‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 97 sur 234 · SCENE IH · texte numérisé non relu

SCENE IH

LES JOUEURS, à la Uble dejeu; GEORGE, vêtu d'un habit boutonné jusqu'au menton. — Il s'avance, A droite» sur le devant de la scène, et tire de sa poche une lettre, qu'il relit.

GEORGE

« Mon cher George, quoique vous viviez maintenant en solitaire, ne manquez pas de venir à mon bal; je le donne exprès pour vous; voyez-y un rendez-vous d'affaires, plutôt qu'une soirée mondaine. J'ai imaginé ce moyen de rassembler tous ceux dont vous attendez quelque chose , et que vous ne pouvez pas rencontrer chez eux. D'ailleurs, j'ai à vous parler moi-même.

<( P.-S. Je sais que la vue de madame Richard vous est pénible; mais je n'ai pu me dispenser de l'inviter. Tâchez de surmonter cette répugnance. »

Madame Richard! Oui, c'est ainsi qu'on la nomme. Ce n'est plus Laure, c'est la femme de cet homme.

— lâche que je suis! Pourquoi suis-je venu?

La crainte de la voir ne m'a pas retenu,

Et peut-être en mon cœur rougirais-je de lire Que l'aspect qui m'effraye est celui qui m'attire !

Il s'assied à droite, près d'une table inoccupée.

— Elle est là, toujours belle! — Ah! l'éclat de son teint Par un fléau vengeur puisse-t-il être éteint !

— Elle est là, reine au 'sein d'une cour qui l'admire, l.^armi des jeunes gens qui briguent son sourire,

Des jeunes gens vêtus à la mode du jour ;

Regardant «on habit.

Tandis que moi, morbleu! mon habit est trop court. Sans doute elle triomphe , à me voir lamentable I Un amant ainsi fait n*est pas bien regrettable.

— Oh!

Il se lève en Trappant du pied. — L'homme d'Etat, qui a tini de jouer et s'apprête à sortir, se retourne au bruit, et regarde George. — Celui-ci «'approchant de l'homme d'État.

Honjour, monsieur.

L noMME d'état.

Eh ! quel bonheur imprévu , (ieorge! Voilà longtemps qu'on ne vous avait vu.

GEORGE

Je vis loin du monde.

l'uomme d'état.

Oui, l'on m'a dit votre histoire; Si je m'en souviens bien, elle est à votre gloire.

GEORGE

Je suis allé chez vous, mais sans être reçu.

l'homme d'état.

Ah ! que je suis fâché de ne l'avoir pas su ! Puis-je vous être bon, mon cher, à quelque chose?

GEORGE

Oui, c'est même sur vous que mon espoir repose.

L IIOMIIE D ETAT, d'un air distrait, en remettant ses gants.

Il se pourrait!

GEORGE

Jadis, vous m'aviez proposé Certaines fonctions qu'alors je refusai;

Mais la façon de voir change avec la fortune. Et votre oflfre, à présent, serait fort opportune.

L*HOMME d'état.

Eh ! mon cher, il fallait venir plus tôt à moi. Tout le monde aujourd'hui veut avoir un emploi; Dès qu'un poste est vacant, tant de gens le demandent. Que les mieux appuyés depuis longtemps attendent,

GEORGE

C/est-à-dire, monsieur, qu'il n'y faut plus penser?

L'uOMME d'état, froidement.

Plus tard, nous tâcherons... Nous pourrons vous placer. Nous verrons, en dehors de la voie ordinaire, A vous faire, d'emblée, expéditionnaire.

GEORGE

Expéditionnaire !

l'homme d'état.

On vous avancera.

Je vois souvent Raymond , qui vous protégera.

GEORGE

Raymond !

l'homme d'état.

Tous les huit jours, nous dînons l'un chez l'autre. Nul n'a su mieux comprendre un temps comme le nôtre ; Il a vu, tout d'abord, que la rigidité N'aboutissait à rien qu'à la mendicité.

Comme il n'a pas l'orgueil de conduire les hommes. Il suit docilement le courant où nous sommes. Et soumis, sans murmure, au jugement de tous. Règle sur le public son esprit et ses goûts ; Au temps de l'anarchie, il fut socialiste; Mais il est aujourd'hui dévot et royaliste.

Et fonde un comité féminin , dans le but

D'aider nos jeunes gens à faire leur salut.

Du reste, bon convive, assidu près des dames.

Sans nuire à ses plaisirs , il prend soin de nos âmes.

Ce n'est pas un niais qui se pose en Romain ;

C'est un homme d'esprit, qui fera son chemin.

GEORGE, à part.

Les choses, ici-bas, changent d'étrange sorte! C'est lui qui, maintenant, me mettrait à la porte.

l' HOMME d'état, s'apprôtant à sortir.

Il peut beaucoup ; je veux vous présenter à lui.

GEORGE, sèchement.

Merci, monsieur.

l'homme d'état.

Bonsoir; comptez sur mon appui.

Il sort.

GEORGE, seul.

Je vois s'évanouir mes ressources suprêmes.

— Quel changement ! pourquoi? mes titres sont les mêmes; Je vaux ce qu'autrefois je valais ; et pourtant

Nul poste alors pour moi n'était trop important. Ah! c'est qu'alors, n'eussé-je été qu'un imbécile, Ayant assez d'écus, j'étais assez habile, Et j'aurais tout l'esprit qu'un homme peut avoir, Que , n'ayant plus d'argent , je n'ai plus de savoir.

Il va s'accouder sur la cheminée , à gauche.

— Et Raymond en crédit! Raymond une puissance!

5)4 L'HONNEUR ET LAUGENT.

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