‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 250 sur 422 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

FénclDii se plaint ensuite de ce (jue , par dos rapprocheinens forcés , par des altérations dans son texte , par la ligueur avec laquelle on pèse , on juge toutes ses paroles , sans égard à tout ce oui précède et à tout ce cpii suit de propie à en déterniinei- le sens, on dénatine ses expressions, on les envenime, on les détourne de leur signification naturelle et raisonnable.

« l'iùt à Dieu, Monseigneur, que vous ne nrcus- » siez pas (.oiiti-aint de sortir du silence (pie J'ai » gardé jus(pr;i Textréinité. Dieu , qui soude les » cu'urs, a vu avec ipielle ducililé Je voiilois me » taire jiis(pi"ii ce que le père nimmuii eût ii;ulé, » et cnndamner ukhi livri> au premier signal de » sa pari. Vims pouvez, .Monseigneur, tant qu'il )) \ous plaira, siipi^tser que vous devez. être coii- » Ire moi le défenseur de TKglise, comme saint » Augusiiii le lut cdutre les hérétiques de son » temps, l'n évèipie (pii soumet son livre, et cpii )) se tait après Tavoir soumis, ne peut être coiii- )) paré ni à Pelage , ni à Julien. Vous pouviez en- » voyor secièlement à Rome, de concert avec » moi, t(nites a os objections; je n'aiirois donné » au public aucune apologie, ni imprimée, ni » maïuisciile ; le juge seul auroil examiné mes » défenses; toute J'Kglise auroit attendu en ])aix » le jugement de lionie; ce jugement auroit toiiL » fini. La condamnation de mon livre, s'il est » mauvais , étant suivie de ma soumission sans » rései'vc, n'eût laissé aucun péril pour la séduc- » tion; nous n'aurions manqué en rien à la vé- » rite : la ciiarité , la paix , la bienséance épisco- » pale auroient été gardées. »

l,e seconde lettre est une discussion théologique sur l'amour propriétaire et mercenaire , et sur l'amour pur et désintéressé. Elle est d'un grand intérêt pour ceux qui voudroient se former une idée exacte de celte discussion; mais elle n'est p;is susceptilde de ce (pie l'on peut appeler une sim- [ile anahse.

La troisième lettre est terminée par un des idus beaux mouvemens de sensibilité dont aucune langue ait jamais ollèrt le modèle.

« Qu'il m'est dur. Monseigneur, d'avoir à sou- » tenir ces combats de paroles , et de ne pouvoir » plus me justilier sur des accusations si terribles, » (pi'en ouvrant le livre aux yeux de toute l'Eglise, » pour montier combien vous avez délîguré ma » d(jciiine. Oue peut-on penser de vos intentions ? » Je stiis ce cher auteur que vous portez dans vos » nilraitles pour le précipiter, avec Molinos, dans » l'abime du (piiétisme. Vous allez me pleurer » partout , et vous me déchirez en me pleurant ! » Que peut-on penser de c(js larmes, (jui ne sei- » vent iprà donner plus d'autorité à vos accusa- » lions V Vous me pleurez , et vous supprimez ce » ([ui est essentiel dans mes paroles ! Vous joignez, » sans en avertir , celles qui sont séparées ! Vous » donnez vos conséquences les plus outrées comme » mes dogmes précis , quoiqu'elles soient contra- » dictoires à mon texte formel, ôuelque grande )) autorité , .Monseigneur, que vous ayez justement » acquise jusqu'ici , elle n'a point de proportion » avec celle que vous prenez dans le style de ce » dernier livre. Le lecteur sans passion est étonné » de ne trouver, dans un ouvrage fait contre un » confrère soumis à l'Eglise, aucune trace de cette

» modéi-ation qu'on avoit louée dans vos écrits » contre les ministres protestans. Pour moi^ Mon- » seigneur , je ne sais si je me trompe , et ce )) n'est pas à moi à en juger , mais il me semble » (pie mon co'ur n'est point ému, que je ne dé- )) sire (pie la paix , et que je suis avec un respect » constant pour votre personne.... «

Eénelon , dans sa (piatrième lettre , se plaint à Hossiiet des altérations de son texte, qui tendoient à jeter de l'odieuv sur sa doctrine, t'ne pareille iii'lidélilé , réelle ou prétendue, devoit changer sdii style et lui commiini(pier l'émotion de son ame. On voit (pi'ii a de la peine à renfermer au fond de son cirur tous les senlimens (pii l'oppresseut;el une indignation invobjutaire vient comiiumi(pier à s(ju langage et à .ses expressions une chaleur et une véhémence tpii doivent être attribuées à la situation violente où ses adversaires rav(.)ienl placé.

