sa maison va cacher sa défaite.

Cependant l'étranger, par Tychius conduit.

S'avance dans la foule, où l'on parle à grand bruit. — Comme un vaisseau courbé fend la vaste amertume, Et coupe en deux le flot qui le couvre d'écume; Ou comme on voit le soc, armé d'un fort airain. Enfoncer le sillon dans les flancs du terrain ;

tO HOMÈRE.

La glèbe soulevée hésite, et se renverse Des deux côtés du soc, qui marche et la traverse; — Ainsi le forgeron , de ses robustes bras , Ouvrait la multitude au-devant de ses pas.

Ils arrivent enfin vers Tenceinte sacrée , Et tous deux, par respect, s'arrêtent à Tentrée. En voyant Tarmurier et le nouveau venu.

Chacun se tait, pensant : « Que veut cet inconnu ?»

Or, quand nulle rumeur ne vint à son oreille ; « vieillards renommés, que Jupiter conseille, Dit alors l'étranger, son sceptre est dans vos mains Pour vous donner pouvoir sur les autres humains. Je souhaite d'abord que Jupiter, très-sage, Vous inspire toujours d'en faire un bon usage. Afin que votre peuple, étant bien gouverné.

Devienne en peu de temps puissant et fortuné. Quand les chefs sont pieux et remplis de prudence, La nation prospère et vit dans l'abondance ; Le laboureur récolte une foule de fruits Qu'il échange à son gré contre d'autres produits. Et le guerrier, content de l'aiguillon du pâtre , Suspend ses javelots au-dessus de son âtre.

« Tel est le sort d'un peuple aimé de Jupiter; Et quel est le moyen de lui sembler plus cher? C'est dé prêter l'oreille à la voix qui demande , Puisque' tout suppliant de lui se recommande. Vieillards, amis des dieux, je suis ce suppliant; Faible, courbé par l'âge, aveugle, mendiant.

J'embrasse vos genoux et votre droite auguste ;

CHANT DEUXIÈME. «i

Et, pour que vous sachiez si ma demande est juste, Je dirai qui je suis, d*oii je viens, et quel sort Par des pays divers m'a conduit sur ce bord.

« A Smyrne est la campagne où j*ai vu la lumière. Crithéis, qu'engendra Ménalippe, est ma mère. Ménalippe mourut , après avoir remis La garde de sa fille à Tun de ses amis ; Mais cet ami trompeur, mandataire infidèle.

Séduisit sa pupille et se retira d'elle.

Crithéis resta seule, et, quelque temps après, Il lui naquit un fils sur les bords du Mélès ; C'est pourquoi, n'ayant point de famille certaine. Du nom de mon berceau je suis Mélésigène.

(( Or, Crithéis filait la toison et le lin.

Pour gagner ses repas et ceux de l'orphelin.

Quand un homme pieux , qui tenait une école Et formait la jeunesse à Tart de la parole , Ayant connu ma mère, et plaignant ses malheurs, Entreprit de la rendre à des destins meilleurs. Phémius, c'est le nom de cet homme équitable, Épousa Crithéis , et m'admit à sa table ; Il m'a toujours traité comme un enfant chéri, Se plaisant à me voir bien vêtu , bien nourri , Et m'instruisant lai-même à chanter sur la lyre La gloire des héros que l'univers admire ; Enfin, quand il mourut, je fus son héritier; Par là j'eus son école et son bien tout entier.

« Le sourire dei dieux sur moi daigna descendre ; Les jeunes gens en foule accouraient pour m'entendre.

n HOMÈRE.

Disant que de ma lèvre , ouverte aux dons du ciel , Découlait une voix plus douce que le miel ; Aussi j'avais du gain autant qu'un maître habile , Et je comptais parmi les premiers de la ville.

« Mais la Muse historique et Phœbus Apollon M'ont inspiré l'ennui de ce séjour trop long. Le voyage est utile à qui veut bien s'instruire ; Qui n'a pas voyagé n'a pas beaucoup à dire , Et, quand on veut chanter les héros d'autrefois, Faut-il pas avoir vu le lieu de leui-s exploits? Un jour donc , ayant su que Mentes de Leucade , Riche marchand de blés, à l'ancre dans la rade. Équipait son vaisseau pour des bords étrangers. J'obtins qu'il me prendrait parmi ses passagers ; Nous détachâmes l'ancre , et le libre navire Fendit les flots, poussé par un heureux zéphire.

« Depuis lors , j'ai toujours erré de lieu x en lieux ; J'ai vu , sous chaque ciel , des pays merveilleux : Ceux des étés, à qui la pluie est inconnue ; L'eau d un fleuve y tient lieu des bienfaits de la nue ; Ceu'v des constants hivers , où sur les hauts sommets Blanchissent des frimas qui ne fondent jamais ; J'ai vu la terre où croît un fruit doux à la bouche; Le lotos est si doux , que , si sa lèvre y touche , L'étranger, oubliant le fruit de ses coteaux , Veut vivre au piad de ceux où fleurit le lotos ; J'ai vu les Laestrigons, mangeurs de chair humaine, L'Éolie, où les vents frémissent de leur chaîne , Et cette île où Circé, la fille du Soleil, Change l'homme en pourceau sous son bâton vermeil ;

le me suis arrêté plusieurs mois dans Ithaque, Où règne un pettt-fils du fils de Télémaque ; Et, là, j*ai recueilli d'intéressants propos Sur la guerre de Troie et les anciens héros.

u Mais les ans sur ma tête accumulaient leur nombre; Le jour m'était déjà de la couleur de l'ombre , Et ma vue, éteignant son débile flambeau. M'avertissait déjà de la nuit du tombeau.

