‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 163 sur 234 · LÉON, ALFRED, DELATOUR · texte numérisé non relu

LÉON, ALFRED, DELATOUR

LÉON

Eh bien?

ALFRED

Quand j'allais à la Bourse, J'ai rencontré monsieur, qui m'épargne la course.

LÉON

Qu'a-t-on fait?

ALFRED

Plus avant je n'ai donc pas poussé, Puisque monsieur m'a dit ce qui s'était passé.

LÉON

Mais que s'est-il passé?

ALFRED

Nous revenons ensemble.

Pour vous en informer.

LÉON

Dites-le donc ! — je tremble.

ALFRED

Monsieur vous le dira, mon cher, bien mieux que moi; Il est agent de change, et c'est dans son emploi.

LÉON, â OeUtour.

Parle , au nom du ciel ! parle !

DELATOUR

On a baissé.

LÉON

La baisse !

— On a baissé.

ALFRED

C'est dur ! il faut qu'on le confesse.

Quand nous sommes vainqueurs, dire qu'on a baissé! Si nous étions battus, on aurait donc haussé?

DELATOUR

On a craint qu'un succès, si brillant pour la France, De la paix qu'on rêvait n'éloignât l'espérance.

LÉON

Lâches!

ALFRED

C'est un calcul de mauvais citoyen, Un acte d'incivisme, — où je perds tout mon bien. Ah ! c'est ainsi chez vous que la gloire se cote ? Et moi qui poursuivais la hausse en patriote ! Cette Bourse, morbleu ! n'a donc rien dans le cœur! Ventre affamé n'a point d'oreilles... pour l'honneur!

On a baissé... beaucoup?

DELATOUR

Assez pour qu'il ne reste Rien de ton patrimoine.

ALFRED

triomphe funeste !

C'est ainsi que Pyrrhus disait avec effroi :

« Encore .une victoire, et c'en est fait de moi. »

LEON

Rien?

Il tombe accablé sur un siège.

DELATOUR

Même, tu me dois dix mille francs en compte.

LEON

Fort bien ; cela manquait pour couronner ma honte.

DELATOUR

Tu me paîras plus tard. — Par des discours cruels Je n'aggraverai pas tes regrets actuels; Le moment du reproche est passé. Je t'invite Seulement à tâcher que la leçon profite.

LÉON, la tête entre les mains.

Ah!

Gomme tu dois être en un grand embarras, Voici quelques billets ; rends-les quand tu pourras.

11 pose des billets de banque sur la table, et, voyant que Léon les repousse.

Prends donc.

ALFRED

Prenez toujours, grand enfant que vous êtes I Le mariage est là pour acquitter vos dettes.

Pour moi, dès aujourd'hui pleine conversion; Régime de sagesse et de dévotion ; Je vais édifier ma tante vénérable, Si bien qu'avant un mois je serai mariable.

— Ne m'en veuillez pas, cher, si je me suis mépris; Qui diable l'aurait cru! Comme vous je suis pris. Aussi je ne veux plus jouer — qu'après ma noce.

Et j'attends Waterloo pour me mettre à la hausse.

— Voyons , morbleu ! du cœur !

3oi LA BOURSE.

LÉON

Messieurs, en ce moment.

J'ai besoin d'être seul; excusez-moi.

ALFRED

Comment!

Rester là, seul, rongeant votre mélancolie!

— Égayez-vous! venez...

LÉON

Non ; je vous en supplie ; Laissez-moi, laissez-moi.

DELATOUR, à Alfred.

Ne le tourmentons pas ; Sortons.

ALFRED, se retournant avant de sortir, et voyant Léon morne et silencieux.

Pauvre garçon ! comme le voilà bas.

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