III. S
il D*y a pas chez nous de poëte, en les comptant tow, ipd ne s*estimât heureux de les avok faits :
Le Boleil ditparatt dans sa couche emlicMôes
L*aiar du del a pris une teiate méè;
Après les féui do Jour qui brùlaleat le ûodieiir.
Voici le crépuscule apportant la fraîcheur I
Que la soirée est beUe et comme on se sent Tiirre !
Llierbc coupée exhale un parfum qui m^eoine...
Mais c'est surtout Icn^sque arrive enfin ce tarrible <]puH trième acte, impérissable comme un chapitre de Tacile, que l'émotion allait grandissante et profonde; et nous ne pensons pas, croyez-nous,- que, même à retrouva les maîtres antiques, Euripide et Sophocle, on ait réuni en dix minutes plus de terreur, plus de râles que dans ce quatrième acte de Charlotte Corday. Kk I la vérité de ce Mârat, la vérité pantelante, hideuse, pourrie et coifl^ de ce vieux haillon couleur d'échafaudi Ce quatrième acte retentit encore aux oreilles de la foule épouvantée. A chaque vers, on entendait le bruit d'une tête qui tombe; à chaque hémistiche, un soupir ; à chaque parole, un grincement :
Les mains blaaches et délicates.
Les dentelles, Thabit de soie : aristocrates! Quiconque est en voiture ou sort de POpéra, Tient maison, a chevaux, valets et coetera :
Aristocrate! on peut le tuer sans scrupule!
Eh bien, ce terrible lutteur ne fut pas écrasé sous cette montagne de Sisyphe; il sortit intact de cette rude épreuve, et pourtant mademoiselle Rachel avait manqué à sa parole. Elle eut peur de Marat ; elle laissa son rôle à mademoiselle Judith, qui manqua, sinon de talent, du moins d'autorité. On a retenu le mot de Bignon, qui représentait
Danton à s'y méprendre : « Ami, disait-il, suis-je entré carrément dans la peau du bonhomme? » On verra plus tard que Ponsard s'est souvenu du mot de Bignbn'.
Ulysse et la douce élégie intitulée Horace et Lydie ont reposé quelque peu le poëte des terreurs de 1793. Tant d'émotions l'avaient brisé. Ce n'est pas impunément qu'on oublie Athènes, et Rome, et l'art athénien ; c'est pourquoi il revint en toute hàle à la divine Iliade^ au portique d'Octavie, aux temples d'Homère, au siècle d'Auguste. Ulysse est un poëme enchanté par la musique du musicien qui devait écrire un peu plus tard les amours de Roméo et Juliette et la chanson de Marguerite :
Plus d*uDe lyre est prête et partout s'amoncellent Et les rameaux de myrthe et les bouquets de fleurs. On s'étend sur des lits teints de mille couleurs.
Horace et Lydie ont réconcilié mademoiselle Rachcl et son poëte. Elle aimait ce doux rôle, non pas qu'elle eût compris tout à fait le charme et l'enchantement de l'ode exquise où Molière a trouvé trois fois le Dépit amoureux*^ mais, sous sa fraîche couronne, elle était si jolie, et tant cela lui plaisait de tenir dans sa main, non pas une coupe, un poignard, mais un de ces miroh*s qui eût représenté facilement la dot même delà fille d'Aristide :
Ah ! Béroé, Pâmant à qui je voudrais plaire N'est pas un chevalier, n'est pas un consulaire ; C'est pour Horace, fils d'un esclave affranchi, Que brillent ces bijoux sur mon sein enrichi*..
Je l'aime!
Elle disait ces choses-là beaucoup mieux qu'on n'eût pu l'espérer. Elle savait sourire, elle savait plaire, elle
i. Voir ci-dessus, page 3i6, l'épltre à Jules Janin»
était coquette autant que parfois terrible ; on est au r^et en songeant à toutes les belles choses qu'ils ont perdues à vivre ainsi, elle et lui, boudeurs et séparés.
