‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 223 sur 422 · I.e rrédil do Fénolon lui suscite des envieux · texte numérisé non relu

I.e rrédil do Fénolon lui suscite des envieux

Ce seroit bien mal connoître l'esprit des cours, que de supposer qu'aucun sentiment d'envie n'ait tenté de corrompre la satisfaction si pure dont jouissoit Fénelon. Peut-être on lui auroit pardonné de faire de M. le duc de Bourgogne ini grand prince ; ce prince étoit encore bien éloigné du trône, et l'avenir est rarement ce qui occupe le plus les courtisans. Mais Fénelon étoit devenu l'ami , le confident et le conseil de madame de Maintenon ; le crédit d'un homme dont le caractère et les maximes étoient déjà connus , commençoit à donner de l'ombrage à tous ceux qui croyoient avoir cà redouter l'ascendant de ses vertus et de ses principes.

(Jn avoit cherché à refroidir Bossuet pour Fénelon par des éloges exagérés de l'éducation de M. le duc de Bourgogne , ou en affectant de douter des merveilles de cette éducation. Peutêtre s'étoit-on flatté d'exciter dans le cœur du précepteur du père un sentiment secret de jalousie contre le préceptetir du fils. Mais la grande âme de Bossuet avoit trompé ces \iles espérances. Bossuet , accoutumé à ne se confier qu'en son propre témoignage, avoit voulu juger lui-même cette éducation si vantée , et il avoit reconnu qu'elle étoit encore au-dessus des éloges qu'on lui en avoit faits. II semble qti'une déclaration aussi imposante auroit di'i condamner à un éternel silence tous ces coupables détracteurs ; mais lorsque la malheureuse affaire du quiétisme eut laissé un essor plus libre à la malveillance encore sourde et cachée des envieux de Fénelon , on parut craindre qu'il ne se ïù\ plus occupé à entretenir M. le duc de Bourgogne dans le goiit d'une dé\otion mystique et dans des pratiques minutieuses , qui rétrécissoient son esprit et remplissoient tous ses momens, qu'à lui donner les connoissances convenables à sou rang , et nécessaires à l'héritier d'un grand empire.

Louis XIV , déjà prévenu contre Fénelon , parut prêter l'oreille à ces rumeurs, et ne put s'empêcher d'en montrer une espèce d'inquiétude el de mécontentenunit à M. de Beauvilliers. M. de Beauvilliers lui répondit avec modestie et fermeté ' : « Sire , je ne comtois qu'un Evangile , » el je crois devoir à mon Dieu et à mon Roi de

Vie- de b'eueloii, par le P. (Juorbeul.

HISTOIRE DE FÉNELON

» ne rien négliger pour préparer h la France un » roi vertueux. On peut savoir de .M. le duc de » Bourgogne lui-même en quoi consistent ses exer- » cices de piété. Je suis prêt à leui- substituer le » chapelet , si on le juge convenable. Mais pour » fermer la bouche à tous mes accusateurs , j'ose » les défier de produire Texeraple d'un seul prince » qui, à l'âge de M. le duc de Bourgogne, soit » aussi instruit dans toutes les sciences hu- » maines. »

Réilesions sur l'éducation du Dauphin et celle du duc de Bourtçopne.

Nous ne prétendons certainement pas établir entre Bossuet et Fénelon , entre Montausier et Beauvilliers un parallèle injurieux. La gloire , les talens et les vertus de ces hommes supérieurs à tous les éloges, sont consacrés depuis long-temps par le suffrage unanime de leiu's contemporains et par la vénération de la postérité. Oser dépouiller un seul d'entre eux d'une partie des titres de sa gloire , pour en orner celui que l'on croirait honorer par une injuste prééminence , ce seroit montrer un enthousiasme puéril et maladroit. On offenserait également la mémoire de celui que Ton prétendroit élever , et de celui qu'on auroit la témérité de rabaisser. 11 est des noms tellement environnés d'éclat et de faveur , qu'il faut se borner à F^s prononcer avec un égal respect, et s'interdire de fixer leur rang.

.Nous éviterons aussi d'établir aucun rapprochement entre les résultats de l'éducation du fils de Louis XIV , et de celle de son petit-fils. Ces résultats dépendent souvent des dispositions plus ou moins heureuses qu'un élève apporte aux soins de son instituteur ; et il faut convenir que la nature avoit favorisé M. le duc de Bourgogne par une pénétration d'esprit si remarquable , et une telle avidité pour s'instruire , que Fénelon eut sous ce rapport un avantage qui manqua à Bossuet.

