‹ Œuvres complètes de F. PonsardChapitre 133 sur 219 · ACTE PREMIER. S · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. S

rez un jour combien cette affectation, ces pointes, cette recherche sont de mauvais goût, et vous ne vous laisserez plus prendre à ce charlatanisme. Ce sont les esprits médiocres qui cachent leur pauvreté sous les faux brillants et les colifichets ; c'est quand on manque d'idées qu'on a recours aux figures; il est plus facile de faire divaguer Cyrus et Mandane pendant des heures entières, d'entasser les déclamations pompeuses, et de pousser le précieux jusqu'aux dernières subtilités, que de trouver un seul mot venu du cœur, comme la passion en inspire quelquefois au plus humble paysan. Vous reprochez à Molière d'être vrai ; voilà justement ce qui fait sa force et son originalité; s'il vous éblouissait par des répliques spirituelles, les répliques seraient fausses ; c'est parce qu'il a profondément observé les hommes, qu'il les fait parler comme ils ont dû parler; et ne voyez-vous pas qu'il faut une grande vigueur de talent pour atteindre à cette parfaite imitation de la nature 7 Peu importe qu'il ne mette en scène que de petites gens ; le cœur est le même dans toutes les classes, les ridicules ne diffèrent pas beaucoup, et je me trompe fort, ou, quand il en viendra aux marquis, il ne sera pas plus embarrassé de les bien représenter que de peindre de simples bourgeois.

LE MARQUIS

Soit; mais les gens de qualité et les personnes délicates n'iront pas à ses représentations.

LE COMTE

Tant mieux, parbleu ! Au risque de vous étonner de plus en plus, je vous dirai que le meilleur public est celui des gens de rien, comme vous les appelez; ils jugent naïvement, ils se laissent aller à leurs impres-

sions, et Finstinct n'est pas corrompu chez eux par la prétention et le faux savoir.

MOLIERE, qtii est •orti un moment pour porter au messager la réponse qu'il Tient d'écrire, rentrant et s'adressant au comte.

Je vous prie de m'excuser, monsieur. La lettre était de Son Altesse le prince de Conti, dont j'ai été le condisciple, et qui m'honore de sa protection; il daigne m' annoncer que ma troupe est autorisée à s'intituler : Troupe de Monsieur 'y il espère nous fournir bientôt l'occasion de nous signaler devant Leurs Majestés. C'est une nouvelle qui me transporte d'ardeur et de reconnaissance» et vous m'en voyez tout radieux.

LE COMTE

Recevez mes sincères félicitations, mon cher monsieur Molière; je suis charmé qu'une partie de mes prédictions soit si vite accomplie. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire, et je vous rends à vos affaires. Outre les compliments que je vous apportais, ma visite avait un but intéressé. — Je suis le comte de Maugiron, lieutenant du roi, en Dauphiné...

MOLIERE, saluant le comte.

Monseigneur...

LE COMTE

J'attends plusieurs hôtes dans mon château d'Ampuis, entre autres votre protecteur, le prince de Gonti, qui passe par Vienne en se rendant aux états de Languedoc. Gomme je veux les recevoir le mieux possible, j'ai compté sur vous et sur votre troupe pour m* aider à les divertir, et j'ai lieu maintenant d'espérer que le désir de voir et de remercier votre illustre condisciple vous rendra favorable à mes vues.

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