‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 253 sur 422 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

de six ou sept heures chacune, fin-ent consacr-ées par les examinateurs à Tanalyse dn hvre des Maximes. Les seuls examinateurs assistèrent aux douze premières ; mais comme Ton crut remarquer parmi eux une opposition très-vive et trèsanimée, le Pape nonuua les caidinaiix Noris et Ferrari, deux des niend)res les plus iustiiiits du sacré collège , pour présider aux congi (Rations.

On conunença par exlriiire du li\ie de l'archevêque de Cambrai , trente-sept propositions qui parurent devoir être l'objet de rexamou des Cdusulteurs. I/c\amen de ces trente-sept propositions occupa les soixanle-ipiatrc sé-ances ipii eurent lieu depuis le [i ocloltre l(i!»7 , jusqu'au 2.1 septerubrt! l(lil<S. Ou est autorisé à présumer que le sujet de celle coutroverse devoit être nécessairemeut obscui- et Iri's-subtil , ou que les explications oflèrtes par Kénelon avoient éclairci ce que sa doctrine renlermoit d'équivoque et de hasardé, piiis(|ue siu' les(H,\ exaniiualeurs (jui la discutèrent pendant une auuéiMMitière, ciiKj volèrent constamment en laveur de sou livre : il est vrai que leur opinion étoit fondée en grande partie sur les explications fournies par l'auteur.

Lethvs de l'abbé Bossuet.

L'abbé Bossuet fut violemment affecté de ce aarlage entre les dix examinateurs. Une manqua pas , d'après son propre cai-actère , de l'attribuer pux intrigues des partisans de l'archevêque de Cambrai , et à l'inlluence du cardinal de Bouillon.

La correspondance de Bossuet avec son neveu , laisse mallieureusement apercevoir qu'il adopta trop facilement les préventions de ce derniei'. Luimême éloit si convaincu que la doctrine de Fénelon renferinoit les erreurs les plus monstrueuses; il avoit annoncé avec tant d'assurance au Roi , à madauK' de Maintenon , an public , à toule l'Eglise , que ces erreurs seroient foudioyées par le saint Siège , aussitôt qu'elles auroient frappé l'oreille du vicaire de Jésus-Christ , qu'il fut aussi surpris que déconcerté du partage des examinateurs. 11 fut surtout effrayé de ce que lui mandoit son neveu , en ces termes : « Le Pape , ces )) jours passés , a dit (jne l'affaire n'étoit pas si » claire '. »

Dans cette disposition , il crut devoir se prèler aux vues de son neveu , et les proposer à Louis XIV et à madame de .Maintenon. C'étoit d'opposer des coups de force et d'autorité auxpi'élendues intrigues des partisans de l'archevêque de Cambrai , de frapper ses parens et ses amis les plus chers , pour intimider tous ceux (|ui auroient été portés à lui accordei- leur appui , et d'annoncer à toule l'Europe (pie la disgrâce de ce prélat étoit irrévocablement piononcée.

L'abbé Bossuet consacroit toiites ses lettres à provoquer ces mesures \ iolentes. « Qu'est-ce que » le Roi attend , écrivoit-il à son oncle , pcjur ôter » à M. de Cambrai le préceptorat ? Vous ne sau-

faire

» riez trop dépêcher ce que vous avez ■» contre M. de Cambrai '. »

Il meltoit le même acharnement à diffamer la peisoiuie de r.irchevèque de Cambrai , qu'à détruire sou crédil. « Il ne faut ])as hésiter d'envoyer » tout ce <pu fait connoitre l'allache de M. de » (lambrai pour madame (iuyon et le P. La- » combe , et leur doctrine sur les mœurs. Cela î> est de la dernière consé(pience '. »

•LeUre du i" avril 1698.

t58, cililioii (le Paris.

(le Bossue! , I. xi, p.

Imputation ridicule contre Fénelon.

La passion des ennemis de Fénelou les porta jusqu'à fouillei-dans les livres les plus obscurs et les plus ignorés , pour lui chercher des crimes. Le fameux Rurnet , depuis évèipie de Salisbury , avoit fait imprime)- à Amsterdam , en 1688 , un petit hvre où il di.soit : « Les Quiétistes ont en » liorreur les superstitions i-omaines , et ils veu- » lent les ensevelir dans l'oubli , en ne les ensei- » gnantet en ne les pratiquant point , aussi bien » que l'abbé de Fénelou. » C'étoit au sujet d'un chapitie du Traité de l' Educalion des Filles , publié cette même année 1G88, par l'abbé de Fénelon , et qui n'avoit aucun japport à la doctrine des Quiétistes. On se hâta d'envoyer à Rome ce petit livre, comme pièce de conviction contre l'auteur du livre des Maximes des Saints ; et l'abbé Bossuet enchanté écrivoit à son oncle » : « J'ai été » lavi du petit livre touchant M. de Cambrai ; il » y est nommé , et bien nommé , et cela fera ici » un effet terrible contre lui. »