Nous hasarderons seulement une réflexion sur le caractère et le génie paiticulier des hommes célèbres qui présidèrent a ces deux éducations. Seroil-il permis de penser que l'austère vertu et l'inexorable rigidité de .M. de Montausier, pouvoit intimider, ou, si l'on veut, devoit moins attirer im enfant, qui a toujours besoin d'être encouragé, que les vertus douces, égales et modesh's de .M. Je Beauvilliers , aussi indulgent pour les autres, que sévère pour lui-même; qui portoil dans toutes ses manières , connne dans toute sa conduite , l'expression tranquille et louchante du calme et de l'innocence de son âme ; qui ne montra, qui n'éprouva jamais d'autre passion que celle de la vertu ; qui se seroit même reproché l'amour de la gloire.

Puisque j'ai osé laisser entrevoir ma pensée, me sera-t-il permis de la montrer tout entière ? .Me

Sardonnera-t-on de croire que le vaste génie de ;nssuel , f|uiembiassoit toujours dans ses sublimes conceptions tout ce (lue la religion , l'histoire , la philosophie et la politique ont de plus élevé ; nui avoit conquis toutes les sciences plutôt qu'il m; les avoit apprises ; que cet homme étonnant , qui pa-

roissoit toujours parler au nom du ciel , dont il avoit emprunté la magnificence , l'éclat et la foudre, avoit plus de peine à descendre de tant de hauteur, pour s'abaisser jusqu'à la foible intelligence d'un enfant , que Fénelon , doué d'une imagination plus douce et plus riante , d'une àme plus sensible , d'un caractère plus patient et plus lli'xible ; qui n'avoit qu'un seul intérêt, qu'une seule pensée , une seule étude , celle de donner à la France im bon roi ; qui oublioit sa propre gloire , en apprenant à son élève à mépriser la gloire , et qui a\oit placé toute son ambition dans le bonheur d'une généi-ation qu'il ne devoit pas voir.

Ne peut -on pas dire que le contraste de leur caractère et de leur-génie se fait remarquer jusque dans les deux ouvrages qu'ils écrivirent pour l'instruction de leurs élèves , et qui ont le plus contribué à inimortaliser leurs auteurs. Est-il possible de supposer qu'un prince de quinze ans , à qui la nature avoit refusé cette étendue et cette pénétration d'esprit qu'elle accorda depuis à son fils ; qu'un prince, que son extrême timidité empêchoit de s'ouvrir avec toute la liberté nécessaire au développement de ses idées , et dont on avoit voulu peut-être charger l'intelligence et la mémoire de plus de richesses qu'elles ne pouvoient en recevoir ', fût capable de suivre la marche rapide , ou plutôt le vol audacieux de Bossuet , dans sa magnifique pensée du Discours sur l'histoire universelle, et put saisir toutes les parties de ce vaste tableau, dont chaque trait est l'expression du génie , et suppose clés connoissances et une habitude de réfléchir qui appartiennent à très-peu d'hommes.

Télémaque , au contraire , n'étoit-il pas admirablement approprié à la position , aux idées , aux sentimens naturels de tout prince du même âge. Fénelon n'a-t-il pas su répandre dans le plan , le style et la composition du Télémaque, un charme tellement iucIlHcabli', qu'il est encore, depuis ulus d'un siècle , le priMuior livre que l'on donne a l'enfance et à la jeunesse, celui que l'on aime encore à relire dans un âge plus avancé et dans les diverses situations de la vie : singulière destinée d'un livre qui n'avoit été composé que pour l'instruction d'un héritier du trône , et qui fait depuis si long-temps le charme de tous les âges et de toutes les conditions !

On ne nous soupçonnera pas , sans doute , de vouloir compaier deux ouvrages d'un genre si

' a Feu MoiiseigiKiur savoil à cinq ou six ans mille mot» » laliiis, pt pas un seul quaml il fût maître de lui. » {Lettre dr jiiiidinnv de Maintenon à madame de Fentadour, 16 juin 171.5.)

« Si on considère, raconte madame dp Caylus , Ip inôrilt- » Pt la vcrlu dp M. dp Montausior, l'pspiil et le savoir de » M. de Meau\ , quelle haute idc'p n'aura-l-on pas, el du Roi )» qui a fait élevpr si dignement son fils, el du Dauphin qu'on » croira savant et habile, parce qu'il le devoit Ctre! On ignon rera les di^tails qui nous uni lail connollre l'humour de » M. de Montausier, cl qui l'onl lait voir plus propre tt re- » buter un entant tel que Monseigneur, n(- doux , paresseux » et npiiiiàlre , (ju'h lui inspirer les sentimens qu'il devoit » avoir La manière rude avec laquelle on le forçoit d'étu- 1) dier, lui donna un si grand dOgoiM pour le» livres, qu'il » prit la résolution de n'en jamais ouvrir quand il seroit sou » inallrp : il a loiiu parolf. ))

[Souvviiirs de madame de Citylim.)

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