EURYNOME
Un vieillard l'accompagne.
ULYSSE, à Télémaque.
Soyons prudents !
Ils avancent.
TÉLÉMAQUE, à Pénélope.
Voici l'hôte dont nous parlions.
Ma mère. Quoique pauvre et vêtu de haillons, Vous devez cependant lui faire bon visage , Car il paraît instruit et parle en homme sage. Il a connu mon père en pays étranger.
Dit-il; et, s'il vous plaît, on peut l'interroger.
— Veuillez donc le traiter honnêtement, ma mère.
Il se place derrière le siège de sa mère.
PÉNÉLOPE
Vous ne m'apprendrez pas ce qu'il convient de faire , \I)n fils. Aurais-je acquis un renom de vertu, Si j'accueillais moins bien l'étranger mal vêtu?
Approchez-vous, mon hôte, et seyez-vous vers Tàtre. Demain , vous dtnerez à la table du pâtre.
On vous fera coucher, ce soir, dans un endroit Où vous pourrez dormir sans endurer le froid; Et, si je m'aperçois que vous parlez sans fraude. Je vous ferai présent d'une robe ample et chaude.
— Répondpz-moi, d'abord.
Bile fait signe à Buiynome et aux sai vantes fidèles de s'éloigner. Biles sortent tontes, à l'exception de la nourrice.
Comment vous nommez-vous ?
Quel est votre pays? Qui vous conduit chez nous?
ULYSSE
C'est donc vous que je vois, magnanime princesse, Vous dont chacun s'accorde à vanter la sagesse ! Je vous salue, ô vous dont le nom glorieux A rempli l'univers et volé jusqu'aux cieux !
PÉNÉLOPE
Ah! ne m'appelez plus glorieuse, à cette heure. S'il est un triste nom pour la veuve qui pleure. Donnez -le-moi, vieillard; car ma gloire a péri Du jour où j'ai perdu mon bien-aimé mari.
— Dites-moi cependant quels lieux vous ont vu naître.
ULYSSE
Je suis né fils de roi. Vous connaissez peut-être
La Crète , une grande île au sud de notre mer.
Ou commandait Minos, issu de Jupiter.
Son fils Deucalion, d'un premier hyménée.
Eut deux enfants, dont l'un se nomme Idoménée;
Je suis son autre fils et me nomme Aëthon.
Nous étions tous deux beaux et vaillants, disait-on.
— Or, Ulysse voguait vers Troie ; une tempête
9î ULYSSE.
Contraignit ses vaisseaux à relâcher en Crète.
MouTement d'attention parmi les femmes.
J'accueillis de mon mieux Ulysse en ma maison ; Il y resta neuf jours, ayant tout à foison ; Et le dixième jour, la tempête calmée Lui permit de partir, suivi de son armée.
PÉNÉLOPE
Quoi! vraiment! c'était bien Ulysse, mon époux?
ULYSSE
Oui, reine, c'était lui.
PÉNÉLOPE
Vous l'avez eu chez vous ?
ULYSSE
Je fus son hôte.
PÉNÉLOPE
dieux! — Approchez; que je puisse Serrer aussi la main que serra mon Ulysse.
Bile lui prend la main en pleurant.
souvenir, mêlé de peine et de douceur !
ULYSSE, à part.
Grands dieux! que je voudrais l'attirer sur mon cœur!
A Pénélope, en retirant sa main.
Reine, laissez ma main, trop rude pour les vôtres.
PÉNÉLOPE
Toute rude qu'elle est, je la préfère à d'autres.
— Parlez d'Ulysse encor.
ULYSSE
Vos pleurs vont redoubler.
PÉNÉLOPE
J'aime que ce soit lui qui les fasse couler.
— Vous parlait-il de moi quelquefois?
ULYSSE
Oh! sans cesse.
Il avait pour épouse une belle princesse; Il Taimait tendrement; parti contre son gré, Il regrettait beaucoup d*en être séparé.
PÉNÉLOPE
Puis encore ?
ULYSSE
Elle était aussi sage que belle ; 11 n'appréhendait pas qu'elle fût infidèle ; Et ce qui redoublait encore son amour, 11 en avait un fils aussi beau que le jour.
PÉNÉLOPE
Ah ! cher Ulysse ! — Aux dieux tu demandais en grâce
Qu'il te naquît un fils héritier de ta race ;
Tu l'as vu naître; hélas! tu ne devais plus voir
Ce fils tant désiré, ce fils, ton doux espoir.
Bile embrasse Télémaquo et se rassied.
— Attendez : je vais voir, maintenant que j'y songe. Si vous êtes sincère ou faites un mensonge.
Lorsqu'en votre palais Ulysse eut abordé , Quel était son manteau? tout simple, ou bien brodé?
ULYSSE
Autant qu'il m'en souvient encore, grande reine, Il avait un manteau de pourpre , en double laine.
PÉNÉLOPE
C'est vrai.
ULYSSE
Qui s'attachait par une agrafe d'or.
PÉNÉLOPE
C'est moi qui l'ai posée.
ULYSSE
Et brodé sur le bord.
94 ULYSSE
PÉNÉLOPE
Comment?
ULYSSE
La gueule ardente et les yeux écarlates , Un chien tenait un faon palpitant sous ses pattesr
PÉNÉLOPE
Le chien mordait le faon qu'il venait d'attraper.
