DE FÉNELON A M
Il lui exprime ses dispositions présentes par rapport au livre des Maximes.
Au Chàti^au-CanibrOsis , 9 octobre (1099).
J'ai reçu , monsieur, par la poste , V Apologie des Dominicains missionnaires , etc., et j'ai cru qu'elle me venoit de vous. Puisque j'en ai un exemplaire, je n'en veux pas davantage. Si néanmoins celui qui esl entre vos mains y demeure inulile , je vous supplie de me l'envoxer à loisir par quelque voie commode , comme celle de M. Bodcquin , notre chanoine , qui doit revenir bientôt de Bruxelles : j'en ferai présent à quelque ami. Pour V Histoire de la congrégation de auxiliis , que vous me promettez, je vous serai fort obligé, si vous voulez bien me l'envoyer par la même voie de M. Bodequin.
Pour M. l'abbé de Chevremont , dont vous m'avez envoyé une lettre, je ne le connois que pour avoir ouï parler, à des personnes fort estimables , de son esprit et de son savoir. J'espère qu'il ne trouvera pas mauvais que je demeure à son égard dans le silence que je garde depuis quelque tenq)s à l'égard de toutes les personnes avec lesquelles je ne suis point lié par une amitié étroite ou par des devoirs très-prcssans. Encore même ai-je divers anciens et bons amis, ù qui j'ai fait agréer que je ne leur écrivisse point depuis quelque temps. Je vous conjure , monsieur , dans cet esprit , de me renvoyer la présente lettre , après que vous en aurez expliqué le contenu à cet abbé. Voisi les choses que je vous prie de lui dire.
l" Je ne souhaite rien tant que de ne voir nul écrit se répandre dans le monde pour mon affaire. Elle est finie ; je ne veux jamais la renouveler. J'ai abandonné et condamné simplement el sans restriction mon livre, pour soumettre mes lumières à celles de mon supérieur, qui est le Pape. Il ne s'agit plus d'occuper le public de cette affaire ; il n'y a que le silence ([ul me convienne. Ni directement ni indirectement je ne |)uis approuver en autrui ce que je n'ai garde de faire. Ainsi je ne puis savoir qu'on imprime un ouvi'age sur cette matière, et que l'auteur est allécliomié pour moi , sans le conjurer aussitôt, avec les dernières instances, de
CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME
supprimer son ouvrage. S'il m'y condamne , pourquoi le fait-il sansaucune nécessité, puisqu'il 1116 témoigne d'ailleurs tant d'estimeeld'inclination?Si,au contraire, il me détend, à quoi s'expose-t-il mal à propos, et à quoi m'expose-t-il moi-même, puisqu'on pourra croire que j'ai part à ce qu'il fait, pendant que je parois me taire ?
2° Les conférences qu'il dit avoir eues autrefois chez la reine Gliristine à Rome avec le fanatique Molùtos . n'ont aucun rapport réel , Dieu merci , avec mon alfaire. Je dois supposer que j'ai mal expliqué ma pensée dans mon livre, puisque le Pape , dont leslumièi-es sont supérieures aux miennes , l'a décidé : mais , sans vouloir jamais défendre les expressions de mon livre , je dois à la vérité et à l'honneur de mon ministère de dire (jue je n'ai jamais cru aucune des erreurs qu'on m'a imputées. Ces erreurs sont clairement et rigoureusement condamnées dans toutes les pages du livre même , sans parler de toutes mes défenses, où elles le sont encore partout avec évidence. Il n'est donc pas question de Molinos ni de ses impiétés.
3" Le terme de rétractation, dont M. l'abbé se sert , ne s'emploie d'ordinaire que quand un homme avoue qu'il a cru une doctrine qu'il reconnoît fausse. En ce sens , je ne me suis jamais réfracté : au contraire , j'ai toujours soutenu que je n'avois jamais cru aucune des erreurs en question. Le Pape n'a condamné aucun des points de ma vraie doctrine , amplement éclaircie dans mes défenses. Il a seulement condamné les expressions de mon livre avec le sens qu'elles présentent naturellement, et que je n'ai jamais eu en vue. Dire que je me suis rétracté, ce seroit faire entendre que j'ai avoué avoir eu des erreurs , et ce seroit me faire une injustice dont je crois cet abbé très-incapable. Il paroît encore , par sa lettre , qu'il croit que j'ai eu des pi'éventions outrées. Sur quoi le croit-il ? Quelque pénétration et quelque justesse d'esprit qu'il puisse avoir, avec le cœur le plus droit et le plus affectionné , il aura une extrême peine à pouvoir parler juste du fond de cette affaire. D'ailleurs , encore une fois, à quoi nes'exposet-il point? Je serois ravi de recevoir, selon son mérite , les offres qu'il me fait ; mais il ne convient ni à lui ni à moi , dans le temps présent , que l'auteur d'un tel ouvrage et moi nous soyons en commerce. Du reste , on ne peut ressentir plus que je le fais tout ce que je vois en lui d'estimable et d'obligeant. Renvoyez - moi , sll vous plaît , ma lettre , sans qu'il en reste aucune copie. Tout à vous, monsieur, avec une estime cordiale et une pleine confiance.
DCLVII. (DCLVl.)