‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 227 sur 422 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Féiielon , l'exposé de la question de doctrine qui excita des débats si animés entre ces deux grands hommes. Nous sommes obligés de con\enir que ce reproche peut paroilre fondé de la part de cette classe de lecteurs que leur profession et leurs études ont familiaiisés avec ces questions subtiles et délicates. Peut-être en eiïet avions-nous cédé trop facilement à la dilïiculté de reproduire avec toute Texaclitude el toute la précision nécessaires , un système de doctrine qui a produit tant d'écrits el de discussions, l'eul-ètre aussi avons-nous trop obéi à la crainte d'excéder les bornes de l'histoiir, en entrant dans dos détails devenus plus indifférens par l'édilianle soumission de Fénelon.

Cependant , pour satisfaire , autant qu'il est en nous, à Tobligation que l'on semble nous imposer, nous réduirons aux termes les plus simples et les plus précis le système de mysticité que l'on est convenu d'appeler le quiétismc '.

corps n'étoit plus alors que l'instrument du démon , sans que l'ame , intimement unie à Dieu , éprou\àt la plus légère altération du désordre qui agite les sens '.

On ne peut assez s'étonner qu'une doctrine, dont les conséquences révoltantes n'étoient pas même dissimulées , et s'énonçoient sous des exl>ressions si formelles , ait pu trouver à Rome des paitisans permi des personnes éminentes en piété, et que la dignité de leur caractère , ainsi que la pureté bien connue de leurs mœurs, auroient dû préserver d'un genre de séduction qui ofTensoit la simple honnêlclé naturelle.

Les écrits de Molinos furent proscrits en 1687 par une bulle du pfqie Innocent XI ; et leur auteur, condamné à une prison perpétuelle, y finit, dit-on , ses jours dans des senlimens de repentir et de piété.

Ouiétisrae de Molinos.

11 y a eu dans tous les temps et dans toutes les religions des hommes singuliers , qui ont cru ne pouvoir arriver à la perfection que par des voies bizarres et extraordinaires ■'.

Tel fut à la fin du 17* siècle, Michel Molinos , prêtre espagnol , qu'on peut regarder comme le patriarche des Quiétistes modernes.

La doctrine de Molinos peut se réduire à ces trois maximes :

1" La i-ontemplation parfaite est un état , où l'ame ne raisonne point, ne réfléchit ni sur Dieu ni sur elle-même , mais reçoit passivement l'impression de la lumièie céleste, sans exercer aucun acte d'amour , d'adoration , ou tout autre acte nuelcomiue de la piété chrétienne. C'est cet état ainaction et d'inattention absolue (}ue Molinos appelle quiétude.

2° Dans cet état de contemplalion parfaite , l'ame ne désire rien , pas même son salut ; elle ne craint rien , pas même l'enfer : elle n'éprouve plus d'autre senthnent que celui d'un entier abandon au bon plaisir de Dieu.

5° Une ame arrivée à cet état de contemplation parfaite , est dispensée de l'usage das sacremens et de la pratique des bonnes œuvres. Tous les actes , tous les exercices de la piété chrétieime lui deviennent indiflërens. Les représentations et les imaginations les plus criminelles peuvent affecter la partie sensitive de l'ame, snns la souiller, et elles restent étrangères à la partie supérieure , oii résident lintelligencc et la volonté.

De ces principes si pernicieux , Molinos en déduisoit la conséquence abominable , (ju'une anu" parvemie à cet état de contemplation parfaite , cessoit d'être coupable envers Dieu , en s'abandonnant aux actions les plus criminelles ; que son

' r.t'i exposé Jfis erreurs du Quii'tisme est ineoniplel , il faut le lircfdans l'Hiist. tilt, de Fciielun, où la matière est triiitoc à fond avec la plus grande exactitude ttiéologique. {Sote des Ld i I eu >■.<;.] — ^Tels furent, au onzième siècle, les Mrsycastes ihins l'Eglise grecque, et les lirgiiarda au quator/ienie, d»ns l'Eglise latine.

nui(;tisnie de madame Guyon.

