‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 91 sur 234 · LAURE, LUCILE · texte numérisé non relu

LAURE, LUCILE

Lucile se lève, regarde si M. Mercier est sorti, 6t revient vers sa sœur. LUCILE.

Tu n'aimes plus ce pauvre George?

Oh! si.

LUCILE

Tu rainies, et tu peux Tabandonner ainsi!

LAURE

Que faire?

LUCILE

Oh! si j'aimais, et si j'étais aimée, Moi ! — je résisterais même à la force armée ; Et , si Ton me voulait marier comme toi , Je répondrais : « Non, non. Battez-moi, tuez-moi. »

LAURE

Mais comment résister, quand un père nous prie !

Est-ce tai, chère sœur, ou lui qui se marie?

LAURE

Moi.

LUCILE

Qui doit être heureux ou malheureux, selon Que ton futur mari sera mauvais ou bon ?

LAURE

Moi.

LUCILE

Puisque ton bonheur tient au choix qu'il faut faire . C'est à toi de choisir. — Voilà toute l'affaire.

LAURE

Quoi! veux-tu qu'au mépris de Tordre naturel. On dispose de soi, sans l'aveu paternel!

LUCILE

Eli ! non ; je ne veux pas qu'on ait cette licence. Je sais qu'un père a droit à notre obéissance ; On ne peut, malgré lui, se choisir un époux ;

Mais il ne nous doit pas marier malgré nous.

— Ou je resterai fille, ou bien, ne lui déplaise, J'entends que ce soit moi qui choisisse à mon aise.

LAURE

II faut bien écouter les conseils de celui

Que Dieu nous a donné pour guide et pour appui.

Sans doute; la raison du père de famille

Est le meilleur gardien qu'ait une jeune fille ;

II faut de ses conseils faire le plus grand cas ;

Mais pourtant ils n'ont pas le pouvoir qu'ils n'ont pas.

— On te dirait cent fois que Richard est aimable. L'en aimerais-tu mieux ?

LAURE

Ce n'est pas présumable.

LUCILE

Crois-tu qu'on doive aimer son mari ?

LAURE

Sûrement.

LUCILE

£h bien , on n'aime pas par un commandement.

Prière, ordre, conseils, n'y peuvent rien; personne 1 Ne sait pourquoi le cœur se refuse ou se donne , 1 Et tu voudrais aimer, contre son bon plaisir, |Que tu ne pourrais pas, toi-même, y réussir.

— Ah! vois-tu, les parents ont appris la sagesse, Mais oublié l'amour, fête de la jeunesse ;

Ils ont aimé jadis, et ne comprennent plus

Que Ton ait, à son tour, les penchants qu'ils ont eus.

Dieu nous a fait un cœur cependant; je suppose

Que, s'il nous Ta donné, c'est bien pour quelque chose:

En est-il un plus doux, plus innocent emploi,

Que r amour dans l'hymen, le roman dans la loi!

Et n'est-ce pas enfin la félicité pure.

Que le devoir conforme au vœu de la nature ?

LAURE

On se repent parfois , à la fin du roman , Et le mari paraît tout autre que l'amant.

LUCILE

Dût-on souffrir ensuite, on est digne d'envie :

On a connu, du moins, les beaux jours de la vie.

— Mais je crois, chère sœur, qu'on se repent bien plus

Des froides unions d'où l'amour est exclus.

Si c'est par la froideur, déjà, que l'on débute,

Jusqu'à l'antipathie on va de chute en chute.

Quand on est marié, le naturel secret,

Au bout d'un an, dit-on, s'échappe et reparaît,

Chacun à ses défauts librement s'abandonne,

Et, moins on s'est aimé, moins on se les pardonne.

Puisque le mariage est pesant quelquefois,

11 faut donc que l'amour en allège le poids.

Et que l'on puisse, en cas de mésintelligence,

S* aider d'un souvenir qui pousse à l'indulgence.

LAURE

L'amour est une iviesse, un désordre insensé.

LUCILE

Oui, s'il est criminel, ou s'il est mal placé. Mais, quoi! George t'aimait dans un but légitime; Sa conduite est fort belle et lui vaut ton estime ; C'est ton père, après tout, qui te l'a présenté; C'est lui qui t'engagea dans cette intimité.

Eh bien, tu suis la pente où son choix t'a guidée; Est-ce ta faute, à toi, s'il a changé d'idée ?

Dame! le cœur n'est pas comme un réchaud, qu'on peut Échauffer, refroidir, rallumer comme on veut.

LAURE

Ah! ces réflexions ont beau paraître justes,

Les volontés d'un père ont des droits plus augustes.

LUCILE

De sorte que , n'ayant rien à lui refuser.

S'il t'offrait Barbe-Bleue, il faudrait l'épouser?

LAURE

C'est l'auteur de mes jours; je les lui sacrifie.

LUCILE

C'est donc pour ton malheur qu'il t'a donné la vie?

Je dois, si je le peux, réjouir ses vieux ans.

LUCILE

Peut-il mettre sajoie ^ flétrir ton printemps ?

sgjc

LAURE

Enfin, je le connais; je le sais inflexible.

L'émouvoir par mes pleurs n'est pas chose possible ;

Il n'abandonne pas ce qu'il a résolu,

Et son ton suppliant cache un ordre absolu.

Ce seraient tous les jours des disputes nouvelles.

Partout retentirait le bruit de nos querelles ;

Je ne saurais braver cet éclat indécent;

Je préfère souffrir, tout en obéissant;

C'est, d'ailleurs, le devoir d'une fille soumise.

Et la rébellion n'est en nul cas permise.

LUCILE

Ah ! tu n'aimais pas George.

LAURE

Hélas I si, je l'aimais, Tendrement; et je l'aime encor, plus que jamais*

498 L'HONNEUR ET LARGENT.

Eb renonçant à lui, je me fais violence, Et j'ai bien dévoré des larmes en silence.

— Qu'il soit heureux! qu'il trouve un cœur digne de lui! C'est là le seul espoir qui me reste aujourd'hui.

LUCILE

Ah ! Dieu ! tu fais bouillir tout mon sang dans mes veines, Et je n'aurais pas, moi, des vertus si sereines.

Entre George.

— Bon ! monsieur George 1

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