LIVRE TROISIÈME
tout-à-fait. 11 faut convenir que Bossuet réfiile ce laisonncnienl de la manière la plus victorieuse.
«Avouez la vérité, Monseigneur, écrit-il à » Fénelon : vous ne croyez pas avoii- licn à dire » ou avoir rien proposé de plus spécieux (jue cet » argumenl ; uiais il toiulu' pai' ce seul mot. On » peut bien sacritier la vie mortelle à (pielque » chose de nieiileui-, (|ui est la \ ie bienheureuse; » mais lors(pie vous supposez tproii puisse sacri- » lier la vie bienheuicuse , il l'aut que vous ayez 1) dans Tesprit quelque chose de meilleur à quoi » on la sacritie ; et toujours on deviendra , ou » heureux en la possédant , ou malheuieuv si on » la perd.
» .\près cela, iMonseigneur , je n'ai plus rien à » vous dire. S'il se trouve dans vos écrits (juelcpie » chose de considérable qui n'ait pas encoi-e été )> repoussé , j'y répondrai par d'aulies moyens. » Pour des ïelti'es, composez-en tant (ju'il vous » plaira ; divertissez la cour et la ville ; laites ad- » mirer votre esprit et votre élocpience , et ra- » menez les grâces des Lettres provinciales , je ne « veux plus avoir de part au si)ectacle que vous )) seniblez vouloir donner au public. »
11 est impossible de méconnoitre dans ces accens passionnés l'émolion profonde d'une ame agitée par le sentimenl d'un grand danger, et par la prévoyance de grands malheui-s. C'est peutêtre moins encore le zèle de la vérité, qui porte Bossuet à s'ai'mer avec tant d'inilexibilité contre les mollesses du monde et ses vaines complaisances, que cette in(]uiète sollicitude d'un Père de l'Eglise, qui a \u souvent les hérésies naiti'e et croîtie à l'ombre des illusions d'une perfection chimérique, et trouvei' des protecteurs dans la piété même de ceux qui aiment la vertu de bonne foi.
Plus Bossuet avoit une hante idée des vertus et des talens de Fénelon, plus il devoit redouter l'appui qu'un tel homme pouvoit prêter à ceux qui n'avoient ni une ame aussi puie , ni des intentions aussi estimaL'les Féuelon n'étoit point un théologien obscur, dont il sufllsoit de combattre les opinions et de condanmer les erreurs. C'étoil un archevêque reconnnandablf' par la beauté de son génie, par des talens éblouissans, par une
Îùété sincèie , pai- dfs vertus attachantes. C'étoit e précepteur de l'héritier du trône , le conseil et l'oracle des honunes les plus vertueux de la cour ; c'étoit celui (pii , déjà élevé à de grandes places par la seule uitluence de son mérite personnel, sembloit être encore appelé à de plus hautes destinées.
J*lus Fénelon avoit i-épandu d'onction et de piété dans ses maximes de spii-itualité , plus elles pouvoient favoriser les illusions ou les excès de tous ceux qui , contre ses intentions, auroieut été disposés à en abuser. La conformité même d'une partie de sa doctrine avec celle de saiul François de Sales, de sainte Thérèse, el de ipielques écrivains dont la mémoire est honorée dans l'Eglise, devenoit un motif pour prévenir l'usage pernicieux que des honunes corrom])us avoient déjà fait et pouvoient faire encore de ces maximes si pures et si iimoccnles dans la pensée de lem-s pieux auteurs. L'exemple récent de Molinos venoit de moulrei', d'une manière elTraNaide , combien il est facile au vice de se couviir des appa-
rences et des expressions de la vertu , en empruntant les autorités les plus saintes et les plus respectées. On pouvoit , on devoit craindre que des lidunues non moùis dépravés, ne s'appuvassent de la piété et de l'autorité du nom de Fénelon , pour entraîner des arnes simples et crédules dans de funestes illusions. Saint François de Sales , sainte Thérèse et tant d'autres , avoient pu s'exprimer sans danger el avec toute la candeur et la simplicité de leui' ame , dans un lenq)s où l'ien ne les a\oit encore avertis des fausses interprétations que l'on pouvoit donnera la sainte imiocence de leurs pensées. Mais le temps étoit venu, où l'Eglise, iu^lruite par une triste expéi-ience , devoit, dans sa sagesse, tracer avec toute la rigueui- théologique , la ligne exacte et précise où la véi'itable piété doit s'arrêter , si elle ne vent pas s'exposer au danger de s'égarer dans des voies corrompues , ou de se nourrir d'inutiles et extravagantes illusions.
