‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 141 sur 234 · LÉON, PIERRE · texte numérisé non relu

LÉON, PIERRE

PIERRE, entr'ouTrant la porte.

Monsieur est-il seul?

LÉON

Oui. Qu est-ce? Ferme la porte.

PIERRE, ayant fermé la porto et s'aTançant.

Monsieur s'en va bientôt de Paris ?

LÉON

Que t'importe?

— Oui, bientôt.

PIERRE

En ce cas... Ah! ça me fend le cœur!...

Il £aut que monsieur cherche un autre serviteur.

LÉON, très-étonné.

Tu me quittes?

PIERRE, en gémissant.

Ilélas!

LÉON

Toi ! né dans mon domaine !

Qui m'as toujours servi I

Ça me fait une peine !

En pleurant.

Un si bon maître I ah I ah I

LÉON

Eh bien, alors, pourquoi?...

PIERRE

Je ne peux pas quitter la capitale.

LÉON

Toi!

PIERRE

Mes affaires, monsieur, m'attachent où nous sommes.

L K O N , so levant.

Tes affaires ?

PIERRE

Je gagne ici de grosses sommes.

LÉOX.

Et comment ça ?

PIERRE

Je joue à la Bourse.

LÉON, stupéfait.

Allons donc !

<]'est pour rire.

PIERRE

A monsieur je demande pardon ; Rien n'est plus vrai.

LÉON

Comment, drôle!... Ce ne peut être.

Où prendrais-tu l'argent? aux poches de ton maître ?

PIERRE, avec iudigiiatioii.

Oh! monsieur me fait tort! J'ai de Thonnèteté. J'avais mis, en dix ans, huit cents francs de côté.

LÉON

Et quel agent de change a prêté son office...?

PIERRE

C'est Mathieu.

LÉON

Qui, Mathieu?

PIERRE

Mathieu , fils à Maurice ; Vous savez bien, Mathieu... c'est Dubois, aujourd'hui, Le Dubois de monsieur Delatour.

LÉON

Quoi, c'est lui! J'en instruirai son maître; — et toi, grand imbécile, Laisse là ce fripon.

PIERRE

Oh! c'est un homme habile ; II me conseille bien.

LÉON

Oui ! d'exposer au jeu , D'un seul coup, tout l'argent amassé peu à peu! — Mais la Bourse, niais, pour ceux de ton espèce Est un puits qui boira votre dernière pièce.

PIERRE

Que non pas! je sais bien qu'on y gagne à tout coup, Et que monsieur, lui-même, y profite beaucoup.

Léon su mord les lôvres.

Je n'ai pas des billets comme monsieur en brasse;

Mais quinze cents francs, da! ça vaut qu'on les ramasse.

LÉON

Tu les as ?

PIERRE

Oui, pardine!

Il tire un portefeuille de sa poche.

LÉON

Eh bien, écoute-moi.

Puisqu'ils sont venus, bon! — fais-en un sage emploi : Va-t'en vite chez nous; épouse Madeleine; Achète du bétail, prends à ferme un domaine;

Use en garçon prudent d'un imprudent succès, Et ne hasarde plus, surtout, d'autres essais. — Pars.

PIERRE

Ça ne presse pas. J'aime assez le village; Mais Paris, voyez-vous, me plaît bien davantage. C'est bien plus grand, aussi. Tant de beaux magasins! Des places! des palais! des jets d'eau! des bassins !

LÉON, serrant ses billets dans un secrétaire.

Tu restes pour jouer, vaurien!

PIERRE

Tiens! c'est dans l'ordre :

On pêche aussi longtemps que le poisson veut mordre. Quand la fortune vient, je tournerais le dos? Pas si simple, ma foi! J'empoche ses cadeaux. Là-bas , pour quelques sous, je me tuais de peine; En me baissant, ici, je prends l'or à main pleine; J'aime beaucoup mieux ça.

LÉON

Fainéant !

PIERRE

Je serai Gros bourgeois, quelque jour, et je me marîrai; Et si la Madeleine est restée encor fille...

Eh bien!... je ne dis pas... elle est assez gentille... Nous verrons.

LÉON

Tu perdras jusqu'à ton dernier sou; Et ce sera bien fait. — Va, casse-toi le cou ; Je m'en lave les mains.

PIERRE

Oh! je n'ai rien à craindre, Et Dubois m*a bien dit...

LÉON

Fais ! Ne viens pas te plaindre , Alors; n* espère pas rentrer auprès de moi; Je serai sans pitié pour un sot comme toi, Un paresseux, qui craint de pousser la charrue; Un fat...

PIERRE, humblement.

Monsieur...

LÉON

Va-t*en. Ote-toi de ma vue.

Pierre sort, tout confus, par une porto intérieurt. LéoQ, seul.

<Iomprend-on ce nigaud!...

Page 1