LIVRE DEUXIÈME
« parfaits , vous vous en dégoûtez trop vite , et « que vous poussez ti'op loin le dégoût.
» On dit que vous vous mêlez trop peu des af- » faires. Ceux qui vous parlent ainsi, sont ins- » pires par rinquiéludc , par Tenvie de se mêler » du gouvernement , et par le dépit contre ceux «qui dislr-ibuent les grâces, ou par Tespoir » d'en obtenir par vous. I.e zèle du salut du lloi » ne doit point vous faire aller au-delà des bornes « que la Providence semble vous avoir mar- » quées.
» Ce n'est pas la fausseté que vous avez à crain- » dre , tant que vous la craindrez. Les gens faux » ne croient pas l'être; les vrais tremblent tou- » jours de n'être pas assez vi-ais.
n Le vrai moyen d'attirer la grâce sur le Uoi et » sur l'Etat , n'est pas de crier, ou bien de fati- » guer le Roi ; c'est de l'édilier , et d'ouvrir peu à » peu le cœur de ce prince par une conduite in- )) génue , cordiale et patiente.
» Voti'e esprit est plus capable d'affaires <]ue » vous ne pensez. Vous vous défiez peut-eti-e un » peu ti'op de vous-même ; ou bien vous craignez 1) trop d'entrer dans des discussions contraires au )) goût que vous avez pour une vie tranquille et re- » cueillie.
» Chacun , plein de son intérêt , veut vous y » entraîner, et vous trouve insensible à la gloire 1) de Dieu , si vous n'êtes aussi échauffée que lui. » Chacun veut même que votre avis soit conforme » au sien , et sa raison à la vôtre. »
Mais le fragment suivant est bien remarquable par le courage avec le(juel Fénelon parle des défauts de Louis XIV à la femme de Louis XIV.
« Comme le Roi se conduit bien moins par des )) maximes suivies , que par l'impression des gens « qui l'environnent , et auxquels il confie son au- » rite , l'essentiel est de ne perdre aucune occa- » sion pour l'obséder par des gens \eitueux, qui » agissent de concert avec vous , pour lui faire » accomplir dans leur vraie étendue ses devoirs , » dont il n'a aucune idée. . ... Le grand point est » de l'assiéger, puisqu'il veut l'être , de le gouver- » ner , puisqu'il veut être gouverné. Son salut » consiste à êtie assiégé par des gens droits et » sans intérêt. Vous devez donc mettre toute votre » application à lui donner des vues de paix , et » surtout de soulagement des peuples , de modé- » ration , d'équité , de défiance à l'égard des con- » seils durs et violens , d'horreur pour les actes « d'autorité arbitraire , enlin , d'amour pour l'E- )' élise, et d'ipplication à lui chercher de saints » pasteurs. »
Tous les conseils que Fénelon donne à madame de Maintenon dans cet écrit , respirent la incnu^ sagesse, la même élévation de sentimens.
« Vous avez à la cour des personnes qui parois- » sent bien intentionnées ; elles méritent !»,ue vous » les traitiez bien , et que vous les encouragiez ; » m:iis il faut beaucoup de précaution ; car mille )) gens se feroient dévots pour vous plaire. Pour » votre famille , rendez-lui les soins qui dépcn- » drontdesous , selon les régies de modération » que vous avez dans le cœur ; mais évitez éga- » lement deux choses : l'une , de refuser de parler » pour vos parens, quand il est raisonnable de le » faire; l'autre, de vous fâcher quand votie re-
» coinmandation ne suffit pas. Il me paroit que » vous aimez comme il faut vos parens , sans igno- » rer leurs défauts , et sans perdre de vue leurs » bonnes qualités. »
La femme célèbre à qui ces conseils s'adressoient , a prouvé qu'elle étoit capable d'en faire la règle de sa conduite. Jamais aucune femme n'a su s'élever par elle-même, et par les seuls moyens que la vertu et la délicatesse puissent avouer, à une plus haute fortune ; jamais aucune femme n'a montré plus de modération dans une si étonnante prospérité; personne n'a jamais mieux senti ni mieux exprimé le vide afiieux que laissent souvent la puissance et la grandeur. C'étoit elle qui écrivoit à sa nièce :
« ' On rachète bien les plaisirs et l'enivrement » de la jeunesse. Je trouve , en repassant ma vie , » que depuis l'âge de trente-deux ans , qui fut le w commencement de ma fortune , je n'ai pas été » un moment sans peine , et qu'elles ont toujours » augmenté. »
C'étoit encore elle qui écrivoit à madame de la Maisonfort : « Que ne puis-je vous donner mou » expérience? que ne puis-je \ous faire voir l'en- » nui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont » à remplir leurs journées ? Ne voyez-vous pas » que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on » auroit eu peine à imaginer. J'ai été jeune et » jolie , j'ai goûté des plaisirs ; j'ai été aimée par- » tout ; dans un âge plus avancé , j'ai passé des » années dans le commerce de l'esprit ; je suis » venue à la fortune , et je vous proteste que tous » les états laissent un vide affreux. »