Alors, je m'en revins dans ma patrie aimée , Et foulai de nouveau la terre accoutumée Qu'éclairait sous mes pas, mal guidés par mes yeux. Le jour du souvenir, sinon le jour des cieux. Hélas ! cette faveur échappe à mon envie De mourir au pays où j'ai reçu la vie.

Vainement j'attendis que les jeunes garçons , Par la Muse attirés, vinssent à mes leçons; Ma lyre, vainement par mes doigts caressée.

Résonna pour la foule autrefois empressée.

— Comme le forgeron, apprêtant ses marteaux, Dans un ardent brasier jette divers métaux ,

Et, mêlant l'or brillant avec la fonte dure, L'argent avec l'étain qui sert pour la soudure, De ces lingots, fondus au point de s'allier, Compose un éclatant et vaste bouclier ; Ainsi , car le voyage a peuplé ma mémoire , J'ai su de faits divers composer une histoire : Je disais dans mes chants le désaccord fatal D'Atride, chef des chefs, d'Achille aux dieux égal, La retraite d'Achille, et, sous les murs de Troie, Les restes des héros dont les chiens font leur proie.

— Mais mes plus beaux récits n'étaient point estimés,

ti HOMÈRE.

lit les fils des vieillards qu'enfants j'avais charmés.

Accompagnaient ces mots d'un dédaigneux sourire :

« Le bon homme est trop vieux maintenant pour la lyre ;

« Il a trop voyagé; les pénibles hasards

« Ont éteint sa pensée ainsi que ses regards;

« Telle , quand l'huile manque , une lampe qui tremble

u Et qui perd et chaleur et clarté tout ensemble.

« Vieillard, Apollon manque à tes chants indigents;

<( Apollon, toujours jeune, aime les jeunes gens. »

« Ils partaient de la sorte , excités par Thersite , Homme ignorant , jaloux de toute réussite , Qui, ne sachant rien faire et n'ayant rien produit. Insultait au travail et riait avec bruit; Et, quoiqu'il ne parût bon à rien qu'à l'injure, Il raisonnait sur tout, sans règle ni mesure.

« J'ai quitté cette terre ingrate , j'ai marché. Le pain que j'ai reçu, le lit où j'ai couché, — Et le pain et le lit souvent me faisaient faute — Je ne les ai payés qu'en chantant pour mon hôte ; Car, à suivre mes goûts errants, j'ai dépensé Et tout mon patrimoine et le gain amassé; Il ne me reste plus qu'une voix inégale Qu'anime la chaleur et glace un soleil pâle.

« Mais j'ai peur maintenant des sentiers sans maison. Des cailloux , des brouillards de la froide saison. J'ai besoia de repos, enfin; à ma faiblesse Il faut la chaude ampleur d'une tunique épaisse, Un siège au coin du feu, d'où j'entende, à couvert, Siiïler les aquilons pendant les nuits d'hiver.

Et quelque peu d'un vin généreux, dont la flamme Circule en mon vieux sang et me réchauffe Tâme.

« sages , pardonnez ces vœux où je me plais ! Le pauvre se console avec les longs souhaits. Pandore, qui tient Turne où resta Tespérance, ^'assied à nos côtés, derrière la souffrance; Et, lorsque celle-ci nous déchire le sein, La divine Pandore , attentif médecin , Pose d'un doigt léger, sur la plaie enflammée, Comme un frais appareil, l'espérance embaumée.

« C'est ce consolateur, l'espoir d'un sort plus doux , Qui m'a donné courage et m'a conduit vers vous. Or, voici ma prière : Accordez-moi la somme Qui suffit, chaque année, à l'entretien d'un homme. Si le grand Jupiter vous porte à consentir.

Vous n'aurez pas sujet de vous en repentir ; Je célébrerai Cume et ses plaines fertiles , Et la rendrai fameuse entre toutes les villes.

« Quelquefois, Cumœens, un doute méfiant Retient la main déjà tendue au suppliant.

On craint qu'un vagabond, enclin à la paresse. Colorant avec art sa honteuse détresse , Ne parle faussement d'un malheur inventé Pour ennoblir sa faim due à la lâcheté.

Trop souvent, en effet, l'oisif tient ce langage. Qu'il gagnerait son pain, s'il avait de l'ouvrage. Et, sitôt qu'on le met à l'œuvre, on s'aperçoit Qu'au bout de deux sillons ce fainéant s'assoit. On a regret alors qu'un paresseux consomme La part qui suffirait à nourrir un brave homme.

« Un maître prévoyant aura soin d'essayer L'art de son serviteur, avant de le payer :

S'il sait serrer les blés et les lier en gerbes , Ou , la faux à la main , faire tomber les herbes , En disposer les tas, et les mettre à Tabri, De peur des eaux du ciel, dont le foin est pourri; S'il va couper au bois des rameaux qu'il aligne Pour clore le verger où prospère la vigne, Et si d'un bon zéphyr il choisit le moment Pour séparer la paille et le grain du froment; Et , quand le serviteur a bien fait son ouvrage , Il est juste qu'alors il reçoive son gage.

u Afin qu'on sache donc si je suis un menteur. Ou bien si d'Apollon je tiens l'art du chanteur. Écoutez, Gumxens, ces chansons du rhapsode; La muse ionienne en a dicté le mode.

A la lyre ignorante apprêtez vos mépris; Mais le chantre inspiré sera digne du prix , Et le travail du dieu dont sa poitrine est pleine Aura doté d'un toit sa vieillesse sereine.

