‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 254 sur 422 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Les paiv.iis et les amis de Féiiclnn .>oiil renvoyés île l;i Coiir.

Le 2 juin (1098) , le Roi ùla K- lilre de souspréceplciiis à l'abbé de Heaiinionf et à l'abbé de Langeron. Le lireinier élait propre neveu de Fénelon : le second son unii le plus lendre et le plus fidèle. MM. luipuy cl <le Leselielle , faisant les fonctions de sous-^ouvei iieurs , sous le tilie degenlilslinnuiies delà inunolie , eurent oïdie le même joue de <|iiilt('r lacoui-,el |)ei(lirent leurs plax's. |.(; prélcvle Je leur renvoi l'ut ItMir goût pour les uiaxiiues de spiiilualilé de l'arcbevèque de Cambrai ; et le Aéritable motif, leur tendre et inviolable fidélité poui- lui. Les uns el les aulies étoient attachés depuis neuf ans à l'éducation de M. le duc de lîour.uogne , el on a vu (|uelle avoit été cette éducation ; ils furent ren\o\és sans recevoir la plus Ibible lécompense de leurs sei'vices. On punit aussi sévèiemenl les hommes estimables qui avoient changé en vertus les vices du duc de Bourgogne , <iuc s'ils lui eussent donné des vices et étoiiIVé ses vertus. On a de la peine à reconnoître dans une pareille conduite la grandeur et la générosité de Louis XIV ; mais on lui avoit représenté sous des couleurs si odieuses la doctrine de Fénelon et le dangei- de ses maximes , qu'il crut voii- la religion des princes ses petits -fils exposée au péril le plus imminent.

Peu s'en fallut que le célèbre abbé Fleuri, alors sous-préi-epteur, ne fût enveloppé dans la disgrâce de tous les ainis de Fénelon. Il lui devoitsa place, etc'étoit surliii que Fénelon se reposoit pour instruire M. le duc de Bourgogne dans tout ce qni concernoit la science et l'histoiie de la religion. L'abbé Fleuii , étranger à tous les partis et à toutes les intrigues, se bornoit à remplir ses devoirs. Sa modestie et sa méfiance de lui-même ne ne lui perniirent de prendre aucune part à l'affaire du quiétisme ; mais sa reconnoissance et sa vénération pour Fénelon ponvoient être traduites comme un toit auprès des pei'sonnes prévenues. Cependant Bossuet eut la générosité de \esauver; c'est l'expression dont il se sert dans une lettre à son neveu , du 50 juin 1698. 11 ajoute : « L'abbé » Fleuri n'a été conservé que parce fjuej'en ai lé- 5) pondu. » On peut dire qu'en cette occasion Bossuet veilla à sa propre gloire. Rien n'eût fait un plus mauvais effet dans le public et dans l'opinion de la postéiité , que d'étendre la persécution sur un homme tel que l'abbé Fleuri , qui étoit assez défendu par sa vertu et par le respect pubhc.

Rien n'égale les transports de joie qu'éprouvèrent à Rome l'abbé Bossuet et l'abbé Phélippeauxen apprenant ces nouvelles '. «On ne pou- » voit nous envoyer, écrivoit ce dernier à Bossuet , » de nieilleuies pièces et plus persuasives que la » nouvelle de la disgrâce des parens et des amis » de M. de Cambrai , et que celle qu'on reçut » hier, par un courrier extraordinaire, que le Roi » lui avoit ôté la charge et la pension de précep-

» leur ' ; cela seul pourra convaincre cette cour » (jne le mal est grand et réel. »

Les adversaires de Fénelon ne trouvoient pas «{u'on eût encore sacrifié assez de victimes. L'abbé Bossuet écrivoit à son oncle * : a Ne fera- 1 -on » rien à la cour contre le pèi-e Valois -^ ? 11 est n plus méchant que les quatre autres qu'on a )) ien\oyés. Le père Lachaise et le père Dez mé- » riter-oient bien qu'on ne les oubliât, pas. Ils veu- » lent à pr-éseut tout le mal possible au Roi , à » madamede Mainteuon, à M. rari;l;evèquede Ha- » ris, à voirs, à toirt ce qui voiis/âyparlient. »

< "étoit a\ec la même indiscrétion qu'il disoit publiquement à Rome , u que le renvoi des amis » et des parens de Fénelon n'éloit encore qu'un » commencement de tout ce ipie le Roi se propo- » soit de faire conti-e rarchevcque de Cambrai. «

Calomnies eonire Fénelon. — Courage el sineérité de l'abbé (le Cbanlerac.

