ACTE DEUXIÈME
Hais je ne saurais pas d'un souffle de ma bouche Tourner du nord au sud un montagnard farouche, II y faudrait le temps. Par vous on est conquis En un coup d'œil : je vins, je fus vue, et vainquis.
— Dites-moi : c'est un ogre?
Eh non!
MADAME TALLIEN
Mais il est gauche, Grossier, lourd, mal vêtu, comme ceux que j'embauche.
Bile montre du doigt quelques-uns de lei invités.
Et qui, groupés là-bas en un troupeau serré.
Forment comme un camp sombre auprès du camp^doré.
C'est ma ménagerie, où j'ai double besogne :
Le paon y fait la roue autour de l'ours qui grogne.
— Notre homme, n'est-ce pas, est dans les ours?
LA MARQUISE
Un peu ; Et pourtant non, pas trop. II s'exprime avec feu. Et cette âme qu'il met dans sa façon de dire Le sauve d'être gauche et de prêter à rire.
— Vous savez ma franchise et mes aversions Pour les banalités des conversations;
Eh bien, née en un monde où les fadeurs d'usage, Les faux empressements, le léger persiflage, Composent cet esprit qu'on retrouve partout.
Ce me semble un régal piquant et de haut goût D'entendre l'accent vrai, qui ne sent point l'étude. Le mot parti du coeur, la sincérité rude.
Jusqu'au courroux, qui prouve, en ses explosions, Que dans un sang vivant bouillent des passionSé 111. 8
— Pour la première fois je me trouvais en face D'un de ces destructeurs terribles de ma race ; Oppressée, en entrant, par une anxiété
Où l'effroi se mêlait de curiosité, J'ai senti par degrés tomber Thorreur profonde Qu'inspire un montagnard à ceux de notre monde. Je me disais qu'il faut que ces hommes, au fond. Soient convaincus et forts pour faire ce qulils font; Qu'avoir bouleversé le passé dans sa base, Des rangs, des lois, des mœurs, avoir fait table rase, Sur le sol déblayé fonder leurs nouveaux droits. Aborder toute idée et la tourner en lois, Au milieu des clameurs, des complots, des tempêtes. Tenir tête à l'Europe et marcher aux conquêtes. C'est une œuvre inouïe, et que ces gens mal nés Surpassent en vigueur nos amis blasonnésl Non, m'en garde le ciel! que j'absolve leurs crimes, Moi, leur victime, et fille et femme des victimes; Mais il faut avouer qu'on les poussait à bout; Nous les méprisions trop; et moi-même, après tout, Je sens que si le ciel m'eût fait naitre en roture, J'aurais mal enduré l'injustice et l'injure; J'aurais haï, comme eux, une inégalité Contre qui tout cœur fier doit être révolté; J'aurais, dans mon élan vers les nobles carrières, Fût-ce à coup de tonnerre, écrasé les barrières. Et me serais fait place en ce monde insolent, Ouvert au privilège et clos pour le talent.
MADAME TALLIEN
Eh! bon Dieu, vous voilà révolutionnaire.
— Le citoyen Humbert est-il jeune?