Tel l'innocent grillon qui se plaît au foyer ; L'aïeul se réjouit de son bruit familier, Et, réprimant pour lui l'enfance aux mains barbares. Craindrait, en l'exilant, d'offenser les dieux lares.»

A ces mots, entouré de la foule sans voix, Sur la lyre un instant il promène ses doigts. Et commence : — il disait comment un dieu propice A vers Nausicaa conduit le sage Ulysse.

CHANT TROISIÈME. tl

ULYSSE ET NAUSIGAA.

<( Sur un lit opulent, couvert de fins tissus, Dormait Nausicaa , fille d*Alcinoûs , Jeune vierge aux bras blancs, si bien faite et si belle, Oue celui qui la voit croit voir une immortelle ; Ex de chaque côté du seuil silencieux < louchait une servante aux contours gracieux. <^omme un souffle léger. Minerve entre et se pose Vers le sommet du lit où la vierge repose , Se penche sur sa tête, et, lui parlant tout bas. Sous les traits de Charis» la fille de Dymas, Qui , née en même temps que la jeune princesse , citait sa favorite et la suivait sans cesse :

u Nausicaa, c'est mal d'avoir si peu de soin; Vos habits négligés sont gisants dans un coin. Pourtant le jour approche où pour le mariage Il faudra revêtir les parures d'usage; Outre le bel habit que vous aurez sur vous, 11 en faudra donner un autre à votre époux ; C'est ainsi qu'on acquiert la bonne renommée ,

Et que Ton réjouit sa famille charmée.

Allons, au point du jour, tout laver dans le flot; Moi, je vous aiderai pour en finir plus tôt; Car on n'a pas longtemps à rester jeune fille, Quand on est, comme vous, d'une illustre famille. C'est pourquoi, dès Taurore, entrez dans le palais. Et demandez au roi son char et ses mulets ; Vous mettrez dans le char vos robes et vos laines. Et vous y monterez, tenant en main les rênes. Comme la ville est loin du lavoir, il vous sied D'aller en chariot mieux que d'aller à pied. »

Ayant ainsi parlé, la déesse retourne Dans rOlympe, où la troupe immortelle séjourne; Les vents n'ébranlent point ces radieux climats Inconnus à la pluie , et vierges des frimas.

Une blanche clarté toujours les environne, Et la sérénité sans voile les couronne.

Là , toujours de plaisirs les plaisirs sont suivis ; Là s'envole Minerve, après ses bons avis.

Or, sitôt que l'Aurore, aux doigts roses, se lève , Nausicaa s'éveille en admirant son rêve ; Elle s'en va conter à ses parents chéris Le songe dont Minerve agite ses esprits.

La reine était assise au milieu des servantes. Et les fuseaux tournaient entre ses mains savantes, Et le roi se rendait, escorté des anciens, Au conseil, composé des chefs phéaciens.

Nausicaa l'aborde et lui tient ce langage :

« Cher père, prétez-moi voire char de bagage;

Je veux porter au fleuve, et, dans les eaux plongés, Blanchir vos beaux habits trop longtemps négligés ; Pour siéger au conseil , selon votre coutume , Il faut que rien ne manque à l'éclat du costume. En outre, vous avez cinq fils dans vos maisons, Deux déjà mariés, mais trois encor garçons; Ceux-ci veulent toujours, pour aller à la danse. Des habits bien lavés , et j'en ai l'intendance. »

Elle parlait ainsi, dans son chaste embarras, Songeant au doux hymen et ne le nommant pas.

Son père lui répond , comprenant ses scrupules : « Vous aurez , chère fille , et le char et les mules, Allez. Mes serviteurs attelleront dehors Un char couvert, muni d'essieux luisants et forts. »

Il dit, et donne l'ordre aux serviteurs dociles D'apprêter la voiture et les mules agiles.

La princesse, apportant les habits précieux.

Les place dans le char muni de bons essieux , Et monte sur le siège; et cependant la reine Prépare pour sa fille une outre de vin pleine, Puis remplit un panier de vivres , puis encor Lui donne des parfums dans une fiole d'or.

Afin qu'après le bain la vierge et ses esclaves Répandent sur leur corps les essences suaves.

Alors, Nausicaa prend les rênes en main.

Et fouette les mulets qui vont par le chemin , Et, trottant avec bruit, emportent aux campagnes La vierge en chariot, que suivent ses compagnes. Quand elles sont au bord du fleuve aux flots d'azur.

Où Ton trouve toujours un lavoir clair et pur, Si pur, qu'en y plongeant Thabit le plus sordide On l'en tire plus blanc que la neige splendide , Elles ôtent le frein aux mulets fatigués Qui s'écartent, paissant l'herbe le long des gués. Puis on prend les habits, on les lave, on s'excite. On se défie à qui les lavera plus vite.

Après que les habits furent bien nettoyés , Au bord de l'Océan ils sont tous déployés.

Par-dessus des cailloux, à la surface ronde.

Que la haute marée a roulés dans son onde.

Gela fait, chaque vierge entre dans le courant, Et se baigne , et s'enduit du parfum odorant.

Tandis qu'au gi*and soleil la laine devient sèche. Le chœur joyeux s'en va dîner sur Fherbe fraîche; Puis , la paume à la main , les cheveux dénoués , Nausicaa préside aux combats enjoués.

— Telle que des forêts l'infatigable amante Parcourt le haut Taygète ou le vert Érymante ; Filles de Jupiter, les dryades des bois Accompagnent Diane , au sonore carquois ;

Elle poursuit le cerf dans ses sombres retraites, Et Latone en son cœur sent des fiertés secrètes ; Car, les nymphes étant belles comme elles sont. Sa fille les dépasse encor de tout le front , Si bien qu'on reconnaît aisément la déesse ;

— Telle, dans son cortège, apparaît la princesse.

