Oeuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire
Sur la publication de son Mandement , et sur une Lettre d'un Janséniste contre le Bref. Crainte qu'il a que ses adversaires n'obtiennent une Bulle ou un formulaire ; raisons pour ne point entrer le premier en négociation avec eux.
A Cainbiai , 17, avril 1699.
J'ai reçu , mon cher abbé, votre lettre datée du 28 mars. Dieu soit béni de tout, et des croix qu'il me donne encore plus que de ses autres grâces, puisque les croix sont les plus grands dons pour glorifier Dieu avec Jésus-Christ crucilié. Je vous envoyai par le retour de votre courrier extraordinaire mon Mandement en manuscrit , en attendant que je pusse vous l'envoyer imprimé. Je n'attendois qu'une réponse de la cour pour pouvoir nie soumettre au Bref, nonobstant le mola proprio , et la clause de la publication de Home qui suClit pour toute la ferre. Je vous mandai , par le dernier courrier ordinaii'e, que M. de Barbesieux m'avoit écrit , de la part du Hoi , de finir au plus tôt. Sur cette décision , j'ai publié mon Mandement , et je l'ai envoyé à Paris à certaines personnes principales, comme M. le nonce, M. de Barbesieux, le P. de La Chaise , et divers amis particuliers. Je l'ai distribué ici et aux environs. Je sais qu'on devoit le réimprimer d'abord à Paris : ainsi je ne doute pas qu'il ne commence déjà à être envoyé par toutes les provinces. J'en ai envoyé plusieurs exemplaires à Lille , Tournai , Bruxelles, Douai et Louvain, et même en Hollande,
où je voudrois bien pouvoir arrêter les gloses des Protestans : mais quel moyen de l'espérer? Vous verrez, par la copie manuscrite que je vous envoie d'une Lettre imprimée, qu'un auteur que je ne connois point, et qui est Janséniste outré, a faite sur le Bref ', que celte Lettre est capable d'irriter encore beaucoup mes parties , et de faire de la peine à Rome. Mais ce seroit le comble de l'injustice que de s'en prendre à moi. J'avois presque achevé de faire imprimer deux ouvrages que je puis dire accablans pour M. de Meaux , quand le Bref a paru : aussitôt j'ai tout supprimé. Ne parlez , s'il vous plaît , de cette LMtre imprimée à personne du monde. Je ne vous l'envoie en manuscrit qu'à cause que je n'en ai qu'un exemplaire , qui m'est venu par la poste , et que je ne sais point où je pourrois en trouver un autre. Si on n'en parle point , n'en dites rien. Si on en parle, dites hautement que c'est l'auteur de deux lettres précédentes, qui a donné des traités de saint Bernard et de saint Anselme sur la grâce, pour justifier Jansénius. On voit bien qu'un tel auteur n'est pas de ceux avec lesquels on m'accuse d'être lié. De plus , je déclare que je condamne tous ceux qui ne sont pas comme moi dans le silence , dans la docilité , et dans la soumission absolue.
Je suppose , mon cher abbé , qu'après avoir reçu mon Mandement , vous l'aurez présenté
1 Voyez, sur ccUc Lettre, la fin de la noie 1 de la leUre DXi, t. IX, p. 603. Quand le Bref contre le livre de Fdnelon l'ut devenu public, l'auteur joignit à sa Lettre un Post- Scripttim de quatre pages, fort vif contre Bossuet; c'est sans doute ce que Fénelon envoyoit. L'abbé Phelippeaux le rapporte tout eiilier dans sa Relalioi) , \\' part. p. 282 et sulv.
CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QULEÏISME
au Pape avec la lettre (|ui y éloit jointe. Le courrier extraordinaire vous avoit porté une lettre pour le Pape , où je lui promettois le Mandement pour la publication duquel il nie falloit une réponse , ensuite vous aurez pu donner la lettre jointe au Mandement. Si on en est content à Rome , ils feront ce qu'il leur plaira. Pour moi , je ne veux leur rien demander pour ma personne. Quand ils voudront justifier les saints canonisés , en autorisant les actes propres de la charité qui n'ont point le motif essentiel de la béatitude, et qu'ils voudront reconnoître aussi un état habituel non invariable où la charité commande d'ordinaire les actes distincts des autres vertus, qui ne perdent point leurs motifs propres pour être relevés par le motif supérieur du bon plaisir et de la gloire de Dieu ; ils donneront un sens naturel et véritable au langage des saints, qui maintiendra en honneur leurs ouvrages mystiques , sans donner aucun avantage aux Quiétistes. Rome fera plus pour elle que pour moi en parlant là-dessus. Pour ce qui est d'un Bref qui loue ma soumission et ma piété , n'attendez pas un quart d'heure pour l'obtenir. Je ne vous demande aucun retardement de votre retour que pour deux points. L'un est le danger qu'on ne fit après votre départ une Bulle qui contint des choses pires contre moi que celles du Bref; l'autre est le danger d'un formulaire qui allât à me faire souscrire , contre ma conscience , la condamnation de serisus <ib anctore intentas.
Pour une Bulle , ils ne pourroient y ajouter de nouvelles qualifications, sans faire entendre, ou qu'ils n'ont pas su qualifier les |)ropositions dans le Bref après un examen de vingt mois, ou bien qu'ils se laissent arracher par l'autorité du Roi toutes les qualitications que mes parties veulent. Celte Bulle seroit encoie plus odieuse l>our eux après la publication de mon Mandement , dont tous les gens de bien sont trèsédiliés. Y a-t-il rien de plus odieux , que de souffrir la comparaison d'un archevèipie innocent, soumis, qui a défendu l'ancienne doctrine sur la charité contre une nouveauté dangereuse, avec Molinos, auteur de tant d'imiiiétés et d'infamies ?
Pour un fornmiaire , à quel propos le demanderoit-on après mon Mandement? Ma soumission est simple , absolue , sans restriclion. Je suis assuré que tous ces esprits factieux (pii crient le plus haut , ne se soumetlroient jamais de même sur les matières du jansénisme. Veulent-ils me faire condamner le sensus nh onctare iritenliis , et qu(; le Pajjc sadie mieux ma
pensée que moi vivant , pendant qu'ils soutiennent qu'ils no doivent souscrire que pour le sensus obvias sur les écrits d'un auteur mort ? Où est la pudeur? Un formulaire ne pourroit donc rien ajouter de réel à mon Mandement , qu'un nouvel opprobre pour assouvir la vengeance de mes parties. J'ose dire que toute l'Eglise en seroit scandalisée. Mais nous sommes en un temps où l'on voit des choses qu'on n'avoit point encore vues , et il faut tout souffrir.
Je ne vois maintenant que ces deux seules choses sur lesquelles vous ayez des précautions à prendre : mais vous verrez les choses de près beaucoup mieux que je ne puis les voir de si loin , et c'est sur quoi je vous conjure de prendre votre parti, sans craindre que je vous rende responsable de rien. Ces deux choses peuvent mériter de voir clair avant que de partir , et pour vous en assurer , vous pourrez savoir par des voies secrètes des nouvelles de l'auteur du Mémoire rebuté {du card. de Bouillon) et des autres personnes d'une droiture assurée. Pour un Bref de louanges vagues, je vous prie de ne l'attendre pas un jour.
Il y a un témoignage du Pape, dont je ferois cas , qui seroit celui où il justilieroit positivement sensus ab onctore intentus , sans rien relâcher sur la condamnation de sensus obvias . mais c'est apparemment ce qu'ils craindront de faire. Ainsi leurs louanges sur ma piété et sur ma soumission ne doivent point être achetées d'un seul jour de retardement, dans une saison si précieuse pour sortir de Rome avant les ciialeurs.
