‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 151 sur 234 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Les Mêmes, JULIE D'ARGENTAL.

JULIE, enUaM.

Me voilà; je reviens; et ma visite est faite. Je vous ai longuement laissés en tête-à-tête.

Maniant la broderie de Camille.

Un merveilleux dessin! il est de très-bon goût. — Qu'avez-vous dit?

REYNOLD

Mais rien.

JULTE.

Cela veut dire tout.

Elle va déposer son mantelet et son chapeau sur un meuble. CAMILLE.

J'annonçais à Reynold, comme étant de mes proches, Mon futur mariage avec monsieur Desroches.

JULIE, s'asseyant auprès de Camille, qui a repris sa broderie.

Bon! tu m*en as parlé; mais, moi, je n'y crois pas.

CAMILLE

Il est très-arrêté pourtant.

JULIE

Tu le rompras.

CAMILLE

Moi, le rompre? Jamais.

JULIE

Tu le rompras, te dis-je.

CAMILLE

Mon Dieu , non !

JULIE

Mon Dieu, si! Je l'entettds; je l'exige; II. t\

Eh ! j'ai des droits : j'étais ton intime au couvent. Je ne souffrirai pas qu'on aille plus avant.

CAMILLE , se lovant.

Julie !

JULIE, se levant aussi.

Oh! gronde; boude; il n'est pas de « Julie! » Je t'empêcherai bien de faire une folie.

Baissant un peu la voix.

— Quoi ! quand un grand esprit, un homme plein d'honneur. Loyal, ferme, vaillant, t'aime de tout son cœur!...

A Reynold , qui lui fait des signes pour rinterromprc.

Je ne me tairai pas, et c'est trop de scrupule. Il faut crier au feu , lorsque la maison brûle ; Et je sers mes amis, moi, malgré leur refus.

Montrant Reyneld.

Quand il t'aime , entends bien , comme l'on n'aime plus , Tu vas lui préférer monsieur Léon Desroches!

CAMILLE

Que lui reproches-tu?

JULIE

Je lui fais cent reproches.

En un seul mot : il joue à la Bourse.

CAMILLE, souriant.

Je sai , Et sais pourquoi; lui-même il s'en est confessé.

Elle revient s'asseoir.

JULIE

Il n'est pas sur ce point confession qui tienne. Et ma science est là, pour suppléer la tienne. — Tu sais comme je fus mariée : on vous prend A l'école, on vous livre aux mains du plus offrant; Bref! j'ai donc un mari, grand seigneur de la Bourse,

Si bien que mes avis viennent de bonne source.

Elle s'assied auprès de Camillo.

Afi ! chère , il faut ouïr ces conversations

Que la Flore du change émaille d'actions!

Dieu t'en garde! j'en suis encor tout engourdie,

Et je bâillerais moins à quelque tragédie.

Mais c'est le moindre mal. Ln visage assombri,

Un financier toujours , et jamais un mari ;

Une humeur dont il faut supporter la rudesse ,

Et dont le thermomètre est la hausse ou la baisse ;

Un homme qui, s'il perd, revêche et refrogné.

Se plaint, même en gagnant, d'avoir trop peu gagné;

Sans compter que les gains, dans ce genre de vie,

Chez quelques Danaés vont se résoudre en pluie;

Tels seraient les plaisirs dont tu t'enivrerais.

Et que je puis vanter, connaissant leurs attraits.

REYNOLD

C'est un arrêt, en bonne et gracieuse forme.

Aux femmes appartient l'honneur d'une réforme , Et, si contre la Bourse elles voulaient s'unir, Son règne assurément serait près de finir.

JULIE

Est-ce que nous avons aujourd'hui quelque empire !

C'était bon autrefois. — Je me suis laissé dire

Qu'on s'occupait alors des femmes, qu'on tâchait

De leur paraître aimable, et qu'on les recherchait.

Alors régnaient aussi les arts, que l'on dédaigne,

Les arts, associés toujours à notre règne;

On mettait à causer d'un livre, d'un tableau.

D'un marbre, à discuter les principes du beau,

La même ardeur qu'on met, en dix-huit cent cinquante,

A discuter les cours et causer de la rente.

REYNOLD

C'est assez vrai.

CAMILLE

Pourtant, il est des cœurs bien nés.

Qui, par le flot du jour un moment entraînés, Mais ayant conservé leur noblesse première, Se sauvent par l'amour, et suivent sa lumière.

JULIE

Non, non, il n'en est point.

Regardant Reynold.

Du moins, il en est peu.

Pleurons l'amour! l'amour est tué par le jeu. Je n'entends plus parler des choses qui me plaisent; Pour ceux qui parlent Bourse, autant vaut qu'ils se taisent. On m'ennuie ; on m'endort. J'enrage. — J'ai promis Que je m'immolerais cent de mes ennemis.

C'est ton monsieur Léon qui sous la main me tombe; Tant pis! c'est le premier que j'oflre en hécatombe. En attendant le reste , il me patra l'ennui Dont l'orage amassé crève d'abord sur lui.

CAMILLE

Mais il ne joûra plus.

JULIE

Erreur; il joue encore.

CAMILLE

Vingt mille francs restés en suspens, pour tout clore. Mon père l'a voulu.

REYNOLD

Camille, songez-y:

C'est le pire début que d'avoir réussi.

CAMILLE, se letant, et s'approchant de Reynold.

Savez-vous quelque chose? "^

lûformez-vous, vous-même.

J U L I E 9 se letant impatientée.

Oh ! je reconnais là sa retenue extrême.

REYNOLD

Oui , ces délations contre un rival heureux Répugnent, je l'avoue, à des cœurs généreux.

Et, si vous n'aviez pas touché cette matière. J'aurais gardé, madame, une réserve entière.

CAMILLE, près de pleurer.

Ah! c'est à qui de vous sera le plus blessant.

Et vous vous unissez , tous deux , contre un absent.

REYNOLD

Ah! madame!

Camille, leur tournant le dos, va s'accouder sur la cheminée, la tôte dans la main, et pleurant.

JULIE

Méchante ! injuste ! il prend envie De te laisser, toi-même, empoisonner ta vie.

REYNOLD

Madame, c'est assez; ne la tourmentez plus; Contre le cri du cœur les mots sont superflus. Touché de votre appui, souffrez que je désarme Un zèle qui pourrait lui coûter une larme.

A Camille.

Adieu, cousine.

Camille revient vers lui et lui serre affectueusement U main. -- U sort.

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