Quand l'instant est venu de rentrer au palais , De plier les habits, d'atteler les mulets,

Minerve éveille Ulysse , endormi sous la feuilîe , Pour que Nausicaa l'aperçoive et l'accueille.

Il advint que la paume, étant lancée en l'air, Dépassa la joueuse et tomba dans la mer.

La troupe alors s'écrie; au féminin tumulte, Ulysse réveillé se lève et se consulte.

<( Hélas! dans quel pays suis-je arrivé? Les gens Y sont-ils inhumains, injustes, outrageants?

Ou la crainte de Dieu est-elle dans leur âme? Sont-ils hospitaliers ? — J'entends des voix de femme : Qui pousse ces clameurs? Les nymphes des forêts , Ou les nymphes du fleuve, ou celles des marais? Seraient-ce pas plutôt quelques simples mortelles?

— 11 faut m'en assurer en me rapprochant d'elles. »

II dit , et sort du bois , et de rameaux touiïus Couvre sa nudité dont il était confus.

— Comme l'on voit sortir d'un bois inabordable , Confiant dans sa force , un lion formidable ;

II a longtemps souffert de la pluie et du vent; Un feu luit dans ses yeux; il s'élance en avant; Il fond sur les troupeaux, car sa faim est extrême, Au point qu'il les poursuit dans leur étable même.

— Vers les femmes ainsi le héros s'avançait, Quoique nu; le besoin extrême l'y poussait.

Dès qu'il parait, horrible et souillé d'eau salée. Chacune çà et là s'enfuit dans la vallée.

Seule, Nausicaa l'attend; car dans son cœur Minerve a mis l'audace et dissipé la peur.

Elle attend , immobile. Or, Ulysse est en peine ;

Ira-t-il embrasser les genoux de la reine?

Ou , lui parlant de loin , prîra-t-il humblement Qu'on lui montre la ville et prête un vêtement? Après réflexion , il croit qu'il est plus sage De lui parler de loin avec un doux langage, De peur de l'irriter s'il touchait ses genoux ; Et, choisissant des mots insinuants et doux :

« Je vous supplie, ô reine, ou déesse , ou mortelle ! Si vous êtes déesse, alors on vous appelle Diane des forêts, fille de Jupiter ; Car vous avez son port, et sa taille et son air. Si vous êtes mortelle, ainsi que nous le sommes. Heureux sont vos parents, entre les autres hommes; Vos frères sont heureux; la joie enfle leur cœur Quand ils vous voient danser, si belle, dans un chœur. Mais plus heureux celui qui doit, ô jeune épouse. Vous emmener, suivi de la foule jalouse !

Non, je n'ai jamais vu rien qui soit si parfait. Et l'admiration me laisse stupéfait.

Tel est le beau palmier, qui , jeune et plein de sève , Dans l'île de Délos, près du temple s'élève. Jadis, pour mon malheur, je traversai les flots ; Avec mille guerriers , je passai par Délos , Et je fus stupéfait devant cette merveille.

Car jamais on ne vit une tige pareille.

Ainsi je reste, ô vierge, étonné devant vous , Et n'ose, par respect, embrasser vos genoux.

Je suis un malheureux ; de l'île d'Ogygie Jeté sur cette plage où je me réfugie ♦ Vingt jours durant, jouet des vents et de la mer, Je ne fus qu'hier soir sauvé du gouffre amer.

Une divinité m'a poussé vers cette île.

Pour m'y livrer encore à la fortune hostile ; Car je n'espère pas la fin de mes malheurs ; Les dieux m'ont réservé de nouvelles douleurs. Mais secourez-moi, reine. Après tant de souffrance, C'est en vous que je mets ma première espérance. Je n'ai vu jusqu'ici personne, et ne sais pas Quel peuple hospitalier habite ces climats.

Indiquez-moi la ville; et, pour m'en faire un voile, Prêtez-moi, s'il se peut, quelque méchante toile. * Ainsi les justes dieux vous puissent envoyer Un mari, des enfants, et la paix du foyer!

Il n'est rien, en effet, de plus heureux au monde Qu'un bon ménage où règne une amitié profonde; C'est un chagrin cuisant pour tous les envieux, Et pour les vrais amis un spectacle joyeux.

« — Étranger, dit la vierge aux bras blancs comme neige. Vous ne me paraissez ni fou ni sacrilège.

Jupiter est le maître , et , selon ses penchants , Il dispense les biens aux bons comme aux méchants ; Il faut souffrir le mal, lorsque le mal arrive; Mais, puisque vous avez abordé cette rive.

Vous n'y manquerez pas d'habits ni de secours; Ils sont dus au malheur, qu'il faut aider toujours. Je vous enseignerai le chemin de la ville , Et vous dirai quel peuple habite dans cette île : Vous êtes, étranger, chez les Phéaciens ; Mon père Alcinoûs est le chef des anciens. »

Elle dit , et , parlant aux femmes de sa suite : a Arrêtez; pourquoi donc avez-vous pris la fuite ? II. 3

Pensez-vous que cet homme ait de mauvais desseins ,

Ou que ce soit quelqu'un des ennemis voisins ?

Mais, sachant que les dieux protègent cette terre,

Quel ennemi jamais y portera la guerre ?

Et, d'ailleurs, nous vivons environnés des mers.

Et loin du continent et de tout l'univers.

Cet homme a fait naufrage et sa misère est grande ;

11 faut le secourir; Jupiter le commande ;

Au nom de Jupiter viennent les malheureux.

