‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 98 sur 234 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

C'est la fin d'une contredanse. — On voit passer plusieurs personnes , hommes et femmes. — Entrent les créanciers, causant entre eux — Quelques-uns s'assoient sur le divan et sur des fauteuils, à droite; d'autres restent debout, formant un groupe.

GEOllGE, LES CRÉANCIERS.

GEORGE, apercevant les créanciers.

Essayons, à présent, de la reconnaissance,

PREMIER CRÉANCIER

Bel hôtel!

DEUXIÈME CRÉANCIER

Des salons splendides!

TROISIÈME CRÉANCIER

Seigneur Dieu !

L'éclairage du bal n'a pas dû coûter peu.

Le quatrième créancier, qui était à la table de jeu , à gaucho , s<> lève ; le troisième créancier vient vers lui , en le saluant. Tous deux restent à gauche, tandis que les autres sont à droite.

DEUXIÈME CRÉANCIER

Du prix de cette fête, on aurait une terre.

LE VIEUX MONSIEUR, assis, à cOté du deuxième créancier.

Ce luxe ne sied pas chez un simple notaire.

Les bourgeois , au vieux temps , n'avaient pas ce travers

De donner de grands bals, comme des ducs et pairs :

Les rangs étaient gardés; on voyait d'habitude

Le marchand au comptoir, le notaire à l'étude ,

Et chacun, conformant ses goûts à son état.

Laissait aux grands seigneurs le luxe et l'apparat.

Les révolutions ont tout mis en déroute,

— Et de là vient, monsieur, que l'on fait banqueroute.

GEORGE, s*approchant.

Bonjour, messieurs.

Tous se lèvent. On le salue.

Eh bien, vous n'avez rien perdu?

PREMIER CRÉANCIER

Non, non. On m'a payé tout ce qui m'était dû.

DEUXIÈME CRÉANCIER

Tout à l'heure, monsieur, nous en parlions encore. Et nous disions combien ce trait-là vous honore.

Je vois avec plaisir que vous n'oubliez pas.

PREMIER CRÉANCIER

Vous n'avez point, monsieur, affaire à des ingrats.

GEORGE

Puisque vous me montrez une amitié si grande. Je n'hésite donc plus à faire ma demande.

On se range en demi-cercle autour de lui.

— Dans les biens de mon père est un nouveau moulin , Qu'il avait inventé pour du papier sans fin ; On va vendre à bas prix cette usine inactive , Qu'un bras laborieux rendrait fort productive. Si vingt-cinq mille francs pouvaient m'être prêtés Par vous, chacun prêtant selon ses facultés.

J'achèterais l'usine, et, foi de galant homme! Je vous rembourserais en deux ans cette somme.

Silence. — Un des créanciers sesquivc doucoment. — Les autres sont retenus par la présenct? de George, qui se trouve entre eux et la porte. — Le vieux monsieur va s'asseoir.

Au premier créancier.

En toute occasion, je peux, m'avez-vous dit.

User de votre bourse ou de votre crédit?

PREMIER CRÉANCIER

Sans doute , cher monsieui', et vous ne sauriez croire Combien je vous sais gré d'avoir tant de mémoire.

— Mais ne vouliez-vous pas cultiver les beaux-arts. Peindre, animer la toile, exposer aux regards...

J'envisageais ce but; mais je n'y puis atteindre, Je n'ai pas le talent qu'il faut pour oser peindre.

PREMIER CREANCIER

Vous ne vous rendez pas justice.

GEORGE

Mon Dieu! si.

Les marchands de tableaux me jugent bien ainsi.

PREMIER CRÉANCIER

Ce sont des ânes.

GEORGE

Non. L'intérêt est bon juge ; Je les crois, et je cherche un plus humble refuge. Le métier qu'on fait bien est toujours le meilleur : ^Njion papetier vaut mieux que mauvais barbouilleur.

PREMIER CRÉANCIER, avec feu.

