‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 140 sur 234 · LÉON, DELATOUR · texte numérisé non relu

LÉON, DELATOUR

DELATOUR, entrant avec un portefeuille.

Bonjour, Léon. Voici tes effets et ton compte.

LÉON

Merci.

DELATOUR

Sais^tu jusqu'où ton bénéfice monte?

LÉON

A peu près.

DELATOUR

Sans parler des petits gains courants, Cela monte à deux cent soixante mille francs. En un mois; c'est joli.

LÉON

Pour un apprentissage, Oui , ce n'est pas trop mal.

DELATOUR

Plus fortuné que sage !

Enfin, tant mieux! — Ce qui, joint aux vingt mille écus. Nous donne bien trois cent mille livres et plus?

LÉON , éUlant les billets sur la table.

Oui.

DELATOUR, lui faisant signe de s'en aller.

C'est l'heure où les champs sont pleins de poésie.

Les heureux changements sui-venus en Russie !

DELATOUR

A tes engagements s'il faut ajouter foi,

Tu n'en voulais pas plus pour retourner chez tpi.

LÉON

S'ils survenaient plus tôt, l'affaire était meilleure.

DELATOUR

Ainsi, tu vas partir?

LÉON

Sans doute.

DELATOUR

Tout à l'heure?

LÉON

Mais oui... dans quelques jours. — Par ton conseil prudent» J'ai vendu; j'ai bien fait, n'est-ce pas? Cependant On croit que nos Chemins pourront monter à mille.

DELATOUR

Tu ne partiras pas?

LÉON

Mais si; sois donc tranquille.

Remuant los biUets de banque apportés par Delatour.

C'est bon de manier les papiers que voici !

Se tournant vers Delatour.

Hein ! si je t'avais cru , je n'aurais pas ceci.

— La Bourse est-elle encore un affreux coupe-gorge?

DELATOUR

Toujours.

LÉON

Pour des niais, des agneaux qu'on égorge; Mais pour nous qui lisons dans l'avenir lointain , C'est l'orgueilleux combat de l'homme et du destin.

Qu'il est beau de dompter le sort que Ton défie ! Quel tout-puissant emploi de la philosophie !

DELATOUR

De la philosophie?

LÉON

Eh oui! ne faut-il pas Sonder le cœur de Thomme et Tesprit des États, Suivre la politique en ses métamorphoses , Voir poindre les effets qui germent dans les causes, Et, pénétrant les plans de chaque cabinet, Déduire T inconnu des actes qu'on connaît?

Un grand homme de Bourse en lui contient Tétoffe D*un profond politique et d'un grand philosophe.

DELATOUR

Oh ! oh !

LÉON

Nous admirons qu un œil audacieux Ait percé le secret des astres dans les cieux; Mais le cours régulier de ces sphères lointaines Obéit à des lois constantes et certaines; Et celui qui connaît les lois des passions , Soumet à ses calculs leurs perturbations.

Attelle à ses desseins leurs marches vagabondes. Celui-là fait bien plus que découvrir des mondes. — Vois dans ce rendez-vous des peuples différents Tout se heurter, les mœurs , les langues et les rangs : La Bourse! tout y vient; tout en sort; tout y rentre; Du moderne univers c'est le Cd'ur, c'est le centre; C'est le nœud qui, partout rapprochant les esprits, Rattache Vienne à Londre , et Berlin à Paris ; Ci'est elle enfin qui porte, arbitre de la terre. Dans les plis de sa robe ou la paix ou la guerre.

ACTK DEUXIÈME. 297

DELATOUR

<i'est-ù-dire, en un mot, que tu ne t'en vas plus.

LÉON

Si; mais laisse-moi donc liquider le surplus.

DELATOUR

Bon! je m'en charge.

LÉOX.

Et puis, une règle certaine, (^est qu'on ne doit jamais interrompre une veine. — A la première perte, il faudra s'arrêter.

DELATOUR

Que les voilà bien tous !

LÉON

Alors, tu peux compter...

Est-ce que Ton s'arrête avant la perte entière ? J'en crois cette promesse autant que la première.

LÉON

Dirait-on pas qu'ici je veux rester toujours!

<iu'est-ce que je demande? Au plus, huit ou dix jours.

Il faut bien voir Paris, pour conter à Camille

Tout ce qu'on fait de beau dans votre grande ville. <

DELATOUR

i)uo\l voilà ces transports si fiévreux, cet amant Aux yeux de qui l'attente est le pire tourment ! Ta furieuse ardeur me semble bien calmée; La Bourse a détrôné ta dame bien-aimée ?

LEON, vivement.

Tais-toi ! ne me fais pas cet outrage cruel ,

Et ne compare point la terre avec le ciel.

La Bourse, dans mon cœur, l'emporter sur Camille!

Moi! que j'aie à ce point une âme basse et vile!

Grand Dieu ! Mais ces billets , ces titres et cet or, J'anéantirais tout, des millions encor, Si, près d'elle, ces biens, où tu crois que j'aspire, Me devaient appauvrir seulement d'un sourire. Mais comment ces trésors pourraient-ils l'indigner? C'est pour la conquérir que j'ai su les gagner; C'est son nom que j'invoque; elle est la bonne étoile Qui , parmi tant d'écueils , a dirigé ma voile ; Et, si j'affronte encor ces flots tumultueux, C'est pour mettre à ses pieds un luxe somptueux.

DELATOUR

Et, pendant ce temps-là, si ton rival l'épouse?

LÉON

Non. De sa loyauté Camille est trop jalouse.

Elle attendra. C'est un de ces nobles esprits Qui ne manquent jamais aux engagements pris.

DELATOUR

Jadis ta confiance était bien moins robuste.

LKON.

C'était la pauvreté qui me rendait injuste.

Je ne suppose pas son amour si léger

Qu'après dix jours d'absence il puisse être en danger.

DELATOUR

Ma foi! fais à ton gré. Pour un agent de change,

J'ai pris, par bonté d'âme, un rôle assez étrange.

J'ai fait ce que j'ai pu ; je te redis ceci :

Le bonheur est là-bas, le désespoir ici.

C'est à toi de choisir entre ces deux conduites;

Je m'en lave les mains, et je m'absous des suites.

Il sort.

LEON, soûl, réfléchissant.

Si j'allais cependant devenir joueur!... Quoi !

Moi, joueur? Allons donci nul ne Test moins que moi.

Il va s'asseoir à la table , et rastemble ses biUets.

Page 1