Plus madame de Maintenon voyoit l'abbé de Fénelon , plus elle s'attachoit à lui ; elle eut même la pensée de le choisi]- pour son directeur «. Elle venoit de perdre l'abbé Cobelin , qui a\oit eu sa confiance dès sa première jeunesse ^« et qui l'avoit » long-temps dirigée a\ec fermeté, mais qui lui » éloil devenu presque inutile; elle avoit conservé » pour lui la même confiance , la même docilité , » le même goût ; mais il avoit pris une si grande » crainte d'elle, il la traitoil avec tant de respect, » il l'embarrassoit si fort par la contrainte que » son élévation lui donnoit malgré lui et malgré » elle , que de continuelles infirmités se joignant » à toutes ces raisons, elle s'adressa pendant quel- » que temps au P. Bourdaloue. Mais ce saint et » savant prédicateur lui déclaia qu'il ne pourroit » la voir f[ue tous les six mois à cause de ses ser- » nions. Elle comprit que tout habile , tout ver- )) tueux , tout expérimenté , tout zélé qu'il étoit , )) elle ne pourroit pas en tirer le secours presque » continuel dont elle a\oif besoin. En se privant » du P. Bourdaloue , elle redoubla d'estime pour w lui ; car, ajoute-t-elle a\ec assez de naïveté, la » direction de ma conscience n'étoit i)oint à dé-
' L.îllii- d>: inadaiiie àc Miiiiilcnon ii mal.iiiu- d.- VilIcUe. — - Le cai'iliiial de Haussel avoit parlé d'une lollre anonyme do Fi'nelon a Louis XIV coinnie d'une pièce douteuse. Mais aujourd'hui l'aulheulicité de •elle lettre esi incontestable. Seulcnicnl rien ne prouve qu'elle ait 6\é remise a Louis XIV; el il esl liiul-a-fait invraisemblable qu'elle lui ail <*lé remise d:iiis rilal ou nous l'avons niainleiianl, c'esl-a-dire sans adiïueisspnient ni inodilication quelconque. Voyei l'HisI, litt. de Fénelon, p. 155. [.Sotc (/es lAlilciirs.) — ^ Kulieliens de madame de Maintenon.
HISTOIRE DE FENEI.ON
» daigner; elle hésita quelque temps entre Tabbé » de Fénelou et Tabbé Godoi-des-Marai^, depuis » évcquo de Chartres. Elle cunnoissoit ce dernier » par l'abbé Gobelin , qui lof^^eoit au séminaire des » Trente-trois dont l'abbé Godet-des-Marais étoit )) supérieur. Son extérieur , bien loin d'avoir rien » qui attirât , étoit tout-à-fait propre à éloigner. ■» 11 avoit un air froid, sec et austère; mais tout » ce qu'elle vit en lui , dans ses rapports avec » Samt-Cyr, parut à madame de Maintenon si » vertueux , si sage , si niodéié , si prudent , •n qu'elle se décida à lui donner sa confiance ; elle » nt part de son projet à l'abbé Brisacier , qui , » avec une droiture merveilleuse , et sans profiter » de l'ouverture pour la porter à le choisi)' lui- )) même , ou l'abbé Tiberge , son intime ami , » pour qui elle avoit une égale estime, dit à ma- » dame de Maintenon : Vous ne sauriez mieux » faire , Madame , que de prendre M. l'abbé Des- » Marais pour votre directeur ; il a tout ce qui » convient et qui vous est nécessaire : elle pria » l'abbé Brisacier de lui en faire la proposition. » L'abbé Des-Marais le refusa d'abord , i-egardant » cette charge comme formidable , ainsi qu'il lui » écrivit à elle-même quelque temps après. 11 fal- » lut employer l'autoiité de M. Tronson , supc- » rieur général de Saint-Sulpice , pour qui l'abbé » Des-Marais avoit une entière déférence, et qui •>■> le décida à se charger de la conscience de ma- M dame de Maintenon. »
C'est de madame de Maintenon elle-même que nous empruntons ces détails; et elle ajoutoit :« J'ai » souvent pensé depuis , pourquoi je ne pris pas >) l'abbé de Fénelon, dont toutes les manières me » plaisoient , dont l'esprit et la vertu m'avoient si )) fort prévenue en sa faveur. Comment, au milieu » de tout ce qui de\ oit me déterminer d'un côté , » me jetois-je de l'autre? >■ Elle s'exprirnoit ainsi long-temps après l'affaire du quiétisme et la disgrâce de Fénelon ; elle attrihuoit cette détermination à une bonté de la Providence, qui avoit voulu la préserver des erreurs de M. de Cambrai '.
direction de sa conscience , elle étoit bien éloignée de lui supposer des erreurs. On voit par tous les détails de confiance qu'elle conserva avec lui , lors même que l'afl'aire du quiétisme eut conunencé à faire un certain éclat , combien elle goûtoit ses maximes , vénéroit sa vertu , et admiroit son désintéressement.
