AU DISCOURS DE M. DE BOZE
AcRioNs-Nois jamais osé nous flatter de réparer si heureusement les pertes que nous venonsde faire? M. l'archevêque de Cambrai, à qui vous succédez , étoit un de ces génies supérieurs qui font honneur à l'homme , et qui sont rares dans tous les temps. Tout ce que la nature peut donner, tout ce que le travail et l'étude peuvent acquérir et perfectionner, se trouvoit en lui : science, délicatesse de goût, éloquence gracieuse et forte, beauté d'imagination, solidité , agrément. Ces qualités étoient accompagnées de mœurs aisées, pleines de douceur et de dignité , et toujours conduites par une piété solide , qui esl l'cil des vertus, et sans laquelle les talens de l'esprit sont toujours inutiles ou dangereux, souvent même funestes. C'est celle piété éclairée, toujours accompagnée de sou-
ÉLOGE DE FÉNELOiN A L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
mission , qui rciulit humble et docile cet esprit vaste et élevé, (|ue ses talens aiiroienl pu rendre si superbe. L'Église parle, et il se soumet, persuadé que la grandeur de l'esprit ne se mesure ni par l'étendue , ni par les ressources qu'il trouve en lui-même pour soutenir ses sentimens , mais par la vérité et par la certitude de ses opinions.
Les qualités de son cœur n'éloienl ni moins grandes ni moins estimables. Quelle humanité! quelle charité! quelle noblesse! L'homme n'a point de moyen plus sur de se rendre semblable à Dien , que de faire du bien. Larcbevêque de C.ambrai a passé sa vie dans cet exercice, qu'on <loil a[>peler divin. C'est peu dire qu'il a fait du bien à des particuliers, il en a fait à des nations, à des armées entières. Dans les malheurs de la guerre , amis et ennemis ont en part à sa générosité; et en faisant tout le bien qui étoit en sa puissance, il étendoit encore sur tous les autres hommes ses désirs bienfaisans. Aussi quels senlimens de respect et de vénération n'a-t-il pas excités dans toutes ces légions opposées ! Mille et mille officiers, et un million de soldais sont devenus ses panégyristes, et ravissent peutêtre à l'Académie l'avantage de le bien louer.
Sa pieuse ambition de faire du bien à tous les hommes avoit heureusement réussi par l'éducation des princes que le Roi lui avoit conliés, et que nous regardions comme les ancres sacrées de ce royaume. Celui qui instruit et forme les rois prépare le salut des Etats ou leur perte. L'archevêque de Cambrai , profitant des nobles dispositions que donnoit à ces jeunes princes leur auguste naissance, et appuyé par un gouverneur plein de sagesse et (le piété , avoit jeté les fondemens du bonheur de plusieurs royaumes. Qu'il me soit permis de rappeler ici les merveilles qu'on découvroitdans celui des trois princes, qui, si nossouhailsavoient été exaucés, auroit régné sur nos neveux , cl continué pour <'ux la félicité de ce règne. On y découvroit toutes les vertus dont une ame royale doit être ornée : piété sincère, grands pi-incipcs de justice , maximes de gouvernement toutes conformes à la loi de Dieu ; bonté , vérité , lidélité ; ce qui est rare , surtout dans les princes , et (pi'on ne voit guère que sur le IrtVie où il devait être assis , amour des hotmnes. Voilà les fruits des préceptes de l'archi^vêque deCand)i'ai, de ces préceptes animés par les exemples domestiques (jii'il avoit devaul les yeux, et qui seroient seids capables de former un grand prince. Flatteuses espérances, rpi'êles-vous de- M'uues'.' L' l'Espagne seule a prolité du lra\ail de
cet homme sage. La France a perdu les trésors qu'il lui avoit préparés. Ce que nous possédons nous empêche de sentir la grandeur de cette perte , et nous empêchera de la sentir pendant que Dieu, selon son infinie miséricorde, voudra nous le conserver.
Ce qu'Homère dit de la valeur, que c'est une ins[)iration divine , qui l'élève au-dessus de luimême, qui le multiplie en quelque sorte, et lui fait exécuter des exploits surnaturels, est encore plus vrai de la charité , qui est la valeur des liéros chrétiens. C'est véritablement un feu divin, c'est l'esprit de Dieu même qui s'empare de l'ame , qui l'embrase, qui rend agissantes toutes ses vertus , et qui , augmentant à l'infini ses forces , la rend capable de fournir à une inlinilé des soins et de devoirs dont elle étend même les bornes. Descendre dans tous les détails d'un grand diocèse, exercer l'hospitalité, instruire les peuples , consoler les affligés, fortifier les foibles, secourir les malades . assister les mourans , et leur ménager salutairement la frayeur et la confiance; éteindre dans les familles le feu delà division , se faire tout à tous , se montrer fidèle économe de Dieu , soutenir la saine doctrine, édifier d'une main, et combattre de l'autre : voilà ce que la charité opéroit tous les jours dans l'archevêque de Cambrai , et la mort l'a surpris dans ces occupations si saintes.
Rapprochons-le de nous. Ses ouvrages de belles-lettres marquent qu'il possédoit dans un érninent degré les talens d'un parfait accadémicien. Tous les trésois de notre langue lui étoient ouverts, et il avoit un art merveilleux de les employer avec force et délicatesse. Quelles études n'avoit-il point faites! Il avoit pris l'espi'it des plus glands j)oèles et des plus excellens orateurs; il s'étoit rendu propres toutes leurs beautés et toutes leurs grâces, 11 s'étoit surtout attaché A Platon , pour lequel il avoit une admiration particulière. Me pardonuera-t-on cette expression? il avoit mis son esprit à la teinture de la plus saine antiquité. De là cette force, cette grâce, cette légèreté, cette ame qui éclate dans ses écrits; Tout vit dans sa prose; et s'il y a quelque défaut, c'est peut-être un brillant trop continu, et une prodigalité de richesses.
Sou éloignemenl a privé nos assemblées du secours de ses lumières : mais il aimoit toujours l'Académie , et un de ses derniers ouvrages est un avis sur ses travaux , avis où il exécute ce qu'il conseille, au moins il nous y ouvre le moven de l'exécuter.