Et îe peu qu'on leur donne est d'un grand prix pour eux.

— Vite, à l'abri du vent, baignez-le dans le fleuve,

Et donnez-lui des mets pour qu'il mange et s abreuve. »

Les femmes, à ces mots, s'eneourageant tout bas. S'arrêtent, puis enfin reviennent sur leurs pas ; Elles mènent Ulysse en un lieu du rivage Où l'on peut se baigner à l'abri de l'orage.

Posent auprès de lui des habits sur le bord.

Lui donnent de? parfums dans une fiole d'or.

Et le pressent d'entrer au lit de la rivière.

Mais lui : « Retirez-vous un peu plus en arrière, Jeunes filles, pendant que je me baignerai.

Et nettoierai l'écume, et me parfumerai.

L'huile délassera mon corps battu des lames ; Mais je n'ose, tout nu, me montrer à des femmes. »

Les femmes, à ces mots, s'en vont d'un pied léger Dire à Nausicaa ce qu'a dit l'étranger.

Or, Ulysse lavait la souillure marine Qui couvrait son épaule et sa large poitrine , Et trempait ses cheveux dans le flot pur et clair.

CHANT TROISlkME. 35

Pour exprimer le sel déposé par la mer ; 11 verse sur son corps les huiles onctueuses, Et se revêt enfin de robes somptueuses.

Alors, Minerve accroît la beauté de son port; Elle le fait paraître et plus grand et plus fort , Et , de ses blonds cheveux enrichissant la teinte , Les déroule , pareils à la fleur d'hyacinthe. Comme un bon artisan, par Vulcain conseillé, Entoure d'or brillant l'argent bien travaillé ; Ainsi d'un vif éclat la déesse environne La face du héros et toute sa personne.

Il va, resplendissant, s'asseoir près de la mer. — Cependant la princesse admire son bel air.

Et, par les mots suivants témoignant sa surprise :

« Or donc, écoutez-moi, femmes, que je vous dise : Ce n'est point à Tinsu des dieux olympiens Que ce prince aborda chez les Phéaciens.

Il me semblait d'abord vulgaire et misérable. Et maintenant il brille , aux dieux mêmes semblable. Plût aux dieux immortels que tel fût mon époux , Et que cet étranger voulût rester chez nous ! Mais apportez les mets, afin qu'il se nourrisse. »

Les femmes aussitôt placent devant Ulysse L'outre et les mets; il mange et boit avidement, N'ayant depuis deux jours pris aucun aliment.

Pourtant Nausicaa songe à rentrer chez elle ; Elle met les habits dans le char qu'elle attelle. Monte, et, prenant en main les rênes des mulets :

« Levez-vous, étranger, et venez au palais; Je vous mène à mon père, un prince charitable, Et vous verrez les chefs qui mangent à sa table. Mais vous n'avez pas Vair d'être inconsidéré; Voici donc comme il faut agir, selon mon gré : Tant que nous marcherons à travers les campagnes ; Suivez le chariot, derrière mes compagnes:

Moi , je vous montrerai le chemin , sur mon char. Et nous irons ainsi jusqu'au pied du rempart. Car la ville est puissante ; un rempart la couronne ; Un double port reçoit la mer qui l'environne; L'accès en est étroit; mais, une fois entré.

Chaque navire y trouve un asile assuré.

On voit aussi chez nous, au milieu d'un portique Le temple de Neptune et la place publique; C'est là qu'est le marché ; c'est là que le marin Apprête le cordage et les ancres d'airain.

L'adroit Phéacien , qui navigue et qui pêche , Ne sait pas tendre l'arc et décocher la flèche ; Mais il aime les mats , les voiles , les vaisseaux , Sur lesquels, intrépide, il fend les vastes eaux. Or, dès que nous serons au pied de la muraille , 11 faudra nous quitter, de peur qu'on ne nous raille. Je crains les méchants bruits ; le peuple est indiscret , Et, si l'on nous voyait ensemble, on se du-ait : « Quel est cet étranger qui suit la jeune reine ? « Comme il est beau! serait-ce un mari qu'elle amène « Où donc l'a-t-elle pris, vraiment? Il est certain « Que c'est un voyageur venu d'un bord lointain , « Ou même un dieu, tombé de la voûte éternelle, « Tout exprès pour lui plaire et pour vivre avec elle. u C'est ce qui la rendait si rebelle à l'hymen,

(c Quand nos principaux chefs se disputaient sa main ; M II faut bien qu'elle cherche un mari chez les autres, « Puisqu'elle est orgueilleuse et méprise les nôtres. »

«c Voilà ce qu'on dirait, et j'aurais à rougir. Car je réprouve aussi cette façon d'agir, Et trouverais mauvais qu'une fille, peu sage, Fût vue avec un homme avant le mariage.

« Tenez donc mes avis dans votre esprit gravés , Et je ne doute pas que, si vous les suivez.

Vous ne vous ménagiez, auprès du roi mon père. L'espoir d'un prompt départ et d'un retour prospère. — Écoutez : Nous allons rencontrer, sur nos pas, Cn bois de peupliers consacrés à Pallas; Une source y jaillit et s'enfuit dans les herbes. Là , mon père a des champs et des jardins superbes , Tellement rapprochés des premières maisons, Que, d'un endroit à l'autre, on distingue les sons. Vous demeurerez là, quelque temps, pour attendre Qu'aux portes du palais nous ayons pu nous rendre; Puis achemioez-vous, seul; aux premiers venus Demandez le palais du grand Alcinoûs ; Tout le monde chez nous le connaît et l'admire, Et les petits enfants vous y pourraient conduire. Arrivé dans la cour, poursuivez hardiment ; Allez jusqu'à ma mère en son appartement; Vous la verrez assise au milieu de ses femmes. Et filant près de Tàtre , à la lueur des flammes ; Adossée au pilier qui supporte le toit , Elle tient le fuseau tournoyant sous son doigt. Là , comme un immortel , mon père , calme et grave ,

S^ HOMÈRF.