« Est-ce donc ainsi (pi'on peut s'arroger le droit » de retrancher des mots essentiels qui changent » toute la signification du texte, pour convaincre » un auteur d'impiété et de blasphème?.... Je ne » puis Unir sans vous représenter la vivacité de )) votre style, en parlant de ma réponse à Votre » sommaire. Voici vos paroles sur votre confrère , )) qui vous a toujours aimé et respecté singuliè- » lemenl : Ses amis répandent partout que c'est )) un Hure victorieux , et qu'il y remporte, sur moi » de grands avantages; nous verrons. Non, Mon- » seigneur, je ne veux rien voir que votre triomphe )) et ma confusion , si Dieu en doit être glorifié. » A Dieu ne plaise ipic je cherche jamais aucune » victoire contre i)ersonne, et encore moins contre » vous. Je vous cède tout pour la science, pour » le génie, pour tout ce qui peut mériter l'es^- » tiiiio. Je ne voudrois (pi'ètre vaincu par vous, » en cas cpie je me trompe. Je ne voudrois que » finir le scandale en montrant la pureté de ma )) loi , si je ne me trompe pas. Il n'est donc pas » (piestion de dire : -Vous verrons. Pour nioi, je )) ne veux voir que la vérité et la paix ; la vérité » ((ui doit éclairer les pasteurs . et la paix qui » doit les réunir. Vous vous récriez : Un chrétien, )) un évè'.jue. un liomme a-t-il tant de peine à » s'humilier ? Le lecteur jugera de la véhémence » de cette figure. Quoi ! Monseigneur, vous trou- » vez mauvais ^yu'wn évéque ne veuille point )) avouer , contre sa conscience, (pi'il a enseigné » l'impiété ? Souffrez que je vous dise à mon tour: a l'n chrétien , un éviU/ue , un homme a-t-il tant » de peine à avouer un zèle précipité, que l'E- )) glise nous montre eu plusieurs saints, et même » dans des Pères de l'Eglise ?

» Vous dites : La nouvelle spiritualité accable l'E- » (jUsb de lettres éblouissantes, d'instructions paston raies, de réiionscs plrines d'erreurs. De quel divit » vous appelez-vous V Eglise? Elle n'a point parle )) jus(iu'ici, et c'est vous (jui voulez parler avant » elle; ce n'est pas la »îOHye//e spiritualité, c'est « l'ancienne que je défends. Mais qui est-ce qui a » écrit le premier? Qui est-ce «pii a commencé le >) scandale? Qui esl-ce qui a écrit avec un zèle « amer ? Vous vous irritez de ce que je ne me tais » jias, (piaiid vous intentez contre molles accusa-

» fions les i)lus atroces Vous ne cessez de me

» déchirer , sans attendre que l'Eglise décide. »

HISTOIRE DE FÉNELON

Impression des écrits de Fénelon sur l'opinion publique.

11 est difficile de se faire l'idée de l'impression que commençoient à exciter dans le public les écrits de Tarchevèqne de Cambrai. Quelque opinion que l'on eût déjà des talens et des lumières de Fénelon, personne n'avoit prévu et ne pouvoil prévoir, que, dans une controverse théologique, il lutteroit avec autant de force et de courage contre un rival aussi redoutable que Bossuet ; car, parmi les trois prélats, le public s'obstinoit à ne voir et à ne considérer que Bossuet. 11 faut encore observer que Fénelon se montroit à Topinion publique avec le lustre que le malheur ajoute toujours à l'éclat du génie et de la \ertu.

Bossuet avoit été jusqu'alors l'accusateur : souvent même il avoit pris dans ses écrils le ton de dignité et de supériorité d'un juge qui prononce. Il croyoit avoir réduit Fénelon au rôle toujours pénible et toujours un peu humiliant d'un accusé obligé de se justifie)-. Mais Fénelon avoit su , dans ses dernières lettres , s'élever , sans allèctation et sans blesser aucunes convenances, à la juste mesure que doit observer un évèque qui porte au dedans de lui-même le témoignage d'une conscience pure, d'une foi sincère , et qui croit avoir le droit de défendre ses opinions contre celles d'un de ses confrères, au tribunal de leur supérieur commun. Le public, accoutumé depuis si long - temps , à considérer l'évèque de Meaux comme l'arbitre suprême de toutes les controverses doctrinales , et le dictateur de l'Eglise de France , s'éionnoit de le voir ramené à combattje à armes égales , et avec un succès douteux , dans une carrière qu'il avoit toujours parcourue en triomphant.

Lettres de Bossuet à Fénelon

Bossuet sentit alors (ju'il avoit besoin de rassembler toutes ses forces pour combattie un adversaii-e dont il u'avoit i)eut-être pas apprécié tout le génie et toutes les ressources.

