LÉON, PIERRE
PIERRE, entr'ouTrant la porte.
Monsieur est-il seul?
LÉON
Oui. Qu est-ce? Ferme la porte.
PIERRE, ayant fermé la porto et s'aTançant.
Monsieur s'en va bientôt de Paris ?
LÉON
Que t'importe?
— Oui, bientôt.
PIERRE
En ce cas... Ah! ça me fend le cœur!...
Il £aut que monsieur cherche un autre serviteur.
LÉON, très-étonné.
Tu me quittes?
PIERRE, en gémissant.
Ilélas!
LÉON
Toi ! né dans mon domaine !
Qui m'as toujours servi I
Ça me fait une peine !
En pleurant.
Un si bon maître I ah I ah I
LÉON
Eh bien, alors, pourquoi?...
PIERRE
Je ne peux pas quitter la capitale.
LÉON
Toi!
PIERRE
Mes affaires, monsieur, m'attachent où nous sommes.
L K O N , so levant.
Tes affaires ?
PIERRE
Je gagne ici de grosses sommes.
LÉOX.
Et comment ça ?
PIERRE
Je joue à la Bourse.
LÉON, stupéfait.
Allons donc !
<]'est pour rire.
PIERRE
A monsieur je demande pardon ; Rien n'est plus vrai.
LÉON
Comment, drôle!... Ce ne peut être.
Où prendrais-tu l'argent? aux poches de ton maître ?
PIERRE, avec iudigiiatioii.
Oh! monsieur me fait tort! J'ai de Thonnèteté. J'avais mis, en dix ans, huit cents francs de côté.
LÉON
Et quel agent de change a prêté son office...?
PIERRE
C'est Mathieu.
LÉON
Qui, Mathieu?
PIERRE
Mathieu , fils à Maurice ; Vous savez bien, Mathieu... c'est Dubois, aujourd'hui, Le Dubois de monsieur Delatour.
LÉON
Quoi, c'est lui! J'en instruirai son maître; — et toi, grand imbécile, Laisse là ce fripon.
PIERRE
Oh! c'est un homme habile ; II me conseille bien.
LÉON
Oui ! d'exposer au jeu , D'un seul coup, tout l'argent amassé peu à peu! — Mais la Bourse, niais, pour ceux de ton espèce Est un puits qui boira votre dernière pièce.
PIERRE
Que non pas! je sais bien qu'on y gagne à tout coup, Et que monsieur, lui-même, y profite beaucoup.
Léon su mord les lôvres.
Je n'ai pas des billets comme monsieur en brasse;
Mais quinze cents francs, da! ça vaut qu'on les ramasse.
LÉON
Tu les as ?
PIERRE
Oui, pardine!
Il tire un portefeuille de sa poche.
LÉON
Eh bien, écoute-moi.
Puisqu'ils sont venus, bon! — fais-en un sage emploi : Va-t'en vite chez nous; épouse Madeleine; Achète du bétail, prends à ferme un domaine;
Use en garçon prudent d'un imprudent succès, Et ne hasarde plus, surtout, d'autres essais. — Pars.
PIERRE
Ça ne presse pas. J'aime assez le village; Mais Paris, voyez-vous, me plaît bien davantage. C'est bien plus grand, aussi. Tant de beaux magasins! Des places! des palais! des jets d'eau! des bassins !
LÉON, serrant ses billets dans un secrétaire.
Tu restes pour jouer, vaurien!
PIERRE
Tiens! c'est dans l'ordre :
On pêche aussi longtemps que le poisson veut mordre. Quand la fortune vient, je tournerais le dos? Pas si simple, ma foi! J'empoche ses cadeaux. Là-bas , pour quelques sous, je me tuais de peine; En me baissant, ici, je prends l'or à main pleine; J'aime beaucoup mieux ça.
LÉON
Fainéant !
PIERRE
Je serai Gros bourgeois, quelque jour, et je me marîrai; Et si la Madeleine est restée encor fille...
Eh bien!... je ne dis pas... elle est assez gentille... Nous verrons.
LÉON
Tu perdras jusqu'à ton dernier sou; Et ce sera bien fait. — Va, casse-toi le cou ; Je m'en lave les mains.
PIERRE
Oh! je n'ai rien à craindre, Et Dubois m*a bien dit...
LÉON
Fais ! Ne viens pas te plaindre , Alors; n* espère pas rentrer auprès de moi; Je serai sans pitié pour un sot comme toi, Un paresseux, qui craint de pousser la charrue; Un fat...
PIERRE, humblement.
Monsieur...
LÉON
Va-t*en. Ote-toi de ma vue.
Pierre sort, tout confus, par une porto intérieurt. LéoQ, seul.
<Iomprend-on ce nigaud!...