Si Pierre Corneille avait fait le Ueuteurj réunissant dans un cercle immortel les deux extrémités du grand art dramatique, il fallut bien que Ponsard écrivit, lui aussi, sa comédie; et ce premier essai de comédie obtint toute l'approbation de la foule. 11 avait été refusé par les grands connaisseurs du Théâtre-Français ; mais le poète, éconduit, et bien malheureux, rentra dans sa première patrie et retrouva soudain les grands applaudissements qui l'avaient accueilli tout d'abord. J'avais eu l'insigne honneur, pourquoi ne pas le dire ici? de trouver le vrai titre à cette pièce, à savoir : VHonneur et VArgeiU. C'est pourquoi Ponsard disait : Kotre pièce! quand il voulait plaisanter. On trouvera dans cette illustre comédie, à laquelle le Théâtre-Français est revenu, des vers dignes qu'on les retienne et qu'on les récite en famille :
Tu crois en ta vertu; mais, pour avoir ce droit, As-tu jamais souffert de la faim et du froid? Sais-tu, pendant les nuits où le souci s'éveille, Tout ce qu'à l'indigent le désespoir conseille? A ton chevet fiévreux as-tu vu, comme lui, Un démon te montrer l'opulence d'autrui.
Puis, mettant sous tes yeux ta misérable vie. Dans ton ùine ulcérée introduire l'envie?
Dans les très-belles paroles qu*il a prononcées sur le cercueil de François Ponsard, M. Edouard Thierry a fait cette juste observation qu'entre ï Honneur et V Argent et sa comédie moins heureuse, la Bourse, il avait subi huit années de découragement et de lassitude. On eût dit que, négligent de la muse, il en était oublié. Mais, sitôt que par
son mariage il se fut rattaché à la vie, à Tespérance, au bonheur, à tous les fidèles et respectables liens du cœur de l'homme, il revint, superbe et confiant, dans les sentiers qu'il avait oubliés, et retrouva pleinement ses deux amis, ses doux soutiens, la poésie et l'invention. C'est pourquoi nous l'avons vu coup sur coup, d'une année à l'autre et pour ainsi dire à la même heure, écrire en beaux vers, les plus beaux qu'il ait faits peut-être, le Lion amoureux et Galilée. Hélas ! le malheureux, dans ce double triomphe, il devait éprouver tout ce que la gloire a de plus charmant et de plus rare, avec tout ce que la souffrance a déplus atroce... Il revenait à l'art qui l'avait glorifié et charmé, juste au moment où la mort lente, implacable, le destinait à quelque immense agonie. Il y avait cependant des honmies de notre profession, à la première représentation du Lion amoureux^ qui soutenaient que la maladie était une feinte, et que ce malheureux l'appelait à son aide comme un applaudisseur gagé sous le lustre ! C'est bien vrai : l'homme à l'homme, et, ce qui est pire, le poète au poëte, est une bête féroce. Il était absent, l'infortuné, à ce grand frémissement de l'assemblée, au moment où le jeune conventionnel invoque, avec des cris irrésistibles, les quatorze armées de la République : a II aura beau vivre et longtemps, disait son ami, son digne ami Emile Augier, il n'entendra jamais ces justes et triomphantes clameurs ! » Il était absent de Galilée, et malade à tel point ce jour-là qu'il n'eut pas la force d'ouvrir un seul des trois billets qui lui annonçaient à chaque acte un applaudissement grandissant toujours. Tant la maladie est impitoyable ! Elle vous presse, elle vous déchire; elle étend, elle retire, elle tourne, elle disloque, elle brise, elle anéantit tantôt cette partie du corps, tantôt l'autre
3M DERNIERS HOMMAGES RBN'DQS
moitié; ou bien la maia de ranéaiittssement pèn ub]^ cable et tremblante sur ce malheureux qui d^xiaBdie ^m wm grâce et pitié! Si vous saviez ccunme il était doux et tûEidk^ avec la mort, comme il la suppliait de le faûre un pw moiâs souffrir, un touipeiit peumoiml Par pitié pow at jeune et tremblante épouse^ il se cachait éxûAmm^imikn austère ; il ne voulait pas laisser à sa chère finnoie^^^ hwm jeûne enfant, le douloureux souvenir de ce triste visige en proie à ces douleurs qui ne cessaient nii la màn m te jour. C'était la mort la plus lente et sous toutes ses formes* Les plus habiles pratict^ds ne pouvairàt que *pl0urar, sa voyant impuissants à lui donner une heure de ]%»it« Tant que durait le jour^ il se taisait, pour ne pas troubler la-ao* Utude. On l'entendait gâtnir à minuit. Tout treBd>kdti tout faisait sileuce, et le petit jardin n'a retrouvé ses bnùase^ ments infinis que lorsque l'infortuné eut rendu le derm^ soupir. "
François Ponsaçd est mort, jour pour jour, la quatrième année de son mariage; il a souffert pendant' trois années. Ses amis les plus tendres se réjouissent de sa mort.