A ces menaces, capables défaire impression sur les esprits foibles et timides , il osoit ajouter des imputations du genre le plus odieirx et le plus propre à enlever à Fénelon l'estime de toutes les per-sonnes vertueuses. A peine peut-on se permettre de rappeler des calomnies aussi révoltantes ; mais elles peuvent donner une idée des excès où la passion peut porter certains caractères , et des épr-euves où la vertu la plus pure se trouve cprelqirefois exposée. On ne sait si la candeur , avec laquelle l'abbé de Chanterac r-end compte à Féntlon lui-même de ces horribles iniputations , n'est pas aussi honorable pour Firn que poiu' l'autre. 11 n'y a que la ver-tu qiri puisse parler' à la ver-tu un" langage si siruple et si calnre.

« On tâche ici de faire croire qrre vous avez eu « une société fort étr-oite avec cette femme ( raa- )) dame Guyon ) , et qu'il y a du moins un grand )' sujet de craindr-e que votre spiritualité et vos » maximes étant les mêmes, vous ne l'ayez suivie )) dans ses désordres aussi bien que dans ses er- )) reurs. Pour fah'e des impressions plus fortes )) srrrles esprits, on promet chaque courrier, de » noirvelles confessions de cette femme , et de » norrvelles découvertes de ses abominations ; et » en même temps , on publie qu'on a ici beau- » corrp de lettres or-iginales que vous lui écriviez, » qu'on ne veut montrer que dans l'extrémité , 1) por ir' sauver , autant qu'on peut , votr-e répu- » tatiou ''. »

Jirslement ftitigué de tant dépassions haineuses, on aimer-a sans doute à se reposer, en portant ses regards sur un tableau plus doux et plus attachant. A peine ce même abbé de Chanterac , dont nous ne nous lassons point d'admirer l'amitié lidclc cl coirragerrse , errl-il appr-is le renvoi de

' La ikuivcHh éioil encore priiiiûliin-o ; Fénelnn ne perdit le tilre de preicpleur qu'au mois de j.invier 169». —

* 8 jtiilli'i 1698. — ' Confesseur det jeunes princes.

* Leilre de l'abbé de Chaiirerac a F<>iielnii , j-2 juillet 1698. Corresp. de Fénelon , I. ix , p. 4C4.

Tabbé de Beaumont ' , qu'il écrivoit à Fénelon * : « Je crois que Tabbé de Beaumont est actuelle- » ment auprès de vous , et par-là je le trouve » heureux ; mais que je suis occupé des suites » qu'aura cette affaii-e par rapport à lui ! Per- )) mettez-moi , je vous supplie , Monseigneur , de )) vous faire faire attention que je suis titulaire du )> prieuré de Carenacet d'uncanuoicat de Cambrai; » il mériteroit assurémeni mieux (jne moi de pos- » séder ces bénéfices ; oh 1 que de bon cœur je )) l'en rendrois le maître , si vous le jugiez à pro- » pos , et je vôirs supplie de vouloir bien y penser » devant notl'êSeigneiu' : J'espère toujours qu'il » vous protégera jusqu'à la fin , lui qui est la vé- 11 rite et la vie ; il n'y a que lui seul qui vous V puisse soutenir au milieu de tant de combats et » de si rudes épreuves. Qnc j'ai de consolation ■>•• de pouvoir prendre quelque part à \os peines , » et de m'attacher toujours plus fortement à vous )) pour le temps et pour l'éternité ! car il me sem- )i ble que c'est ainsi qu'on doit être uni devant » Dieu. » Tels étoient les amis de Fénelon , tels ils se montrèrent pour h i jusqu'au dernier moment. On se doute bien comment Fénelon accueillit une offre aussi délicate ; sa réponse poi'te le même caractère de simplicité qui avoit dicté ce vœu généreux 3. « Votre zèle pour porter ma croix , me » l'adoucit beaucoup, mou cher abbé; mais le » pi'ieuré de Carenac est en bonnes mains. Je ne )) souhaite rien tant que votre conservation ; je M voudrois que vous eussiez Cambrai au lieu de » Carenac. »

Fénelon n'avoit pas besoin de toute sa pénétration pour démêler les véritables motifs de l'acte de rigueur qu'on venoit d'exercer cnnlre ses parenset ses amis. « Vous savez , écii\ oit-il à l'abbé » de Chanterac * , que MM. de Paris et de Meaux )) ont fait chasser , d'aupiès des princes, les deux » abbés de Langei-on et de Beaumont ; ils l'ont )) fait pour deux raisons : la preiiii('i{',pour mon- )) trer à Rome combien le Roi est dt-claré conire » moi, et pour changer par-là les dispositions de M cette cour, qui paroissoient ju'rtre favorables ; « la seconde , poui- m'ôter l'espéi-ance de re- » tourner à Versailles, si Rome ne me condamne ■> point , afin de me réduire à quelque lâche )) accommodement avec mes parties pour y re- » tourner. Je serois l)ien tàclu'' (raclieler mon » retour par quelque expédient (loutciix ; vous » ne sauriez le dire liop forlemcul ; plus ils au;^- » mentent le scandale, plus il faut parler el lenir » ferme jusqu'au bout. Elevez niodcstement Aoire » voix; ou l'ait les deiniers clVorts pour cnli'airier )) le Pape pai' autoiih'. Mes ad\ersaires (Hil voulu » un coup d'éclat (pii intimidât les tlK'ologiens , « soulevés ouvertement contre (MI\ , et qui inqio- 1) sàt silence au public indigné. »