Est assis sur un trône et boit du vin suave.

Ne marchez pas à lui, mais agenouillez-vous Vers ma mère , et portez la main à ses genoux ; Si ma mère à vos vœux se montre favorable , Bientôt luira le jour du retour désirable ; Vous reverrez les champs que vous avez semés, Et le toit paternel, et ceux que vous aimez. »

Elle dit. Les mulets, fouettés par la lanière , S'éloignent promptement des bords de la rivière; De leurs pas alternés ils battent le terrain ; Mais elle les modère en se servant du frein , Pour qu'Ulysse et le chœur , qui marchent par la plaine. Puissent la suivre à pied sans être hors d*haleine.

Le soleil se couchait à T horizon doré , Quand on arrive au bois à Pallas consacré ; Là, le héros s'arrête, et, restant en arrière : « Fille de Jupiter, exaucez ma prière, Pallas! Je me vis abandonné de vous, Quand j'étais le jouet de Neptune en courroux ; Vous ne m'écoutiez pas; mais, aujourd'hui meilleure,. Faites qu'Alcinoûs m'accueille en sa demeure! »

Voilà ce que chanta le rhapsode divin.

« Ulysse, ajouta-t-il, n'espéra pas en vain; Le sage Alcinotis le reçut comme un hôte ; Les mets et le vin pur ne lui firent pas faute , Et, quand vint le moment de gagner d'autres bords. Il s'embarqua, chargé d'habits et de trésors.

« Des bons Phéaciens, vieillards, suivez l'exemple. Leur cœur hospitalier des dieux était le temple ; Jamais un voyageur, dans leur lie égaré , N'y connut le refus d'un secours imploré.

Aussi, les dieux souvent, pendant les sacrifices, S'asseyaient à leur table et mangeaient les prémices. Et souvent, si quelqu'un se mettait en chemin, Un dieu l'accompagnait sous un visage humain. »

Il dit : un long silence accueille sa harangue. Tous, enchantés des sons qui coulaient de sa langue. Craignaient qu'il ne finit, quand il eut commencé, Et l'on écoute encore, après qu'il a cessé.

Enfin un bruit s'élève, et se progage, et roule, Et grandit. La louange éclate dans la foule.

« C'est un chantre divin ! un prophète inspiré ! A l'égal de la Muse il doit être honoré ! »

Ainsi , lorsque la nuit du haut des monts s'élance , Dans la campagne sombre il se fait un silence. Le voyageur tardif par les sentiers n'entend Que le bruit des cailloux sous son pied hésitant; La Peur, hôte des nuits et de la solitude , Dans son cœur inquiet jette l'incertitude.

Mais, si les pas de l'homme éveillent alentour Le chien gardien des seuils, qui couche dans la cour, Tout à coup retentit un aboiement immense; 11 s'éteint sur un point, ailleurs il recommence; Au signal éclatant chaque dogue répond , Et l'air est ébranlé d'un concert furibond, — Du peuple frémissant tel était le tumulte.

Le juge iEgyptius, que chaque âge consulte, Et dont l'expérience est d'un puissant secours, Car l'auguste Thémis préside à ses discours.

Se lève; il fait un signe, et tout murmure cesse A l'aspect vénéré du sceptre qu'il abaisse.

« Peuples, écoutez-moi. Ce chantre, égal aux dieux, N'a-t-il pas le secret des sons mélodieux ?

Sa voix , avec douceur, enchaîne la cadence , Et tout ce qu'il enseigne est dit avec prudence. J'ai pris un tel plaisir, que, chargé d'ans nombreux. Je ne me souviens pas d'un moment plus heureux. Sauf quand mon fils naquit , et quand , robuste et leste , 11 remporta le prix de la course et du ceste.

Certes, on ne saurait penser, en Técoutant,

Que c'est un imposteur, comme Ton en voit tant,

Un de ces vagabonds , qui , ne voulant rien faire ,

Aiment mieux mendier que gagner un salaire.

On penserait plutôt , tant il a bien parlé ,

Entendre un immortel en suppliant voilé.

— Mais, du sort des humains c'est la triste coutume,

La Muse à ses faveurs a mêlé l'amertume.

Il est aveugle , errant , sans patrie et sans toit ,

Pâli par la fatigue , et la faim , et le froid,

Et ce n'est point un mot envers les dieux impie ,

Ni quelque fait honteux que sa misère expie;

Mais il s'est appauvri dans les pays lointains ,

En amassant partout ses glorieux butins.

L'histoire des héros , les noms de plusieurs villes ,

Les prodiges qu'on voit dans les diverses îles.

Il n'est donc pas blâmable, et, si vous m'en croyez.

Ne lui refusez pas du pain et des foyers;

Peu de chose d'ailleurs comblera son envie.

Et lui rendra plus doux le déclin de la vie.

Le vieillard, qui n'est plus tourné vers l'avenir.

Ne veut que du repos pour se ressouvenir.

Ce peu, qu'il vous demande et qu'il faut qu'on lui donne.

L'enrichira beaucoup , sans appauvrir personne ,

Et vous plairez aux dieux , qui seraient affligés

S'ils voyaient qu'on fût dur envers des gens âgés.

Peut-il être, en effet, un spectacle plus triste

Que celui d'un vieillard que personne n'assiste?