Ce fut peu de temps après la condamnation de Molinos , ([ue le quiétisme s'introduisit en France sous une forme moins grossière , et dégagée des extravagances impies et criminelles que le Saint- Siège avoit si justement frappées d'anathème.

C'est Rossuet lui-même qui nous servira d'interprète dans l'exposition de ce quiétisme mitigé , tel qu'il l'avoit puisé dans l'analyse des écrits de madame Guyon.

u L'abi'égé des erreurs de ce quiétisme , dit Bos- )> suet , est de mettre la sublimité et la perfection ^) dans des choses qui ne sont pas , ou du moins )) qtii ne sont pas de cette vie ; ce i\in les oblige à « supprimer dans certains états , et dans ceux 1) qu'on nomme parfaits contemplatifs , beaucoup » d'actes essentiels à la piété , et expressément » commandés de Dieu ; par exemple , les actes de )) foi explicite , contenus dans le symbole des apô- » très ; toutes les demandes , et 'même celles de » l'Oraison dominicale, les réflexions, les actions » de grâces, et les autres actes de cette nature, » qu'on trotivc coinmandés et pratiqués dinstou- » tes les pages de l'écriture et dans tous les ou- » vrages des saints 2. »

Rosstiet expose ensuite et discute le principe fondamental de cette nouvelle doctrine , savoir : que la perfection consiste , même dès cette vie , dans un acte continuel et invariable de contemplation et d'amour; d'oîi il suit que, lorsqu'on s'est une fois donné à Dieu , l'acte en subsiste toujours , s'il n'est révoqué , et qu'il n'est nécessaire ni de le réitérer , ni do le renouveler.

Il est constant , ainsi que l'observe Bossuet , <ltte ce principe , pris dans son sens naturel, conduit aux [dus' ('-tranges conséquences.

1° C'est um' suite nécessaire de ce principe, qu'il ne ttiut point se recueillir dans l'oraison, quelque distrait que l'on ait été , puisque, selon ces nouveaux mystiques, les actes une fois parfaits ne périssent point.

> Voyez, iiu\ Pièces jimlifeatives', la lettre du cardinal Caraccioli au pape Innocent XI, en date de 1682, n. 1. — Voyez Vlnslruclhn ile Bossuet sitr les Etats d'oraism.

HISTOIRE DE FÉNELON

2» Ce même principe tend à relâcher dans les parfaits le soin de renouveler les actes les plus essentiels à la piété, tels que les actes explicites de foi^ d'espérance et de demande. Car pour ces prétendus parfaits , il n'y a plus qu\ni seul acte perpétuel et universel , dans lequel tout est renfermé pour eux, et dans lequel ils prétendent que tous les autres actes de religion se trouvent compris éminemment.

Aussi madame Guyon , dans son Explicalion du Continue des cantiques , paroit-elle enseigner formellement que le désir et la demande du salut sont entièrement supprimées dans son état prétendu de perfection , et que dans ce même état , Tame doit renoncer à tous les actes distincts et explicites quelconques.

Quiélisnie de Fénelon.

Il existe une diflérence très-importante entre le quiétisine de Fénelon et celui de madame Guyon.

Madame Guyon supposoit et avoit même entrepris de tracer une méthode , par laquelle on pouyoit conduire les âmes les plus comnmnes à cet état de perfection , où un acte continuel et immuable de contemplation et d'amour les dispensoit pour toujours de tous les autres actes de religion , ainsi que des pratiques de piété les plus indispensables selon la doctrine de l'Eglise catholique.

Mais Fénelon , dans les égaremens même de son imagination , n'alla pas à beaucoup près si loin.

On veria dans la suite que les propositions de son livre des Maximes des Saints , prises à la rigueur , expriment seulement la possibilité d'un état habituel de pur amour, d'où étoient exclus comme autant d'imperfections tous les actes explicites des autres vertus , même le désir du salut et la crainte de l'enfer.