Vous avez tort, monsieur; c'est une félonie

Que de se dérober à la voix du génie.

Je suis artiste, moi; j'adore les tableaux.

Les vôtres, que j'ai vus, me paraissent fort beaux.

— Oh! les beaux-arts! Laisser une illustre mémoire! Suivez , suivez la voie où vous attend la gloire ,

Et je suis sûr qu'un jour vous me remercîrez De ce conseil d'ami, que vous apprédrez.

Il lui serr« la main, ot s'en va.

GEORGE

Fort bien.

Au troisième créancier.

Et VOUS, monsieur?

TROISIÈME CRÉANCIER

Je connais cette usine :

Sotte acquisition, monsieur! C'est la ruine.

Vous y mangeriez tout, et nous ne devons pas Vous fournir les moyens d'être en ce mauvais cas.

— Pour tout autre projet je tiens ma bourse prête ; Car votre intérêt seul en ce moment m'arrête.

Il salue Oeorge, et s'ea ra.

GEORGE

])ien obligé.

QUATRIEME CREANCIER

Fi donc! le ladre s'est enfui.

C'est honteux !

A George.

Si j'étais aussi riche que lui , Vous verriez.

Il s'eo va.

GEORGE, à part.

Est-ce assez de refus que j'affronte !

Suis-je rassasié de dévorer ma honte !

Allant vers le groupe des créanciers encore présents.

— Va, mendiant! poursuis l'épreuve jusqu'au bout. Le pauvre n'a pas droit d'écouter son dégoût.

Au deuxième créancier, qui se dispose à sortir avec les autres.

Ce serait , disiez-vous , vous faire un tort extrême , Si j'employais jamais un autre que vous-même.

DEUXIÈME CRKAiNCIER, avec désolation.

Sot que je suis! Combien je dois me repentir! Je manque cet honneur, pour avoir fait bâtir. J'ai, moi-même, besoin d'emprunter; — impossible!

— Les temps sont si mauvais !

218 L'HONNEUR ET LARGENT.

CINQUIÈME CRÉANCIER

Ah!

SIXIÈME CRÉANCIER

Ah!

SEPTIÈME CRÉANCIER

Ah!

DEUXIÈME CRÉANCIER

C'est terrible.

— Voilà ce que Ton gagne à bâtir des maisons !

Frappant de petits coaps, avec le revers de la main, sur le bras de George.

Vous n'imaginez pas ce qu'on donne aux maçons : On a beau calculer et régler la dépense , Toujours les déboursés vont plus loin qu'on ne pense ; Puis l'entretien ! On est dévoré par les frais.

Solennellement.

Voulez- VOUS un conseil ? — Ne bâtissez jamais.

Il sort. — Tout le monde sort, à l'exception du vieux monsieur, qui est assis.

I. K VIEUX MONSIEUR, se levant et s'approchant de George , à qui il présente la main.

Écoutez : vous avez mon estime, jeune homme.

GEORGE

Quoi ! monsieur, vous voulez m'avancer cette somme ?

LE VIEUX MONSIEUR

Hein? — Je suis un peu sourd; c'est un effet des ans.

GEORGE

Est-ce pour vous moquer ?

LE VIEUX MONSIEUR

Si; quelquefois j'entends.

— Bonsoir; continuez d'être un jeune homme honnête ; On est fort, lorsqu'on a la conscience nette.

11 sort.

GEORGE

Et les poches aussi! — Bien! riez-vous de moi» Faquins! Je fus bien sot de vous payer, ma foi!

— Cependant il faut vivre; oui, mais comment? que faire? Je ne vois nul moyen de me tirer d'affaire.

J*ai cru la chose aisée, et j'étais un de ceux Pour qui les indigents sont tous des paresseux. On ne meurt pas de faim, disais-je; et je soupçonne Que j'en pourrais mourir, sans émouvoir personne.

Entre le capitaliste , qui a vu sortir les créanciers.

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