‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 158 sur 234 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

Eh! prenez-vous conseil d'une tête à Tenvers, Qui bavarde sans cesse, à tort et à travers, Que l'ardeur de montrer un esprit — contestable , Pousse à l'impertinence et rend insupportable , Et qui, d'un lourd banquier dévorant mal l'ennui, Se venge de l'hymen sur les amours d' autrui!

CAMILLE

Je sais qu'elle vous hait; mais ce qui fait ma peine» C'est de vous voir prêter un triomphe à sa haine. Ce n'est pas tout : avant que vous soyez venu , De la Bourse et de vous on s'est entretenu ; Et, par un sentiment que vous devez comprendre. Je m'irritais, Léon, d'avoir à vous défendre. C'est un bonheur si vif que d'entendre applaudir Celui qu'en sa pensée on se plaît à grandir!

La louange donnée à l'homme que l'on aime.

Produit le même effet que donnée à soi-même; On rougit; on voudrait parler, on n'ose pas.

Et l'orgueil qu'on savoure est mêlé d'embarras. De même, atteinte au cœur par le trait qui l'offense » On est humiliée en prenant sa défense.

LÉON

Et qui donc était là, madame, ce matin?

CAMILLE

Julie avec Reynold.

LÉON, marchant avec agitation.

Reynold ! C'était certain.

Un cousin. — Les cousins sont toujours une peste.

CAMILLE

Léon!...

Oh ! ce Reynold ! comme je le déteste !

Ln phraseur ! un pédant ! solennel ! sérieux ! Ayant Tair de nourrir un deuil mystérieux !

Exagérant Thonneur, selon cette tactique D'exalter les vertus qu'on néglige en pratique ! L'honneur ! — Mais cet honneur lui faisait une loi De ne pas m'attaquer, si ce n'est devant moi.

CAMILLE

Aussi n'a-t-il rien dit qu'il n'eût pu dire en face. En générosité, Léon, il voiis efface.

— Ah! voilà ma douleur! il est meilleur que vous; Vous n'êtes plus , Léon , le plus noble entre tous. Voilà pourquoi je fus par Julie offensée;

En vous calomniant , elle m'eût moins blessée.

Bile se laisse tomber sur une chaise, avec tristesse. LÉON, s'approchant d'elle, tendrement.

Que vous me traitez mal !

CAMILLE, plus doucement.

Que votre tort est grand !

LÉON

Vous m'aviez pardonné.

CAMILLE

C'était bien différent :

Si, pour me conquérir, la faute fut permise.

Pourquoi continuer, quand vous m'eûtes conquise?

LÉON

Accusez votre père à qui j'obéissais.

CAMILLE

Mon père?... Eh! je ne puis lui faire son procès; Je n'ai nul droit sur lui; de sa part tout est sage;

— Mais j'ai des droits sur vous, et j'en veux faire usage.

340 LA boURSE.

LÉON 9 s'agenouillant devant elle.

Ah! parlez! ordonnez! Je déteste à vos pieds De vils entraînements, par ma honte expiés.

J'ai rougi devant vous; il n'était pas possible D'inventer un affront qui me fût plus sensible.

CAMILLE

Faisons la paix! Léon; je renais à l'espoir.

— Je ne m'informe pas, et ne veux pas savoir

Si , des vingt mille francs dépassant les limites ,

Vous gagnez ou perdez plus que vous ne le dites;

Mais j'ai cru vous donner, en venant à Paris ,

Une preuve d'amour dont j'exige le prix.

Ma démarche , je crois , prouve assez de tendresse

Pour que de votre cœur je sois seule maîtresse ,

Et contraigne à la fm , voulant tout détrôner,

La Bourse , ma rivale , à me l'abandonner ;

Oui, tout entière à vous, je vous veux sans partage;

J'en attends la promesse, — et j'en demande un gage.

LKON, avec empressement.

Quel gage?

CAMILLE, se levant.

Jurez-moi, Léon, sur votre honneur, ()ue, si grandes que soient les chances de bonheur. Pour aucune raison , présente ni future , Vous ne joûrez jamais à la Bourse.

LÉON

Je jure...

CAMILLE, l'interrompant en lui posant la main sur le bras.

lît, soit que vous gagniez ou perdiez jusqu'ici, Vous le jurez, Léon, de l'heure que voici, lit quels que soient les cours, en sortant d'ici même. Vous allez ordonner un règlement suprême.

LÉON

Oui.

CAMILLE, soleunellemeDt.

Songez qu*un serment est si sacré pour moi , Que je mourrais plutôt que de fausser ma foi, Et que, de mon mépris accablant le parjure, Je ne le reverrais jamais plus.

LÉON-

Je le jure.

CA51ILLE

SurThonneur?

LÉON

Sur Thonneur.

CAMILLE, lui tendant la main, et le relevant.

Soyez tranquille, ami; Mon ferme attachement est encore affermi.

Ne craignez pas Reynold; c'est vous, vous seul que j'aime; Nul n'est meilleur, plus grand, plus noble que vous-même; Vous n'avez rien perdu des vertus que j'aimais; Je vous estime plus aujourd'hui que jamais.

Et rends grâce, à présent, au travail de Julie Qui croyait nous brouiller, et nous réconcilie. — Allez vite.

Bile lui donne sa main à baiser, et rentre dans ses api urtemcnts. Léon la suit des yeux avec bonheur.

Page 1