Aussi on a observé que toute la doctrine de Fénelon , condamnée par le bref d'Innocent Xll , pouvoit se réduire à ces deux points :

1" 11 est dans cette vie un état de perfection dans lequel le désir de la récompense et la crainte des peines n'ont ])lus lieu.

2° 11 est des âmes tellement embrasées de Tamoui- dt! Dieu , et tellement résignées à la volonté de Dieu , que si dans un état de tentation , elles venoient à croire que Dieu les a condamnées à la peine éternelle , elles feroient à Dieu le siiciitice absolu de leur salut.

Nous croyons que cet exposé peut suffire pour faire connoître la nature des questions qui furent agitées entre Hossnet et Fénelon ; nous devons actuellement rapportei- à quelle occasion elles s'élevèrent, et par (piel concours malheureux de circonstances les piélats les plus recommandables de l'Eglise de France , et les personnages les plus vertueux de la cour de Louis XIV , se tiouvèrent mêlés à ces affligeantes discussions.

Histoire de madame de Guyon. —Le P. Laoombe.

Jeanne-Marie Bouvières de la Mothe , connus sous le nom de madame Guyon , étoit née à Montargis, le 15 avril 1648 , d'une famille considérée dans cette ville. Elle fut mariée à seize ans au fils du célèbre Guyon, qui devoit sa noblesse et sa fortune à la belle entreprise du canal de Briare. Elle n'avoit que vingt-huit ans lorsqu'elle perdit son mari \ qui lui laissa trois enCans en bas âge. Elle avoit montré de bonne heure un penchant décidé pour toutes les œuvres de charité , et un goût extrême pour une dévotion tendre et affectueuse. Un voyage qu'elle fit à Paris , en 1680, la mit à portée de voir M. d'Arenthon , évèque de Genève, que les affaires de son diocèse y avoient conduit. Ce prélat , qui jouissoit de la plus haute réputation de vertu , fut touché de la piété et du détachement du monde qui se faisoicnt remarauej- dans la conduite et clans tous les sentimens fie madame Guyon. 11 lui proposa de se retirer dans son diocèse avec de nouvelles catholiques , <[ui alloient établir une communauté à Gex , pour la conversion des filles protestantes. Une résolution aussi extraordinaire dans une mère de famille , dont les enfans étoient encore si jeunes , auroit eu besoin d'êtie justifiée par une vie entière consacrée à la retraite et aux bonnes œuvres. Le caractère de madame Guyon ne lui permit pas de jouir de cette heureuse obscui-ité , qui eût été plus favorable à sa tranquillité, et peut-être à sa réputation.

Elle arriva à Gex en 1681. Ce fui dans cette ville qu'elle revit le père Lacombe, barnabite. Elle avoit déjà eu occasion de le voir à Paris , dans un voyage qu'elle y avoit fait dix ans aupara\ant ; elle s'étoit sentie dès-lors attirée vers lui , et elle avoit cru reconnoître dans celte disi»osition une vue particulière de la Providence ; c'étoit même ce qui l'avoit jiortée à le consulter par lettres dans deux ou trois circonstances. A son iu-rivée à Gex , ce religieux lui fut présente et recommandé par l'évêque de Genève lui-même , qui l'établit supéi'iein- de cette nouvelle communauté.

C'est à cette épocpie que remontent les rapports plus suivis de madame Guyon avec le père Lacombe. L'imagination trop vive et trop exaltée de jnulame Guyon auioit eu besoin d'être t(împérée par un espi-i't plus calme et plus it'glé que celui du père Lacombe; el malheureusement le caractère de ce religieux le jendoit peu propie à exercer un ministère si utile. Il étoil lui-même disposé aux illusions d'une imagination désordonnée, et cette conformité d'inclination et de goût entretint madame (in von dans l'idée qu'elle étoit appelée à exercer dans l'Eglise un niinislère extraordinaire. T(jule la suite de sa vie a laissé apercevoir qu'elle étoit tourmentée de la manie de fonder une espèce d'association mvstique.

Les parens de madame (hnon virent avec peine •ju'elle avoit adopté un genre de vie qui ne lui

li iiiourul If 21 juillet IG70.

Page 1