‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 25 sur 422 · DU MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

DU MÊME AU MÊME

Sur ses dispositions passées et présentes par rapport au quiélisrae.

ACambrei, 21 oclubre ClC99).

On ne peut être plus touché que je le suis , monsieur, de votre prudence , de votre exactitude et de votre amitié pour moi. M. l'abbé de Cheuvremont ne doit pas être surpris de me voir prendre des précautions. Cette politique ne tend qu'à conserver la paix , et qu'à demeurer dans le silence. Il ne me convient point de donner occasion de parler encore de moi , et de critiquer mes lettres. J'estime et je plains cet abbé; mais je n'ai jamais eu d'occasion de le voir, ni de connoitre par moi-même le bien que j'en ai ouï dire. Sur ce fondement , je continue comme j'ai commencé , et je vous prie de me renvoyer celte lettre dès que vous lui en aurez dit le contenu , sans la mettre entre ses mains , et sans en laisser faire aucune copip.

1° Je n'ai présentement aucun emploi à donner dans ce diocèse , ni sous la domination de France , ni sous celle d'Espagne. Je ne sais pas même à quelles fonctions cet abbé pourroit s'appliquer.

'2° Je ne pourrois le mettre en aucune place, ni sur les terres de France , ni sur celles d'Espagne, sans savoir les raisons précises qui lui ont fait quitter le royaume de France. Me convient-il de me déclarer l'asile de ceux qui en sortent? Si c'est une politique , elle est de devoir et de religion. Elle est encore plus dans mon cœur que dans ma conduite.

3° S'il écrivoit pour moi , la place que je lui donnerois lui ôteroit toute croyance dans ce qu'il diroit en ma faveur, et on m'imputeroit tout ce qu'il diroit pour ma cause , comme si je me servais d'une plume étrangère [)Our renouveler la guerre d'écrits. Si , au contraire , il écrit contre moi , comme son plan me paroît le mar»]uer, dois-je approuver tout ce qu'il dira contre mes véritables sentimens ? et ne croiroit-on pas , dans toute l'Eglise , que je conviendrois de tout ce qu'il auroit écrit ?

4° Nul vrai catholique ne doit jamais oser dire que les saints mystiques ont erré ni mal parlé dans le langage qui est uniforme entre eux. Rome ne le dit point , et ne souflrira pas

CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME

qu'on le dise. En condamnant mon livre , elle n'a point prétendu décréditer ni la spiritualité ni le langage de tant de saints dont elle dit que la doctrine est toute céleste. M. de Meaux a dit que ces pieux auteurs , même ceux qui ne sont point canonisés , sont hors d'atteinte. Le ministre Jurieu, en leur imputant les principes des Quiétistes , a montré qu'il ne les enlendoit nullement , et qu'il en parloit sans les avoir lus , par pure passion contre l'Eglise Romaine qui les autorise. Enfin je les ai expliqués dans mes défenses , dans un sens clair et naturel . qui est très-opposé au quiétisme , et que Rome necondanme point. Pour mon livre, c'est avec une sincère docilité que je préfère l'autorité du saint siège à mes foibles lumières. H faut que les expressions n'en soient pas telles que je les avois crues, puisque le Pape les condamne.

5° Jamais on ne peut tirer aucune conséquence, en faveur du quiétisme, des principes que j'ai posés dans mes défenses, et qui sont les seuls sentimens que j'ai toujours voulu établir. Rome en est persuadée , et le public aussi. L'Église ne regardera jamais la doctrine de la charité indépendante du motif de la béatitude dans ses actes propres , comme une doctrine qui favorise l'illusion. M'imputer une doctrine r/ui me reconduit au quiétisme , quand Je veux m'en éloigner, c'est me faire une injustice manifeste, et attaquer la foule des théologiens catholiques , faute d'être au fait.

6" En supposant que ma doctrine véritable est dans le fond celle qui fait le quiétisme , c'est m'accuser de mauvaise foi; car j'ai déclaré, dans notre assemblée provinciale , dont le procès-verbal est imprimé , que je n'ai jamais cru aucune des erraurs qu'on m'a imputées. Dire que quelqu'une des erreurs en question a fait partie de mes véritables sentimens , c'est dire tout ensemble que j'ai erré, et que j ai la mau- \'aise fui de nier mon erreur ; c'est faire de moi un homme trompé et trompeur.

7° Dire que j'ai eu des jjréventiohs out7'ées , que je n'aurois pas eues, si M. l'abbé m'avoit raconté ses conversations avec Molinos, c'est vouloir me noircii- de gailé de cœur, pendant qu'il me demande un asile dans son besoin. C'est même décider de ce qu'il ne sait point, et le faire malgré l'évidence des faits qui ont paru aux yeux de toute l'Eglise dans notre dispute.

8" Dire que je me suis rétracté, quoique j'aie déclaré que je n'aruis jamais cru aucune des erreurs qu'on m'avoit imputées , c'est faire entendre que j'ai parlé de mauvaise foi. Il est inutile de dire (jiif M. l'abbé n'entend, par le

ternie de rétractation , qu'une condamnation de mes expressions, sans rétracter le fond de mes sentimens. Le dictionnaire de M. l'abbé n'est point celui de l'Église , ni même du monde entier. Le terme de rétractation , quand on ne l'explique pas, emporte, dans notre langue , la condamnation d'une opinion fausse qu'on avoue avoir crue. Convient-il à un auteur qui m'estime, dit-il, qui veut me faire plaisir, et qui demande chez moi un asile , de se servir, en parlant de moi, d'un terme si odieux dans l'usage public , et qui sera naturellement si mal pris dans une alVaire si délicate et si importante? Ne devroit-il pas , au contraire , choisir avec précaution les fermes les plus clairs et les plus doux , pour écarter toute idée de rétractation sur aucune erreur effective?

9" M. l'abbé est fort à plaindre dans ses malheurs : mais en dois-je souffrir? Est-il juste qu'il se mette à écrire contre moi , parce qu'il manque de subsistance? Pourquoi faut-il qu'il m'attaque sans aucune justice, pendant qu'il me demande des grâces? Un homme , qui a autant de talent que lui pour servir l'Église , ne peut-il pas trouver d'autres ressources plus légitimes? Ne \audroit-il j)as mieux se réduire aux plus vils emplois, en attendant que la Providence lui en offrît de plus convenables? Croitil se faire honneur dans le monde par un ouvrage oi!i il parlera comme le ministre Jurieu , contre les livres de spiritualité des saints canonisés, et où il attatjuera tous ceux qui lui auront refusé une subsistance? Cet ouvrage, fait par désespoir contre l'honneur de l'Église, peut-il lui réussir? Ne vaudroit-il pas mieux prendre des partis d'humilité et de patience, dans lesquels il ne man(]ueroit pas du nécessaire , que de menacer de terribles suites l'Église de France qui ne lui donne point d'établissement? Ne trouvera-t-il point de mécomptes ailleurs? Je le conjure de prier, de se défier de lui-même dans nn état de si violente tentation , et de se mettre devant Dieu , comme s'il y étoit au moment de sa mort.

Je vous prie, monsieur, de lui représenter exactement tout ceci en détail , sans lui confier un seul moment ma lettre , et de me la renvoyer au plus tôt. Encore une fois , je le plains , et plus que je ne le puis dire. Vous savez avec quelle estime et quelle confiance cordiale je suis pour toujours tout à vous.

CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME

DCLVIII. (DCLVII.)

Page 1