Et le faon agitait les pieds pour s'échapper.
PÉNÉLOPE, à Télémaque.
C'est cela !
A Ulysse.
J'en suis sûre, après un tel indice , Oui, vous avez chez vous accueilli mon Ulysse. Ah ! cher hôte, j'avais pour vous de la pitié ; Je vous aime à présent d'une grande amitié.
Elle se lève et va vers Ulysse, qu'elle regarde avec attention.
— Noble étranger! malgré votre aspect misérable. On voit bien quelque chose en vous de vénérable ; Même, c'est singulier, en regardant de près.
Je trouve un certain air d'Ulysse dans vos traits. Et, lorsque vous parlez, illusion plus grande! 11 semble que ce soit Ulysse que j'entende.
ULYSSE
C'est que tous vos esprits de lui sont possédés ; Vous le voyez partout ; partout vous l'entendez.
— J'étais bien plus âgé que le fils de Laërte ; Que ne suis-je pareil ! je serais plus alerte.
PÉNÉLOPE
C'est vrai; je m'égarais. — Savez-vous, ô vieillard. Ce que me dit Ulysse, au moment du départ?
Non.
PÉNÉLOPE
Il me dit, ayant mis sa main dans la mienne : « Je ne sais si les dieux voudront que je revienne ; Les Troyens sont, dit-on, adroits aux javelots. Et peu de nos guerriers repasseront les flots.
— Toi , maintiens la maison dans un état prospère ; Prends soin, plus que jamais, de Laërte, mon père. »
ULYSSE
Et vous avez sans doute agi selon ses vœux ?
PÉNÉLOPE
Oh! oui; j'ai redoublé de soins affectueux.
ULYSSE
C'est une piété , reine , qui vous honore !
PÉNÉLOPE
« Élève notre fils, ajouta-t-il encore ; Fais-en un vaillant chef. »
ULYSSE
Vous avez réussi.
PÉNÉLOPE
« Et, si des voyageurs se présentent ici.
Songe à moi, qui serai loin de tout ce que j'aime.
Et fais-leur bon accueil par égard pour moi-même. »
— Voilà ses derniers mots. — En prenant soin de vous , Je serai donc fidèle au vœu de mon époux.
ULYSSE, à part, lovant les mains au ciel.
Jupiter!
PÉNÉLOPE
Plutôt que d'errer par le monde , Restez ; vivez ici dans une paix profonde ; Rien ne vous manquera, ni pain ni vèt3nient,
96 ULYSSE
Et nous pourrons causer d'Ulysse longuement.
J'entendrai votre voix à la sienne pareille.
ULYSSE
Mais...
PÉNÉLOPE
Puis mon fils est jeune; il faut qu'on le conseille ; Les leçons d'un vieillard auront plus de crédit.
— Restez chez nous !
ULYSSE
Eh bien ! . . . oui . . . peut-être . . .
PÉNÉLOPE
C'est dit.
A Eur}'cléo.
Va promptement, nourrice» en une chambre close; Fais dresser un bon lit où mon hôte repose ; Et, quand tu reviendras, pour apprêter son bain, Tu feras bouillir l'eau dans un vase d'airain.
Baryclée sort.
J'imagine qu'Ulysse erre en des solitudes,
Et qu'il a comme vous les pieds et les mains rudes.
La vieillesse vient vite à qui souffre souvent.
— Mais, non.;, je ne crois pas qu'Ulysse soit vivant.
Bile va se rasseoir.
ULYSSE
reine, si les dieux (le doute est une offense) Aunent la chaste épouse et prennent sa défense ; S'ils sont reconnaissants des soins hospitaliers Que reçoit le vieillard admis à vos foyers ; S'il est une justice, et si nous devons croire Que le bon droit vainqueur tourne à leur propre gloire ; Croyez, reine, croyez que ces dieux tout-puissants Ne vous délaissent pas, quoiqu'ils semblent absents.
EURYCLEE) rentrant brusquement.
Les prétendants I
PENELOPE
ciel !
EURYGLÉE.
Ils montent tous ensemble.
On entend leurs clameurs dont le portique tremble.
ULYSSE
Les prétendants !
EURYGLEE) écoutant â la porte.
Quel bruit!
TÉLÉMAQUE, à Pénélope.
Nous VOUS protégerons ; N'ayez peur. Je suis d'âge à venger vos affronts.
PÉNÉLOPE
Gardez-vous bien, mon fils, d'exciter leur colère! Ils sont plus forts que vous. — Partez ! partez !
TÉLÉMAQUE, avec un geste do Gerté.
Ma mère...
PÉNÉLOPE
Hélas! toujours mes pleurs d'autres pleurs sont suivis. J'ai perdu mon époux, perdrai-je encor mon fils! S'il faut qu'ainsi deux fois ma gloire soit éteinte. Je ne survivrai pas à cette double atteinte.
ANTINOUS, dans le vestibule.
Arrêtez la rebelle !
EURYNOME, dans le vestibule.
A l'aide!
ANTINOUS, dans le vestibule.
Arrêtez-la !
Burjnome et les suivantes fidèles se précipitent, efTrayées, dans la chambre de Pénélope.