Le jeune homme a souvent bien des maux à souffrir :

Quand l'orage détruit ses blés prêts à mûrir,

Quand il perd ses parents qu'Q aime avec tendresse.

Ou quand il est trompé par sa belle maltresse ;

Alors, dans sa douleur il accuse le sort, Et maudit sa naissance, et désire la mort; Mais il a la vigueur égale à la souflrance , Et la source du rire , et la riche espérance ; L'avenir sans limite est semé, sôus ses pas.

De plaisirs qu il devine et qu'il ne connaît pas; Nul espoir ne s'éteint sans qu'un autre renaisse; Il est maître de tout, car il a la jeunesse; Indépendant du sort et plus heureux qu'un roi, Il porte son royaume et son bonheur en soi.

Au lieu que le vieillard , à qui la force échappe. Tombe sans mouvement sous le coup qui le frappe. Comme un tronc épuis.é , qui ne reverdit plus Quand la hache a coupé ses rameaux vermoulus, Il ne peut plus du sort réparer les injures.

Car sa dernière sève a fui par ses blessures. Sa force décroissante augmente ses besoins; Plus il faut le soigner, plus il manque de soins. Et, si nul ne l'assiste, il ira, seul et morne. S'asseoir et se laisser mourir sur une borne. — C'est pourquoi Jupiter voit d'un œil indigné Qu'on refuse une obole au vieillard dédaigné , Et que sous les affronts soit courbée et fléchie L'auguste majesté d'une tête blanchie.

« Cependant vos bienfaits ne seront pas perdus ; Mais en gloire immortelle ils vous seront rendus. Puisqu'il chantera Cume et ses plaines fertiles , Et la rendra fameuse entre toutes les villes. C'est le plus grand honneur que l'on puisse obtenir Que d'aller par la Muse aux siècles à venir; C'est par là qu'une ville éclipse ses rivales.

Plus que par ses moutons» ses bœufs et ses cavales.

En vain Taîr retentit du bruit de vos marteaux,

Et la lime stridente en vain mord les métaux;

En vain de vos brebis couvrant au loin la plaine,

Dans la pourpre de Tyr vous en teignez la laine ;

Un jour, rherbe croîtra sur vos noms effacés,

Et que restera- t-il des trésors amassés?

Combien d'autres cités, avant Tâge où nous sommes ;

Florissaient , dont Thistoire a péri chez les hommes !

Aux amoureux de Tor, un nom n est pas promis;

Mais la Muse indigente illustre ses amis ,

Et , si vous accueillez le chantre qu'elle inspire ,

Par delà tous les temps durera votre empire.

Quand le soc passera sur vos anciens remparts,

On parlera de Cume où régnaient les beaux-arts.

Et nul n'abordera les côtes d'Ionie

Sans y saluer Cume, ouverte à l'harmonie.

— Moi , je crois qu'Apollon , notre dieu protecteur,

iNous a daigné lui-même envoyer ce chanteur,

Pour nous récompenser des récents sacrifices ,

Où nous avons brûlé la gi-aisse des génisses.

Je vous engage donc à l'accueillir chez vous,

De peur que nos voisins, mieux avisés que nous,

Ne l'attirent près d'eux , et n'usurpent la gloire

Qu'un chantre si savant promet à notre histoire. »

Cest ainsi que parla le prudent orateur.

Autour de lui s'élève un bruit approbateur :

« Oui, disait-on, il faut lui donner un asile; Traitons-le bien, afin qu'il chante notre ville; Nous serions bien fâchés si nos voisins jaloux Nous prenaient ce chanteur qu'il faut garder pour nous. »

Voilà ce qu'on disait d'une voix unanime; Mais cela ne plut point à Mastor, fils d'Alcime. Il avait de beaux champs et de belles maisons; Nul ne savait mieux l'art d'échanger les toisons; Car c'était un marchand habile et plein de ruses « Ardent à s'enrichir, mais dédaigneux des Muses, Qui n'aimait que le gain, et n'estimait que l'or. — S'étant levé, voici comment parla Mastor :

« Cumœens , j'ai toujours ouï dire à mon père Que deux choses fondaient une maison prospère : L'activité d'abord, assidue aux travaux.

Qui fait que le marchand devance ses rivaux; Puis, gardienne des biens, l'austère économie Sans quoi croule bientôt l'œuvre mal affermie. L'homme actif et rangé ramasse de grands biens ; Il est fort estimé de ses concitoyens; On l'envie, on le flatte; il peut, s'il a des filles. Les marier aux fils des premières familles.

Mais l'homme qui n'a rien n'obtient aucun égard ; Chacun le fuit; il n'est invité nulle part.

Or, je ne sais à quoi la poésie est bonne, Mais jamais les chansons n'ont enrichi personne ; Témoin ce mendiant, qu'on voit, la lyre en main, Réduit sur ses vieux jours à demander du pain. Est-ce donc, en effet, un métier d'homme sage Que de chanter, au lieu d'entreprendre un ouvrage , Et quel fruit pensez-vous tirer de ses chansons , Quand il n'a pu lui-même en tirer que des sons? Vous serez , vous dit-on , immortels dans son livre ; Avant d'être immortel, il importe de vivre.

Et l'immortalité semble une triste fin.

Quand, pour y parvenir, il faut mourir de faim.

On ne peut être sûr d'une gloire lointaine;

Hais la vie actuelle est chose plus certaine ,

Et, pour moi, j*aime mieux, dans mille ans ignoré,

Vivre aujourd'hui puissant, riche et considéré ,

Que si , laissant peut-être une gloire posthume ,

Je vivais misérable et méprisé dans Cume.

