SCÈNE V
Les Mêmes, GEORGE.
LAURE
Ah! ciel!
GEORGE
Que m*a-t-on dit, grand Dieu!
Que vous vous mariez , vous ! et de votre aveu !
— Non, votre père seul en conçut la pensée; Mais vous, n'est-il pas vrai? vous l'avez repoussée; Vous n'avez pas payé de cet indigne prix
Un cœur si confiant, si tendrement épris;
Non , dans cet art cruel vous n'êtes pas instruite ,
D'encourager l'amour pour le trahir ensuite.
Un amour véritable a dû vous émouvoir;
Car je vous aime, moi; vous l'avez bien pu voir;
Vous savez bien qu'en vous je ne veux que vous-même ,
Tandis que ce Richard, c'est votre dot qu'il aime.
— Parlez ! rassurez-moi sur cet affreux hymen ; Dites-moi que jamais il n'aura votre main.
— Vous ne répondez pas ! — Vous détournez la vue!...
l*arlez, au nom du ciel ! Ce silence me tue.
— Mais c'est donc vrai ? — Parlez ! j'attends à vos genoux. . .
LAURE
De grâce! épargnez-moi. Je souffre plus que vous. Que ne puis-je obéir au penchant de mon âme.
Monsieur George! demain, je serais votre femme.
— Ce n'est pas un mensonge! ohl vous avez raison : Je n'ai jamais connu l'art de la trahison.
De votre affection fière et reconnaissante ,
Je me sentais pour vous une amitié croissante,
Une amitié qui vient encore de grandir,
<Iar à celui qu'on aime il est doux d'applaudir.
Lui tendant la main.
Vous avez bien agi, George; j'en étais sûre, \
Moi; j'avais deviné votre noble nature.
LUCILE
V la bonne heure !
Eh bien?
LUCILE, à Laure.
Calme-le tout à fait :
Dis- lui que le Richard n'est point du tout ton fait, Que tu ne le veux pas, ni rien qui lui ressemble, Et qu'il peut chercher femme ailleurs, si bon lui semble^
GEORGE, à Lucile.
A merveille !
LUCILE^ 4 Laure.
Allons donc !
Passant vers George.
Ferme ! les grands moyens !
LAURE, avec hésitation.
Hais un père a des droits...
GEORGE
Eh ! n'ai-je pas les miens :
La jeunesse , l'amour, la nature éternelle Qui veut qu'un cœur réponde à Tamour qui l'appelle? Je vous aime; je suis aimé; — vous l'avez dit; — Quoi de plus? Tout s'éteint où l'amour resplendit. Ah I je pouvais encor vous céder tout à l'heure; J'en serais mort, ou bien que faut-il pour qu'on meure! Je n'avais pas alors entendu votre aveu; Hais, l'ayant entendu, non! ah! ne plaise à Dieu ! Je vous disputerais à la nature entière, Et vous enlèverais plutôt à votre père !
Lui prenant la main.
L A U RE , retirant sa main.
Vous m'effrayez! — Je vois bien que j'ai tort, Et que mon imprudence excite ce transport.
Quand la règle est franchie, il n'est plus de limite, Et la première faute aux fautes nous invite.
L u C I L E , se retirant au fond du théâtre.
Ah! le raisonnement! Tout est perdu.
GEORGE
Quoi donc !
LAURE
J'ai parlé, monsieur George, avec plein abandon; Oui, c'est vrai, je l'ai dit, et veux vous le redire: Vous êtes un grand cœur que j'aime et que j'admire.
GEORGE
Aimez-moi seulement.
LAURE
Vous nous avez fait voir, D'une haute façon, ce que peut le devoir;
Permettez que j'observe aussi sa loi sévère.
— Mon devoir me prescrit d'obéir à mon père.
LUCILE
Oh ! pauvre George !
Ah! Dieu! — Quoi! véritablement?
LAURE
Oui. Nous en souffrirons, tous deux, cruellement.
— Moi surtout.
GEORGE
Vous surtout! — raillerie insigne !
LAURE
Mais nous aurons, tous deux, suivi la droite ligne.
GEORGE
Vous en souffrirez, vous! Non, non; à votre sort Vous vous résignerez , sans un trop grand effort.
— Oh! ce n'est pas possible !... Il en est temps encore ; Ayez pitié de moi, Laure! ma chère Laure!
Je vous aime! — Attendez; je pourrai m' enrichir; Résistez; demandez du temps pour réfléchir...
— Pas un mot! — Ainsi donc, en fille obéissante, Vous acceptez l'époux qu'un père vous présente ?
LAURE
(l'est mon devoir.
GEORGE
Fort bien ; c'est très-clair, et je voi Qu'il faut, à tout jamais, vous délivrer de moi.
— Oh! les femmes! voilà ce qu'on en peut attendre! Voilà ce qu'elles font de l'amour le plus tendre !
— Adieu , madame !
Un jour, il nous sera permis
àOî L'HONNEUR ET L'ARGENT.
De nous revoir en paix, comme de bons amis.
GEORGE
Jamais !
LAURE
Vous trouverez une sœur dévouée, iieorge , et l'affection que je vous ai vouée...
GEORGE
Jamais! — Adieu, madame.
11 va pour sortir, et s'arrête devant Lucile qui le retient. LAURE.
Au revoir !
GEORGE
Au revoir?
Eh quoi ! vous daignerez encor me recevoir?
Revenant.
J*observerai comment la chaste jeune fille S'est changée en épouse et mère de famille , Comment sa rougeur plaît au mari triomphant , Ou comme elle est touchante , allaitant son enfant ! Oui, oui, c'est ajouter un charme au mariage, Que d'en rendre témoin l'amoureux plein de rage ; 11 est piquant de voir avec quel œil jaloux 11 convoite un bonheur qu'on garde pour l'époux.
— Ah! vraiment? Donnant tout à la foi conjugale. Vous m'offrirez à moi quelque aumône amicale ; Je me contenterai de ces miettes du cœur ;
Pour l'autre l'abandon , et pour moi la pudeur.
— Non; je n'ai pas, madame, une âme assez sublime Pour jouer, comme il faut, ce rôle de victime.
Non, je ne verrai pas, par l'hymen profané, €e front que j'admirais, de candeur couronné.
LAURE
Hélas! votre ton dur, vos lèvres frémissantes Me disent que j'entends des paroles blessantes; Mais je ne comprends pas ce dont vous m'accusez ; Je n'ai pas les desseins que vous me supposez ; Et Dieu sait si j'envie une autre chose au monde Que de vous témoigner mon amitié profonde.
— Ah! si j'avais le choix! si mon père...
GEORGE
Eh ! mon Dieu !
Laissons là votre père , et finissons ce jeu. <rest une autorité sous laquelle on s'abrite , Et je sais ce que vaut ce prétexte hypocrite. On ne peut pas traîner les filles à l'autel , Et leur faire épouser de force tel ou tel; Elles ont bien assez d'intelligence en somme, Pour savoir dire un non, ne voulant pas d'un homme, Et, lorsque d'un monsieur impertinent ou laid Elles font leur mari , c'est que cela leur plaît.
LAURE, avec amertumo.
<]ela leur plaît !
GEORGE
Pour moi, je vais au fond des choses. Et m'explique très-bien les effets par les causes. Si je fus accueilli , si je me trouve exclus , (î'est qu'alors j'étais riche, — et je ne le suis plus.
LAURE
Oh!
GEORGE
C'est tout naturel, au temps comme le nôtre:
Je n'ai rien; l'autre est riche; on doit préférer l'autre.