SCÈNE IV
Les Mêmes, LE VICOMTE DE LUZINAY,
LE MARQUIS D ' A R T A S ; ils s'approchent de la comtesse ct la saluent.
Que devenez-vous , monsieur de Luzinay ? On ne vous a vu nulle part.
DE LUZINAY.
Madame , je sors des bois. J'ai passé trois grands jours en Alsace, dans le château d'une vieille tante.
ACTIi: PREMIER. 414
LA COMTESSE
C'est d'un bon héritier. — Comment vous y êtes-vous comporté?
DE LUZÏNAY.
Très-maussadement. Ma tante s'entoure de gens de son âge ; jugez si j'étais fourvoyé au milieu de ce cercle antique ! Ils ne savent rien des choses de notre monde ; ils n'ont jamais entendu parler de Franc-Picard ni d'Orkousta; on n'a pas idée de leur ignorance. Figurez-vous que, pendant trois jours, il n'a été question que d'histoire , de sciences et de littérature !
LA COMTESSE
N'avez-vous point couru quelque renard, pour vous remonter l'imagination?
DE LUZIXAV.
Ah bien, oui! on ne trouverait pas une meute à dix lieues à la ronde. Par bonheur, c'était avant-hier steeplechase à la Marche , ce qui m'a fourni une raison décente pour m' échapper.
LA COMTESSE
Ah ! vous étiez aux courses de la Marche? Contez-nous un peu comment cela s'est passé. d'artas.
Je vois, madame, que vous ignorez le grand événement.
LA COMTESSE
Quel grand événement? (so tournant vers oontard.) Est-ce qu'il y a un grand événement ?
gontard.
On dit que la question d'Italie est réglée.
d'artas.
Ce n'est pas ce que j'entendais. Je voulais parler du
magnifique succès d'un cheval, inconnu jusqu'alors, dans la course des gentlemen; à la surprise générale, qui a éclaté en applaudissements , il a battu au petit galop les grandes écuries, représentées par leurs meilleurs chevaux. — Ce vainqueur, madame, c'est le Dur de htayenne^ que montait M. de Luzinay.
LA COMTESSE, se tournant yen le ricomtc.
En vérité?
DE LUZINAY, modestement.
Oui, madame. — Le prix était de cinq mille francs pour tous chevaux; entrées, deux cents francs, moitié forfait; poids : trois ans, 65 kilogrammes; cinq ans et audessus, 77 kilogrammes; distance: 2,400 mètres; quinze chevaux engagés : trois retirés. — A deux heures, le départ a été donné > et le Duc de Mayenne est arrivé premier, de deux longueurs , battant Princesse de Navarre , à M. de Turfière, montée par M. Horseman, suivie de loin par les autres chevaux. A proprement parler, ce n'était pas une course, c'était tout au plus un match entre le Duc de ^fayenne et Princesse de Navarrcy tous les autres distancés. Comme mon cheval n'était pas favori , j'ai pu l'avoir à une grosse cote, et j'ai gagné 2,500 louis.
LA COMTESSE
Un joli denier ! Ce sont lauriers d'or, dont la victoire vous a couronné.
DE LUZINAY.
Le temps, qui vient de tourner si brusquement au froid, était d'une douceur extrême ; la prairie était émaillée de voitures; les tribunes resplendissaient des plus jolies femmes du grand monde; — mais vous manquiez à cette fête, comme vos regards manquaient à mon succès incomplet.