Mais ce coup d'autorité ne fit point à Rome tout l'i-n'ct (jiie les adveisaiies de Fénelon en avoieni allcudii. On > (ut scandalisé de cet ai)iis du crédit ft de la fa\eur , dans un moment où la caus(î

' I.'alil).' «le B.-aumonI , t-n ponlaiil sn phici- «!■• soiis-pnc.'lilciii cl les apiioirilPiiiPiis (|iii \ •'■liiiiMil aUarlii^s , iicnldil I,. seul irvcmi <l(>iil il iduiss.ul. — '^ 21 juin IC'.tH. («nra,,. df Féni'lon, I. ix, ]k '•'•'• — '' H .i'iil'''' *^^^- ('<"'-sii. de Féiieluii, I. ix , ji. 'l^^.'^. — '• e juin «098. (orrfn/). de Fciieltiii, t. IX, p. 4-29.

étoit encore soumise au tribunal du juge supérieur , oîi les examinateurs étoient paitagés de sentimens sur le livi-e dénoncé , où rien ne pou- A oit encore faire préjuger légalement si la docti'ine de l'archevêque de Cambrai seroit approuvée ou condamnée. Dans une audience particulière que le Pape accorda à l'abbé de Chanterac, ce bon et vertueux pontife ne put s'empêcher de lui en témoigner son étonnement et sa douleur. Dans cet entreti<Mi ', il parut souvent s'interrompre et se parler à lui-même, et alors ces seuls mots, répétés plusieurs fois , échappoient de sa bouche : Expiilerunt nepatcm, expulerunt consanquineum, c.xpulprunt amivos ; « ils ont chassé son neveu, » ses parens , ses amis. »

In prélat italien , qui connoissoit parfaitement la disposition des esprits et des partis à Versailles, disoit à cette occasion, en faisant allusion au rôle qu'on étoit parvenu à faire jouer à madame de Maintenon dans celte affaire : Nnn est ira super iram mnlieris. (11 n'est point de colère qui égale la c(dère d'une femme.)

Bossuet piiblio sa Relation sur 1p Qniétisnie.

Les examinateurs favorables à Fénelon , bien loin de se laisseï- intimider , élevèient encore plus hautement la voix , pour vanter sa piété et la pureté de sa doctrine. Rien ne prouve mieux peutêtre avec quelle impartialité l'instruction de ce grand procès fut suivie à Rome, et avec quelle équité on pi'ononra le jugement. FJossuet se disposoit alors à porter un coiq) bien plus sensible à Fénelon ; nous voulons parler de sa fameuse Hrlatidii sur If (Juit'lisiiie , le monument le plus aftligeant de cette controverse. Mais nous devons cette justice à Bossuet; rien n'éloit plus contraire au caractère et aux piincipes de ce grand homme «jue de transformer une question de doctrine en une question de faits et de personnalités indécentes , contre un confrère et un ancien ami. Rien ne prouve mieux combien im pareil rôle blessoit tous ses sentimens et toutes ses idées, que l'espèce de répugnance avec laquelle il s'étoit lendii aux premières instances de son neveu. Dès l'oiiginedu piocès, l'abbé Bossuet avoit demandé à sou oncle im précis ]ùsloi'i(pie des faits qui avoient douut' naissance à cette (|U('relle. Bossuet les avoit r(''unis dans une relation Irès-succincte , ipi'il avoit adressée à son neveu pour son instruction particulièi-e ' ; il l'avoil rédigée en latin; il la lui avoit envoyée manuscrite. 11 étoit aloi's si ('loigné di> lui doiuier aucune publicité, (pi'il lui avoit foriuellciiicul défendu d'en laisser preudi'e (•o]iie à qui (pie ce lut ; il avoit même porté les mt'iiageiuens si loin , qu'il avoit exigé de son iicvcii de n'en donner communicalion qu'à un très-petit nombre de jiersounes , parmi celles (pTii étoit le plus impoitanf d'instruire et d'éclairer. C'est (lans ces attentions scrupuleuses el

< l.i'IlK' ili' 1 ;ili|ii' (!.' ClKinli'i'iK 11 l'Vnclon , 28 .juin 1698. Cinn-si). (le h'nifhiii , I. ix . ]>. /(.'S'i. — '•* On la Irnuvr à la jiaiji' /(48 iln lomc xi° ili's Œiivrfs de Jinssuct , sous le lilre : A- Oiiirthwii in (Utiliis irfiilulc.

lA\hK THolSH-lMP:.