J avoue que la seule pensée de vous savoir à Rome dans cette alfreuse solitude , avec toutes les circonstances les plus amères, me fait craindre que vous ne tond)iez malade. La vue continuelle de votre pesante croix a|)pesantit étrangement la mienne. Je serois soulagé , si je vous savois eu marche , et si j'étois en espérance de NOUS CMd)r;Lsser bientôt. Votre présence ici seroit jjour moi une sensible consolation. Ne perdez donc pas un moment pour revenir par le chemin le plus coui't et le plus commode , dès que vous verrez qu'il n'y aura rien de nouveau à craindre. Pour tous les adoucissemens superficiels qu'on pourroit mettre sur la plaie , je ne veux les acheter ni par une demande ni par aucun retardement de votre retour. Il semble (|u'on doit voir , huit jours après la réception (le mon Mandement et de ma lettre au Pape , si Rome veut encore quelque chose ou non.
Ce (jui me l'a't beaucoup Mniliailer encore
CORRESPONDANCE SUR I/AFFAIRE DU QUIÉTISME
volro prompt départ , est que je crains qu'on ne veuille encore nous alarmer vainement, [)our nie réduire par l'autorilé de Rome à entrer dans des voies d'acconnnodemenl avec mes parties. Elles sentent que rien n'est véritablement décidé sur le fond de la doctrine , et (|u'après une terrible humiliation , le |)ublic a encore bonne opinion de moi ; que tous les honnêtes gens me plaignent , et trouvent que j'avuis raison , et M. de Meaux tort dans notre controverse. Ils \oudroient par autorité , sous prétexte d'acconuiiodement , me faire faire des |»as qui fussent au moins équivoques , athi que je me flétrisse moi-même , et que je paroisse reconnoîfre mon égarement en revenant à eux. Pour parvenir à ce but , on veut me laisser entrevoir des espérances de rétablissement à la cour ; on veut me faire écrire par des amis communs ; on dit même que M. de Chartres me doit écrire. Des gens de bien me pressent de les prévenir, pour lever le scandale par une réconciliation. Mais je ne crois point que je doive faire les premiers pas : il me suftit de témoigner publiquement , en toute occasion naturelle , que je n'ai aucune peine contre eux, et que je suis dans tous les senlimens qu'un évêque doit à ses confrères. Peut-être voudra-t-on que le Pape nous réconcilie , et qu'on voudra me faire acheter un Bref de louanges par des démarches pour cette réconciliation. C'est làdessus que je vous prie de couper court. Demeurez autant qu'il le faudra, pour empêcher qu'on ne nous fasse encore de véritables maux; mais ne demeurez point pour attendre des biens imaginaires dans une négociation d'acconnnodement. Je neveux point descendre de la croix, que quand il plaira à Dieu de m'en détacher. Courage, mon cher abbé : Dieu , en nous crucifiant , aura soin de nous ; ne craignons point les coups de sa main. Vous avez fait pour moi cent fois plus que je n'aurois osé attendre. Dieu a permis un mauvais succès , mais il saura bien en tirer sa gloire ; et que \uulons-nous autre chose ? Consohuniai . jjimllanitnes. Revenez, nous lâcherons deser\ir Dieu ensemble, et d'édifier ce diocèse. Venez, venez le plus tôt que vous pourrez. Je salue M. de LaTemplerie , et je le prie de vous ramener frais et dispos.
DCXVIir. (DCXVII.)
DE LABDÉ DE CHANÏERAC A FÉNELON.
Coii5o!;t(ion qii"il ressent de sou humble soumission; heureux elVot qu'elle produit à Rouie.
A r.ouic, 18 ;iMil 1Cti9.