C'étoient ces hautes et puissantes considérations , dignes d'appeler la prévoyance d'un évèque tel que Bossuet , qui enllammèrent son zèle avec tant d'ardeur dans cette mémorable controverse ; et c'est ce qu'on ne doit jamais perdre de vue dans la suite des faits (jue nous aurons à rapporter.
Les obstacles , les contradictions, la résistance de Fénelon, ses plausibles et éloquentes apologies, les lenteurs de la cour de Home , les variations de l'opinion publique, les partisans accrédités que l'archevèciue de Canibj-ai conservoit à la cour, le torrent des courtisans (pu seroient venus se ranger s(jus ses étendards , s'il eût été vainqueur , les incertitudes de madame deMahitenon, la modération même du cardinal de Noailles et de l'évèque de Chartres , tout coutribuoit à justifier les inquiétudes de Bossuet et à exalter sa véhémence. C'étoit à lui seul qu'étoient réservés les périls et les hoinieurs de ce grand combat. Il falloit que Bossuet se montrât trop fort, parce que tout se monfroit trop foible autour de lui.
La réponse de Bossuet , dont nous venons de ra[)porter des passages si i-emarquables , laisse cependant apercevoir qu'il ne se dissinuiloit pas à lui-même que le public avoit accueilli avec une faveui- marquée les derniers écrits de Fénelon. On croit même observer qu'il étoit alors dans l'intention de ne plus rentrer dans une discussion directe avec lui.
XXXYL
Lettre de Fénelon au nonce du Pape.
11 paroit en elTet que les advei-saires de Fénelon , un peu déconcertés par le succès et l'énci'gie de ses défenses, tirent intervenir le nonce du Pape pour l'engager à garder désormais le silence. Fénelon répondit an nonce du Pape « que c'étoit » toujours à l'accusé à parlei- le dernier , surtout » quand il s'agissoit d'accusations horriljles sur )) la foi, et (lue l'accusé étoit un archevêque , dont » la réputation impoiloit à son ministère ; qu'il » ne dejuandoit lui-même ({ue la paix el le silence , » à être jugé et à (d)éir; que la réponse qu'il se
HISTOIRE DE FEiNELON.
•» voyoit oblige de faire à la dernière attaque de » M. de Meaux , seroit sa dernière défense , si ce 1) prélat ne reproduisait pas quelque nouvelle )) accusation. »
Letties de P'éiieloii à Bossuet.