On sera peut-être curieux de savoir à quoi aboiitit le terrible effet de cette ridicule accusation. Fénelon répondit ^ : « Qu'en 1G88, il ne connois- » soit pas seulement madame Guyon , qu'il étoit )) même aloi-s prévenu contre elle sur des bruits )) confus ; que lui-même n'étoit connu à cette » époque dans le public , que par ses deux traités » de l'Education des Filles , et du Ministère des » Pasteurs; que ces deux ouvrages, bien loin d'é- » lever des soupçons sur la pureté de .sa doctrine, » avoient contribué à hxer le choix du Roi sur » lui pour la place de précepteur. » Choix qui avoit été applaudi de la manière la plus forte par Bossuet.

Mais lUie réponse bien plus tranchante , et qu'il est assez singulier que Bossuet n'eiit pas prévue , c'est que dans ce même livre , le docteui- Burnet signaloit ' « le cardinal le Camus , le célèbre abbé )) Fleuri , et Bossuet lui-même , comme aussi op- » posés (jue Fénelon et les Quiétistes aux supers- » niions romaines. Vous voilà donc , écrivoit Fé- » nelon à Bossuet , (juiétiste comme moi. Dieu » voit , et les honmies verront un joiu- à quoi » vous avez recours pour me noircir. » Une réponse aussi péremptoire fit écrouler subitement cette grande machine dont l'abbé Bossuet avoit attendu un <i terrible effet ; et IkKsuet lui-même,

1 20 niui IG'J8. Olùirrfx de fiosxiiel , I. xi, p. C8«. ■^ 18 murs 1698. Œinifs île lios^ml , I. xi, p. 6.-.7. ■■• 41 fpvrier 1698. — '* Rt^ponse au\ Rcmaïques de M. vi'que (le Mpsuv. — ^ /{,((/,

HIS^IRE DE FENELON

déconcerté pav une réplique si concluante , ne se permit plus de revenir sur ce chef d'accusation. 11 en fut de même de toutes les scandaleuses imputations que Tabbé Bossuet recherchoit a.vec tant d'avidité , pour noircir la réputation de Varchevèque de Cambrai. Sa vi.luHiine.uso correspondance ' n'oflre que trop de pn-iivos île la déplorable animosité avec l.iquelle il s'elforçoit d'aigrir l'esprit de son oncle. Nous sduuncs fermement persuadés que si Hossuel , au lion d'un neveu passionné , avoit eu à Home un agent aussi sage et aussi vertueux que l'abbé de Chanterac , on n'auroit jamais vu se mêler à cette controverse des débats scandaleux et des personnalités choquantes.

Accusations calomnieuses contre Fénelon.

On imagina donc toul-à-coup de faire re\ ivre les anciennes relations de madame Guyon et du père Lacombe , d'en tirer des inductions aussi peu favorables à leurs mœurs qu'à leur doclrme, et de flétrir Fénelon , en tlélrissant madame

Le père Lacombe étoit enferme depuis neul on dix ans dans le château de Lourdes, au pied des Pvrénées. Il est certain que ses écrits annoncent une imai^ination exaltée et disposée à se nouriir des illusions les plus extravagantes. Ine longue captivité avoit achevé d'égarer cette tête naturellement foible. 11 avoit adressé à révèque de Tarbes • une lettre , dont quelques expressions sembloient avouer des excès honteux. Cette pièce parut un moyen victorieux de convaincre madame Cnvon d'avoir partagé ses égarements.