VoTUE lettre , monseigneur , du 27 mars , me console beaucoup devant Dieu , par la disposition où je vois que sa grâce vous met sur la nouvelle que vous avez déjà reçue de la condamnation de votre livre. J'avois toujours eu cette pleine confiance , qui est due à votre courage et à votre piété : mais c'est encore une nouvelle certitude et un nouveau sujet de joie , de vous voir entrer dans le détail du Mandement que vous vous proposez de faire sur la Bref du Pape , et marcher ainsi à pas de géant, avec tant de force et de magnanimité, dans les voies les plus difficiles que la religion nous puisse proposer. Courir dans la voie des comniandemons de Dieu , lorsqu'il dilate notre cœur, c'est la grâce du serviteur fidèle , à qui il est donné pour récompense d'entrer dans la joie de son Seigneur ; mais courir à l'odeur des parfums de Jésus-Christ, !ors(ju'il nous appelle au Calvaire i)armi tant d'amertumes et de crucifiemens , il faut un attrait bien parficulier de son divin amour. Que j'ai de consolation encore une fois , de voir qu'il établit son règne en vous d'une manière si puissante ! Je vois, monseigneur , par la date de votre lettre , que je puis recevoir le lendemain des fêles , comme vous le marquez , votre réponse à la mienne du samedi suivant , dans laquelle je vous envoyois le Bref ; mais je dois encore recevoir la réponse à celle que je vous écrivois , le 21 du même inois , par un courrier exprès , puisqu'il aura eu treize jours de course pour arriver à Cambrai le vendredi o d'avril , qui sera la date de votre première lettre. C'est sur celte réponse que je réglerai mon départ , et vous ne devez pas douter que je ne le hâte autant qu'il dépendra de moi. Je vois que vous pénétrez déjà les ennuis et les amertumes que peut avoir mon séjour ici ; mais vous devez être assuré que je n'y ferai pas un moment d'attention , aussi long-temi)S que ma présence ici pourroit contribuer en la moindre chose du monde , ou au bien de vos affaires , ou à votre simple consolation. Pour me met fie au-dessus de tout ce
CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME
qui peut me venir de la part des hommes , je n'ai qu'à entrer avec vous dans cet esprit de piété qui en fait bientôt connoître et sentir le néant et la vanité.
Tout le monde attend ici avec une impatience extrême votre réponse sur le Bref; amis et ennemis également , quoique par des motifs bien contraires. Les uns désirent que vous donniez au plus tôt des marques publiques de votre soumission entière au jugement du Pape, parce que cette soumission . telle que vous l'avez promise , disent-ils , édifiera infiniment l'Eglise , vous acquerra une gloire solide et immortelle , et vous établira dans un repos constant. Les autres , au contraire , témoignent assez qu'ils la craignent , comme une conduite trop sainte pour vous à leur gré , et qui effacera dans un moment toutes les plus fâcheuses idées qu'ils ont voulu donner de votre ei^prit , et les traits les plus profonds dont ils ont voulu vous noircir aux veux du public. L'on sait déjà ici , par des nouvelles de Paris et de Flandre , que vous reçûtes la nouvelle de la condamnation de votre livre le jour de l'Annonciation , une heure ou deux avant que de devoir monter en chaire , et que vous changeâtes dans cet intervalle tout le dessein de votre sermon ; et tout votre discours roula sur ces deux poiuts : 1" l'obéissance que nous devons aux supérieurs ; 2" la soumission que nous devons aux ordres de la Providence. Le sermon ravit tout l'auditoire , dit-on , lorsque vous le prononçâtes ; mais il en a été encore plus pénétré et plus attendri , lorsqu'il a su que vous parliez avec ce zèle et cette dilatation de cœur, dans ces premiers momens où l'amertume de cette nouvelle devoit si naturellement le refroidir et le resserrer. L'auteur du Mémoire { le cardinal de Bouillon) m'avoit déjà dit celte nouvelle avec étonnement , ou plutôt avec admiration ; mais je n'osoisen dire un mot jusqu'à ce que diverses autres lettres l'ont rendue publique , et M. Pirot même l'a écrite au P. François Latenai , (^arme du grand couvent et docteur de Sorbonne , son bon ami , qui est ici. Quelques termes de sa lettre font voir que votre fermeté dans une rencontre si surprenante vous attire tant de louanges à Paris , qu'il seroit déjà assez disposé par là , inalgré le Bref, à se mettre encore à fjenonx pour lire vos écrits. Puiscjue notre Seigneur vous soutient avectantde force, j'espère qu'il vous fera dire dans les seutimeus les [)lus vifs d'une charité bien sincère : Hipc dies quuni fecit iJominus ; o.cultcmus et lœtenmr in ea. Ces paroles font impression sur n>oi ,
parce que je me souviens que presque tous ceux qui m'ont voulu consoler sur votre état présent ont eu cette même pensée : nous le verrons bientôt ressussiter plus glorieux que jamais.
DCXIX.
(DCXYIIL)