Fénelon répondit en effet aux derniers écrits de Bossuet par trois nouvelles letties. Elles offrent de nouvelles preuves de toute la fécondité et de toute la subtilité de son esprit dans un genj'e de controverse, dont on ne lui a\oit pas plus soupçonné le goût qu'il n'en avoit conlractéThabitude. Bossuet, étonné lui-même, ne put s'empêcher de dire en les lisant : « M. de Cambrai a de l'esprit à faire peur. »
« Huand voulez-vous donc que nous finissions? » écrivoit Fénelon. Si je pouvois me donner le » fort et vous laisser un plein triomphe, pour » finir le scandale et pour l'cndre la paix à l'E- » glise , je le ferois avec joie ; mais en voulant m'y 1) réduire avec tant de véhémence , vous avez fait » précisément tout ce qu'il liiUoit pour m'en ôter » les moyens.... Vous m'attribuez les impiétés les » plus abominables , cachées sous des subterfuges » déguisés en correctifs. ]Malheur à moi , si je me » taisois ! Mes lèvres sei-oient souillées par ce » lâche silence, qui seroit un aveu tacite de l'ini- » piété... Que le l'ape condannie mnn livre , ([ue » ma personne demeure à jamais flétiie et odieuse » dans toute l'Eglise, j'es[)ère (jue Dieu me feia » la grâce de me taire , d'obçir et de [)orter ma » croix jusqu'à la mort. Mais tandis que le saint » Siège me permettia de montrer mon imiocence, » et qu'il me restei'a un souffle de vie , je ne ces- » serai de prendre le ciel et la terre à témoin de » l'injustice de vos accusations. »
») Il m'est impossible de vous sui\ie dans foutes » les objections que vous semez sur votre che- » min ; les difficultés naissent sous vos pas. Tout » ce que vous louchez de plus pur dans mon texte » se convertit aussitôt en erreiu' et en blasphème; » mais il ne faut pas s'en étonner ; vous exténuez » et vous grossissez cha<iue objet selon vos be- » soins , sans vous mettre en peine de concilier vos » expi'esssions. Youlez-vous me faciliter une ré- )) IrjKtafion, vous aplnnissez la voie; elle est si "douce, qu'elle! n'elTraie plus. Ce n'est, difes- » vous , qu'un éblouisse ment de peu de durée. )) Mais si l'on va chercher ce que vous dites ail- » leurs poui- alajmer toute l'Eglise, pendant «lue » \ous me flattez ainsi, on ti'ouvei-a ([ue ce court » éblouissement est un malheureux mystère et un » prodige de séduction.
» Tout de même, s'agit-il de me faire avouer )) des livres et <Ies visions de madame Guyon? vous » rendez la chose si excusable , (|u'on est tout » étonné (|ue je ne veuille point la confesser pour » vous apaiser. Est -ce un si grand malheur, » dites-\()us, d'avoir été trompé par une amie? » Mais (juclle est cette amie? C'est une l'riscille » dont je suis le Montan. Ainsi , vous domiez , » connue il vous |)lait, au\ mêmes ohjefs lis )j formes lés |iIms douces et les plus affreuses. » Je ne \eiix pas me juger moi-même. En elVel ,
» je dois craindre que mon espiit ne s'aigrisse » dans une affaire si capable d'user la patience )■ d'un homme qui seioit moins imparfait que moi. '> Quoiqu'il en soit, si j'ai dit quelque chose qui )) ne soit pas vrai et essentiel à ma justification ; « ou bien , si je l'ai dit en des termes qui ne » hissent pas nécessaires pour exprimer toute la w force de mes i-aisons , j'en demande pardon à » Dieu, à toute l'Eglise et à vous. Mais ou sont-ils » ces termes (juc j'eusse pu vous épargner? du » moins, marquez-les-moi ; mais en les marquant, » défiez-vous de votre délicatesse. Après m'avoir » donné si souvent des injures pour des raisons , )) n'avez-vous point j)ris mes raisons pour des )) injures ? i
» Cette douceur , «font \ous me dites que je I » in'éfois paré , on la tournoit contre moi; on dit ' » que je parlois d'un ton si radouci, paice que » ceux <jui se sentent coupables sont toujours » fimides et hésitans. Peut-être ai-je ensuite un » peu trop éle\éla voix; mais le lecteur pourra » ()bserver que j'ai évité beaucoup de termes durs, )) qui vous sont les plus familiers Nous sommes, » vous et moi , l'objet de la dérision des impies , » et nous faisons gémir tous les gens de bien : que " tous les autres hommes soient hommes , c'est » ce qui ne doit pas surprendre ; mais que les miy> nistres de Jésus-Christ, ces anges des Eglises, » donnent au monde profane et incrédule de telles » scènes , c'est ce qui demande des larmes de " sang. Trop heureux si, au lieu de ces guerres » d'écrits, nous avions toujours fait notre caté- » chisme dans nos diocèses, pour apprendre aux )) pauvres villageois à craindre et à aimer Dieu ! » En lisant ces dernières lignes, ne seroit-on pas tenté de croire qu'elles sont de Bossuet, parle mouvement oraloii-e qui les anime , et par la nolilesse de l'idée jointe à la simplicité de l'expression.