Ce destin vous attend, si vous êtes trop bons.

Et donnez votre argent à tous les vagabonds;

Dès qu'ils seront instruits de votre accueil facile ,

D'autres viendront encor vous demander asile ;

Il en arrivera d^ cent lieux différents ;

Vous serez accablés de rhapsodes errants ,

Et, pour le seul plaisir d'écouter leurs chimères.

Vous vous ruinerez à nourrir des Homères. »

Il donnait ce surnom à l'aveugle vieillard ; Car Homère^ chez eux, veut dire mn$ regard.

Il dit , et se rassied. — Cependant son sarcasme Dans les cœurs refroidis sèche l'enthousiasme. Comme l'on voit fleurir, dans le mois printanier, Un pommier vigoureux, espoir du jardinier; Sous le premier baiser des soleils encor pâles , Chaque fleur blanche et rose entr'ouvre ses pétales , Et l'heureux jardinier vient visiter souvent Ces fleurs, berceaux des fruits, que balance le vent; Il voit d'un œil d'amour pousser les plus hardies Reproche leur paresse aux branches engourdies , Et va tous les matins compter son frais trésor. Accru d'une autre fleur, et puis d'une autre encor ; C'est que dans les boutons sont des pommes verm3illes

Dont l'automne féconde emplira ses corbeilles, Et du prix de leur vente il aura des outils , Et de chauds vêtements pour sa femme et ses fils. Mais parfois , dans la nuit , un vent glacé se lève Qui détruit tout d'un coup l'avenir de la sève; Le jardinier s'adlige, en voyant sous son doigt Tomber ses pauvres fleurs surprises par le froid ; Alors, foulant du pied leurs stériles promesses. Il maudit l'aquilon jaloux de ses richesses.

De même le marchand, de ses discours moqueurs, A flétri la pitié qui germait dans les cœurs. On compte les avis, et le sénat refuse D'accorder les secours demandés par la Muse.

— Aussitôt l'étranger, honteux de cet affront, Se retire en silence, aidé du forgeron.

Cependant le vieillard , le cœur plein d'amertume , Marchait le long des mers à la bruyante écume. u Ami, dit Tarmurier, ne sois pas soucieux; Ces hommes sont méchants, durs, avaricieux;»

Mais qu'importe! H te reste une sûre demeure Où tu vivras en paix jusqu'à ta dernière heure; Viens chez moi; tu pourras y chanter à loisir. Et nous écouterons tes chants avec plaisir. »

Mais lui, se retournant : « Ville aux chantres am^re, Cume, dit-il, reçois les adieux de Vllomùre:

Les immortelles sxurs., déesses des concerts , Te voulaient à jamais illustrer dans mes vers ; Mais tes fils ignorants dédaignent le génie; Tes fils ont repoussé les dons de l'harmonie ; Malheur à ces ingrats! un jour, ils connaîtront Qu'un poète a des dieux qui vengent son affront; Puisqu'ils n'estiment pas ce qui donne la gloire. Ils vivront ignorés et mourront sans mémoire.

« A la misère, moi, voué par Jupiter, Je saurai supporter mon destin d'un cxur fier.

Non , jamais je ne veux rentrer dans cette ville ; Mes pieds brûlent de fuir cette plage incivile ; Je m'en irai; j'irai chercher un autre endroit Où je me plairai mieux, quelque petit qu'il soit.

« Mais exaucez mes vœux, ô vierges immortelles, Muses! Si mes amours vous ont été fidèles, Et si, reconnaissant de vos doctes leçons.

J'eus soin de vous nommer dans toutes mes chansons. Que jamais ces pays, condamnés aux ténèbres, N'eufantent un chanteur qui les rende célèbres !

(( Quant à toi, Tychius, bon parmi les méchants, Qui, pauvre, as mieux agi que ces riches marchands. Tu seras immortel, grâce au vieillard malade; Car Homère écrira ton nom dans Y Iliade. »

FIN d'homère.

ULYSSE

TKAGÊDIB BN VERS, MÉLés DB CHOÎURS, EN TROIS ACTES AVEC PROLOGUE BT ÉPILOGUE

MipaisiNTii

POUK LA PUBMiiCRB POIS, A PARIS, SUR LB THK ATRR-P K A NÇ A I 8

LH 18 jui:< 1852.

LA MUSIQUE DES CHŒURS EST DE Cil. OOUNOD

PERSONNAGES ACTEURS

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ULYSSE. MM. Gfffrot.

TÉLÉxMAQUE. DELAD^AT.

EUMÉE. Maobakt.

ANTINOUS, \ / Chéri.

EURYMAQUE, / 1 Gdichaiii>.

AMPHINOME, ) prétendants. ( Didier.

€TÉSIPPE, l I Mathibn.

AMPHIMÉDON, 1 ( Bertin.

LE DEVIN THÉOCLYMÈNE. Ballade.

CORYPHÉE DES PORCHERS. Fonta.

SERVITEUR D'EUMÉE. Tronchet.

MÉLANTHIUS, serviteur des prétendants. Castel. UN AUTRE SERVITEUR DES PRÉ- TENDANTS. MONTET.

PÉNÉLOPE. • M"'" Judith.

MINERVE. Nathalie.

EURYCLÉE. THéxARD.

EURYNOME. Savary.

MÉLANTHO. Théric.

UNE naïade. Dr pont.

PHÉMIUS, chantri>. M. Sapix.

Choeur des NaIadbs. — Choeur des Torchers. — Choeur~des

Serviteurs des prétendakts. — Choeur des Suivantes fidèles. — Choeur des Svivante» infidèles.

ULYSSE

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