‹ Œuvres complètes de F. PonsardChapitre 183 sur 219 · MÉLIBÉE · texte numérisé non relu

MÉLIBÉE

Aussi, voyant des pleurs, Amarylle, en tes yeux,

Je demandais pourquoi tu suppliais les dieux,

Pour qui pendaient tes fruits à leurs branches oisives ;

Tityre était absent ; c était toi que ces rives.

Toi que ces pins, Tityre, et que ces arbrisseaux,

Toi que par leur murmure appelaient ces ruisseaux.

TITYRE

Que faire? il fallait rompre un joug intolérable. Comment trouver ailleurs un dieu plus favorable? Là, j*ai vu ce jeune homme, égal aux immortels. Pour qui douze fois Tan le sang fume aux autels. (( Allez, dit-il, affable et le sourire aux lë>Tes, Attelez vos taureaux, menez paître vos chèvres. »

MELIBÉE.

Heureux vieillard ! ainsi tu garderas ton champ !

Quoiqu'un terrain pierreux résiste au soc tranchant.

Et quoique dans tes prés le jonc des marécages

Ne fournisse aux brebis que d'humides pacages.

C'est assez pour tes vœux ; des gazons ignorés

N'incommoderont point les troupeaux égarés.

Et la contagion de l'étable prochaine

N'étendra point sur eux une mortelle haleine.

Heureux vieillard! au bord des fleuves familiers.

Sous l'épaisse fraîcheur des bois hospitaliers.

Là, tu fuiras le jour; sur la cloison fleurie

Qui des prés du voisin sépare ta prairie,

Les abeilles d'Hybla, d'un doux bourdonnement,

Ici, t'inviteront à l'assoupissement;

Là, Témondcur, au pied du rocher qui s'incline.

TITYRE ET MÉLÏBÉE. 285

De ses bruyants refrains remplira la colline ; Cependant gémiront tes ramiers favoris, Abrités sous ton chaume et dans tes champs nourris, Et, sous Torme témoin de leurs tendres querelles. Toujours roucouleront les rauques tourterelles.

TITYRE

Aussi le cerf léger s'abreuvera dans Tair, Le poisson séchera, rejeté par la mer, L'Espagnol boira TÈbre et le Germain le Tage, Avant que dans mon cœur s'efface son image.

MÉLIREE.

Mais nous, nous irons voir ou l'Africain brûlant,

Ou sur les bords crétois l'Oaxe turbulent.

Ou le Scythe sauvage, ou le Breton barbare,

Que de tout l'univers l'immensité sépare.

Hélas! ce dur exil sera-t-il éternel?

Pourrai-je enfin revoir l'horizon paternel.

Et sous mon toit, où l'herbe a poussé dans le chaume,

Après quelques moissons admirer mon royaume?

Un soldat tient nos champs ! un barbare a nos fruits !

Ah! funeste discorde! où nous as-tu conduits!

Yoilà dans quelles mains la récolte est tombée !

C'est pour eux qu'on semait!..- Va, pauvre Mélibée,

Plante à présent ta vigne, et taille tes pêchers !

Marchez, troupeau jadis heureux; chèvres, marchez;

Je ne vous verrai plus, du fond des grottes vertes,

Au rocher buissonneux pendre, chèvres alertes;

Vous ne brouterez plus, moi récitant des vers,

Le cityse fleuri ni les saules amers !

TITYRE

Tu pourras cependant, couché sur la javelle, Reposer avec moi jusqu'à l'ombre nouvelle. Nous avons des fruits mûrs que nous cueillons ici. Et la châtaigne tendre, et le lait épaissi.

Déjà les toits lointains fument dans les campagnes; L'ombre déjà s'allonge en tombant des montagnes.

AGIS ET GALATHÉE. t87

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