Pour parvenir plus facilement à cette conviction, on transféra le père Lacombe du château de Lourdes à celui de Vincennes. A peine \ fut-d arrivé qu'on lui lit écrire à madame Guyon une lettre ' oîi il l'exhoitait à avouer leurs égaremens mutuels et à s'en repeutir. Le cardinal de NoaiUes et le curé de Saint-Sulpice » se rendirent a Vau- «^irard oh madame Guvon étoit encore détenue, Jour lui communiquer cette lettre. Ils la conjurèrent par les motifs les plus saints et les plus sacrés de rendre hommage à la vente , et de mériter son pardon par un sincèi-e aveu de ses tantes. Madame Guvon ne dissimula point son etimiiement loisqnVdle entendit lire la singulière lettre du père Lacombe , (lu'on ne voulut pas même laisser entre ses mains. Elle conserva cependaiit assez de présence d'espi-it p<.ui- soupçonner la vérité et répondit lr;niquillemeiit « qu û falloit que « le'père LacoMd)c. lut devenu fou. » Le carduiai de NoaiUes se persuada (pie cette tran.iudlile apparente annonçoit l'opiniâtreté d'une ienime qiii ne peut consentir à se reconnoitre coupable, et il obtint qu'elle fût tiansféiée à la Hastille, pour urocéder pins facilement aux interrogatoires et aux confrontations. Lu attendant , on s'enripressa de faire passeï- à Home les deux lettres du peie lacombe à l'évècpie de Tarbes et a madam.- Guvon On se tlatta qu'elles feroient impression

sur l'esprit du Pape et des cardinaux, et qu'elles ébi anleroient les examinateurs favorables ;i Fénelon. On ne peut doulei-, par les lettres du cardinal de NoaiUes et de Hossuet , qu'ils ne fussent i^ersuadés de tiès-bonne foi que le directeur et la pénitente éloienl jéellenieid coupables, et on voit, par une lettre de madame de .Maintenou,du 9 seplenibre 16''8, qu'elle partageoit la même opinion.

L'abbé Bossuet promeltoit de si mer\eilleux effets de toutes ces honteuses dénonciations, si peu dignes de Ugurei' dans nue cause on de grands évêtpies éloienl intéressés, qu'on ne crut avoir rien de mieux à faire ipie de suivre ses inspirations ', « Ces deuv pièces, écrivoit-il, » feront plus d'impression (pie vinfit démofistra- » lions théuhfjiijiies. Voilà les argnmens dont » nous avons le })lus de besoin. » On est un peu étonné d'entendre ce langage dans la bouche d'un neveu de Bossuet, adressé à Bossuet lui-même.

Maistoul ce iiiiséralde éclialaudage s'écroula subitement. On ne larda ()as à s'apercevoir que le pèie Lacombe éfoil tolalenienl fou , et on fui obligé de le placer en cette ([ualité à Ciiarenton , oîiil monrul l'année snivanle , dans un état de ili'Uience absolue. Ou eut soin de tenir cette nonvoile secrète pendant plusieui's mois ; on étoit embarrassé de l(jnl l'éclat (pi'on avoit donné aux déclarations d'un paieil personnage, yuant à Fénelon , il fut constaté « qu'il n. avoit jamais vu le » pe-re Lacombe , qu'il ne lui avoit jamais écrit , )> qu'il n' avoit jamais reçu de ses lettres ; en un » mot, qu'il n'avuil jamais tu aucun rapport direct » ou indirect avec lui. »

Mais l'abbé Bossuet fui plus heureux dans le succès d'un projet (pi'il pi'oposoit depuis longtemps à son oncle. 11 ne cessiïit de l'inviter, ainsi (jue le cardinal de NoaiUes, à obtenu- du Roiquel- (jne acte éclatant , qui montrât à la France et à Home que l'archevêque de Cambrai étoit entièrement perdu dans son esprit.

Bossuet et le cardinal de NoaiUes n'étoient que trop disposés à accueiUir cette idée. Leur controverse avec Fénelon avoit pris un caractère si animé , et leur honneur se trouvoit si fortement engagé au succès de ce conii);!t, qu'ils crurent devoir se prêter à tous les moyens qiu dévoient le décider en leur laveur. D'un côté , l'abbé Bossuet leur annonçoit assez indiscrètement qu'il ne ponvoit plus répondre tle la condamnation de Fénelon; et de l'autre , ces deux prélats ne pouvoient s'accoutumer à l'idée de se retrouver , avec Farclievêque de Cambi-ai , dans une Cour oii il n'auroit reparu qu'avec un avantage marqué sur ses rivaux.

11 ne leur fut pas difficile de faire entrer madame de Mainlenon dans leurs vues ; elle avoit elle-même tro]» aimé et trop maltraité Fénelon, |ioiir (pi(! la conliauce et laniitié pussent jamais iciiaitro eiilr'eux. Les seutimens opposés qu'elle avoit éiJi'ouvés pour lui n'avoient si long-temps combattu dans son cœur, «pie pour laisser prévahjir riiiimeiii- et l'irritation. Louis \1V avoit plut("tt de réloigiioment (pie i\u gonl pour Fénelon , et on ohliul aisément de lui un sacrilice qui n'exigeoil aucun clVorl dv sa part.

François de- Wu.i.l.'in. — '^ La. h.H'jnlit

il^ lioxy.iiel. —

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