Cette dernière quaUté devoit surtout frapper madame do Maintenon ; elle en offroit elle-même 'à le modèle le plus admirable dans une place qui , 1 mettant tout à sa disposition , mettoit à ses pieds ^ toute la cour et tous les ambitieux. On aura peine à croire que Fénelon fut cinq ans précepteur des enfans de France sans recevoir la plus foible grâce. Le seul revenu ecclésiastique dont il ait joui jusqu'à l'âge de quarante-trois ans , consistoit dans le petit prieuré de Carenac, que l'évêque de Sarlat , son oncle , lui avoit résigné , pour l'aider à subsister à Paris , pendant qu'il y exerçoit les fonctions du saint ministère. Ce fut cependant l'époque oii il jouit du plus grand crédit auprès de madame de Maintenon ; mais madame de Maintenon et M. de Beauvilliers , aussi désintéressés que Fénelon , pensoient poiu- lui comme ils pensoient pour eux-mêmes.
11 fallut que Louis XIV s'occupât des intérêts de Fénelon , puisque personne ne s'en occupoit pour lui. 11 parut même honteux de s'en être ressouvenu si fard. Il le nomma, en 1694, à l'abbaye de Saint-Valery ; il voulut le lui annoncer luimême , et lui fit , pour ainsi dire , des excuses d'un témoignage si tardif de sa reconnoissance et de sa bouté.
C'est au moment où ce que l'on appelle la fortune commen(,oit à sourire à Fénelon, que s'élevèrent les premiers nuages qui dévoient troubler une vie jusqu'alors si heureuse et si tranquille.
Controverse du Quiétisme.
Désintéressement de Fénelon. — Il est nommé à l'abbaye de Saint-Valery.
Mais à l'époque où elle parut indécise entre l'abbé de Fénelon et l'abbé Des-Marais , pour la
' On lil dans les iKitfS placi'-rs a la suite de VE/oi/c rie Fénelon, par M. l'ahlii' Maury, aujciuririiui canlinal, fdil. de 180-4 : « .Madame de Mainloiuiu prit Fcnclou pour .ton n directeur A la iiiorl de l'abhc Gobelin; et celle direclion, » qui pouvoil donner la plus grande induencc sur le piui- » veinenieni , effraya ses ennemis, <|ui dcs-lois conjurèrent » sa perte : il y avoit alois contre lui plu>ieurs cabales h )a » cour. L'affaire du quiétisme diHida enllu madame de Main- » tenon à le quitter, et à choisir pour confesseur M. Godel- »dcs-Marais, évi'-ciue de Chartres, viinemi Irès-pussionné » de l'archev^quo de Cambrai. »
On vient de voir par le témoignage de madame de Maintenon elle-même, (|ue Fénelon n'a jamais été son dircrlenr, et qu'elle avoit donné sa conliance spirituelle il l'abbé Des- Marais, lonij-temps avant l'affaire dit quiétisme. On verra dans la suite ((ue l'abbé Des-Marais, di|iui> i\.i|ic' >\<- Chartres, fut opposé à la doctriiu; de Fénelon , mais ipi il ne fui jamais son ennemi Ircs-pnssionné.
Nous allons parler de l'affaire du quiétisme. Des circonstances particulières ont mis à notre disposition un très-grand nombre de manuscrits de Fénelon , qui n'ont jamais été publiés. Nous ne nous en servirons (|ue pour exposer les faits avec la plus grande exactitude. Nous oubherons que nous écrivons Ihistoire de Fénelon ; ou du moins nous nous l'appellerons que nous avons aussi à parler de Bossuet. Tous les intérêts et toutes les passions, (jui donnèrent des partisans et des adversaires à ces deux grands hommes , n'existent plus. Ce seroit bien mal servir la religion et la vérité, que d'avoir la iiensée de perpétuer des divisions et des rivalités , auxquelles ils eui'ent euxmêmes la gloire de mettre un terme. Le grand intérêt que peut inspirer le récit de cette controverse , est d'en (ibserver le résultat , et ce résultat fut loul enlii-r en laveur de la religion et de la vérilé. Bossue! eut le mérite de faire condamner des erreurs qui u'éloient pas sans danger. Fénelon eut le niérile encore plus rare de se soumettre au jiigemeul qui lavoil condamné.
On nous a reproolié de n'avoir |)oint placé à la tète du rt'cit des coniroverses de Bossuet et de