Il est facile d'observer , dans sa réponse aux lettres de Fénelon , qu'il déploie avec une nouvelle vigueur tous les ressorts de l'élocpiencc et de la Iogi(iue, pour écraser la doctrine et l'auteur qu'il combat. On y voit surtout iju'il s'attache à justifier celte espèce d'îicreté et d'amertume <|ue Fénelon lui a\oil reprochée, et dont le in]])lic mèuK! a\oil pai'u se scaïuialiscr'. Mais ce qui est remarfpialilc, ce qui csl surtout conforme au caractère si prononcé de Bossuet , c'est que , bien loin de désavouer les expi-essions, peut-être un peu trop \ives, échaj)pées à l'excès de son zèle dans la chaleuj- de la dispute , il dit : qu'il s'est montré séccre et iiillt'.i-iljlc ^ parce (fu'il a dû l'('trp. ri fjue les sairiles vérités de la reHj/ian n'atlinrlfrnl. poiiil les indllrs.srs et les vaines coiiij'ldisances du, inonde. Lu lui mol , Bossuet reprend par la force de la raison et par l'ascendant du génie, ce carac-

tère de supériorité que larcheAéque de Cambrai s'étoit efl'orcé de lui contester. 11 semble que cet homme extraordinaire étoit appelé à occuper toujours le premier rang partout où il se monti'oit , et à exercer, par une espèce de prérogative shigulière, un ministèie supérieur au rang même (ju'il occupoit dans l'Eglise. C'est avec ce ton imposant qu'il dit à Fénelon :

tt Je le dis a\ ec douleur , Dieu le sait : vous avez » voulu raffiner sur la piété; vous n'avez trouvé » digne de vous que Dieu beau en soi. La bonté, » par laquelle il descend à nous , e1 nous fait re- » monter à lui , vous a paru un objet peu conve- » nable aux parfaits. Sous le nom d'amour pur , » vous avez établi le désespon- comme le plus par- » l'ail dos sarriiiccs ; c'est du moins de cette erreur » qu'on vous accuse.... Et vous \enez me dire : » Piouvez-moi que je suis un insensé ; prouvez- » moi que je suis de mauvaise foi : sinon , ma seule ') réputation me met à couvert. Non , Monsei- )) gneur, la vérité ne le souflie pas; vous serez )) en Aotre cœur ce que vous voudrez ; mais nous » ne pouvons vous juger que par vos paroles. » Vous me reprochez de m'ètre récrié : Un chré- » tienj un évêque , un homme a-t-il tant de » peine à s'humilier? Vous trouvez mauvais qu'un » éréquc ne veuille pas avouer j contre sa con- » science^ qu'il a enseiqné l'impiété. Oui , Mon- » seigneur, sans i-ien déguiser , je trouve mauvais, » et tout le monde avec moi , que vous \ ouliez » nous persuader qu'on a mis ce qu'on a voulu » dans votre livi-e sans voire participation; que, » sans vous en êli'e plaint dans vos errata, vous » ayez laissé inipunénicnt cette impiété., comme » vous l'appelez vous-même ; qu'au lieu de vous » hmnilier d'une telle faute , vous la rejetiez sur » un aulj-e; que vous ayez tant travaillé à y » trouver de vaines excuses.

» Vous vous plaignez de la force de mes ex- » pressions ! 11 s'agit de dogmes nouveaux qu'on » voit introduire dans l'Eglise , sous prétexte de )) piété, par la bouche d'un archevêque. Si, en » ellèt , il est vj-ai que ces dogmes renouvellent les )) erreurs de Molinos, sera-t-il permis de le taire? » Voilà pourtant ce (pie le monde appelle excessif, » aigre, l'igoui'ciix, emporté, si vous le voulez. » 11 voudroil qu'on laissât laisser tui dogme nais- » saut doucenienl , et rans lappeler de son nom, » sans exciter l'horreur des fidèles [tar des paroles I) qui ne sont rudesqn'à cause<ru'ellessontpropres, » et (jui ne sont employées qu'à cause (pie l'ex- )i pression esl nécessaire.... Si l'auteur de ces nou- )) veaux dogmes les cache , les en\el()i)pc , les mi- » tige si vous v()ulez , |)ar cei'Iains endroits, et >i par-là ne fait autie chose que les l'endre plus » coulans, plus insiiuiaus , plus dangereux, fau- )) dra-t-il , [>ar des bienséances du monde , les » laisser glisser sous l'heilx! , et relâcher les saintes » l'igueurs du langage Ihéologique? Si j'ai fait » autre chose (|ue cela, (pi'on me le monii'c. Si » c'est là ce que j'ai l'ail , Di'.'ti sera mon protec- » teur contre les mollesses du monde el ses vaines )) conqdaisances. »

Fénelon s'étoit e\]tliqué en ces tei'mes : Quoiqu'on ne puisse pas s'arracher Vamour de la béatitude , on peut le sacri/ier ., comme on peut sacrifier l'avionr de la vie , sans pouci^ir se l'arracher

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