Le deuil de ce convoi superbe était conduit par un chambellan de Tempereur; le premier cordon du char funèbre était tenu par M. Villemain, semblable à ces vieillards dont Virgile a parlé :
Les enfants au bûclicr sous les yeux de leurs pères!
L'imposante réunion des plus grands noms de la poésie et de la littérature contemporaine donnait à cette marche un aspect triomphal. C'était une véritable oraison funèbre qui marchait à la suite du poète, et qui l'accompagna jusqu'au moment où il fut conduit sur la route qui mène à Vienne en Dauphiné. Il était venu par ce même
chemin, plein d'espérance et de génie... il s*en retournait dans ce glorieux cercueil. Trois amis l'accompagnaient : son digne beau-frère, ingénieur des mines, M. Dormoy, signalé par de belles actions ; M. Michel Lévy, son éditeur et son vrai guide en toutes les choses qui regardaient cette humble fortune, et le jeune Moreau-Chaslon, qui ne Ta pas quitté un seul instant dans ses rudes épreuves. Soyez béni, jeune ami des poètes, pour cette illustre action. Jamais vous ne serez trop loué !
Et, lorsqu'au bout de ce lent voyage, à travers de si beaux pays dont le charme leur était voilé, ils arrivèrent au bout du pénible viatique, ils rencontrèrent toute une ville émue qui venait au-devant du mort couché là. Sitôt qu'elle eut appris la fatale nouvelle, la ville en deuil s'était préparée à cette hospitalité suprême ; une chapelle ardente reçut ce dépôt précieux ; tout ce que la ville a de considérable et de charmant était accouru dans ses habits de deuil. Deux piquets de cavalerie précédèrent et suivirent le corps jusqu'à cette admirable cathédrale qui tient de si près aux origines du christianisme. Sur le chemin du deuil, toutes les maisons étaient fermées. Les voix n'étaient que plaintes et louanges. On n'eût pas rencontré un seul artisan, un vigneron, une faneuse, un batelier qui ne fût accouru de très-loin pour saluer leur ami Ponsard. C'étaient ces mêmes bonnes gens qui s'étaient cotisés naguère, chacun pour quelques centimes, afin d'offrir à l'auteur de Galilée un de ces beaux ouvrages dignes de porter le nom glorieux de Froment-Meurice. Le vieil oncle et l'ami Timon, l'ami des jeunes années, conduisaient le deuil immense. Après la touchante cérémonie, ils ont mené leur poëte à travers ces mêmes sentiers que je parcourais il y aura tantôt douze ans, lorsque je ramenais.
mort, ce jeune Reynaud, qui avait conduit à Paris, pour la première fois, l'auteur de Lucrèce et son poème. Ah ! les tristes destinées, et comme on se sent vieillir à revenir sur ces traces douloureuses !
François Ponsard repose dans le même tombeau, entre son père et sa mère, qui ne Tattendaient pas de si bonne heure. Ses concitoyens rêvent pour lui de nouveaux honneurs : son nom donné à quelque bel emplacement de la cité, sur lequel ils dresseront une statue. On raconte que nos voyageurs ont fait une visite en pèlerinage au mont Salomon, l'habitation du poète. C'était là qu'il revenait •toujours. Ils trouvaient le jardin plein de fleurs sauvages, la maison pleine de livres lus et relus, puis oubliés. Les arbres étaient chargés de fruits ; le becfigue, enivré du suc des figues, attendait, en voletant, que le raisin fût mûr; les chiens à demi sauvages, sitôt qu'ils avaient flairé ces étrangers, hurlaient à ces senteurs de la mort. Toutes les beautés de la nature et du soleil étaient unies, en ce lieu désolé, à toutes les ruines de l'abandon. Tout au loin, le vieux fleuve redisait sa plainte éternelle aux saulées, aux prairies, aux rivages chargés de vendanges. Il n'y avait rien de plus triste et de plus charmant.