«lélicatos qu'on aime à rotrouvri' DosMiot loi qu'il étoif.

Mais depuis, les esprits s'éloient aigris; les éci'its s'éloiont inultiplics.et avoient pris des deux côtés un caractère plus passionné. Bossuet avoil éprouvé de la pari de Fénclon Jine résistance à laquelle il ne s'étoit nas attendu. Les examinateurs du livre de Fénelon , à Rome, éloient partagés d'opinion ; Fénelon s'étoit défendu avec tant d'art et d'éloquence ; ses apolo'piies éloient écrites d'un style si séduisant ; il avoil su balancer par des raisonnemens si plausibles la logique irrésistible de Bossuet , que le public en France coniment,'oit à flottei' indécis entre Bossuet , appuyé de sa gloire et de la faveur de Louis XIV , et Fénelon qui n"a\oil il lui opposer <|ue la beauté de son génie et la répiil.itiou de sa vertu. Eu un mot, Bossuet prétcndiiit ' « ipi'on étoit ai-rivé à ces 1) temps de tentation où les cabales, les factions ') se remuent, oii les passions, les intérêts par- 1) tagent le monde , où de gi-ands corps et de V grandes puissances s'émeuvent . où l'éloquence » éblouit les simples, la dialectique leur tend des » lacets, une métaphysique outrée jette les esprits » en des pays inconnus ; plusieurs ne sachant "plus » ce qu'ils cj-oient , et tenant tout dans l'indifié- » rence , sans entendre , sans discerner , prennent » parti par humeur. «

Bosquet , inquiet de voir ainsi l'opinion publique flottante et indécise , excité par son neveu qui lui mandoit sans cesse que tout éloit perdu si on n'achevoit de perdi-e Fénelon , se détei-mina enlin à changer la nature de cette controverse, en y introduisant une discussion de faits personnels qui pou voient donner à Fénelon un tort réel ou apparent dans les procédés.

Ce fut ainsi que Bossucf se vit entraîné par l'emporlement de son neveu dans un plan d'attaaue qui avoit paiu d'abord répugner à la noblesse ae sa grande ame , et il publia sa lielatinn sur le Quiétisme.

Succès de cet ouvrage.

Cette fameuse Relation étoit appuyée toute entière sur les manuscrits que madame Guyon lui avoit confiés , sur les lettres pleines de tendresse, de respect et de déférence que Fénelon lui avoit édites dans un temps oîi il le i-egardoit comme son père , son ami , sun maître dans la science ecclésiastique, et son supérieur dans l'ordre de la hiéraichie ; elle étoit enfin terminée par un commentaire de P>ossuet sur cette lettre de Fénelon à madame de Maintenon •, où il s'étoit ouvert à elle avec tout l'abandon de la confimcc et de l'estime. L'évêque de Chartres , persuadé par les motifs de conscience que lui avoit présentés Bossuet , lui avoit remis cette lettre , qu'il tenoit de madame de Maintenon , et l'avoit autorisé de sa part à en faire usage.

Bossuet avoit lié cc^ pièces principales pai' le

' K.liiii.iii sur !.• Ouii'iisii),'. — - Du 2 n.uM tûOJ. Corrap. de Fénelon , t. i.\ , p. loi).

FÉNELON. TOME X

récit de quelques faits historiques plus ou moins essentiels , plus ou moins indillérens ; mais il a\oit mis tant d'art dans cet exposé, il avuil trctuvé le moyen de répandre tant de charme et d'intérêt diiis im sujet si grave et si sérieux, il avoit fait ressortir avec tant de finesse et sous une forme si piquanti! les singulai-ités , les visions et les prétentions de madame (ùiyon ; il avoit su mêler d'une manière si naturelle à ces scènes lidicules des mouxemens d'une éloquence noble et épiscopole , il y itaroissoil déployer avec tant d'onction i'i'blouisscmenl de larchevêque de Cambrai, il présent oit avec des circonstances si spécieuses le récit de leurs premières discussions ; en un mot , cet écrit si court par sa précision, et si plein de chdses et de faits par la i-apidité avec laquelle ils se siucèdent sans mélange et sans confusion, réunissoit , pour le style et pour le raisonnement , tous les genres de mérite qu'on ne ponvoit guèie espérer de rencontrer dans une composition de cette natuj'i^ Il peut encore être regardé comme un des morceaux les plus accomplis dans le genre polémique.

Rien aussi ne peut être comparé au succès qu'il eut aussit(M qu'il fut devenu public. On peut sVn formel' ime idée par ime lettre de madame de Maintenon au cardinal de .Xoailles, du 29 juin 1098. <( Le livre de M. de Meaux fait un grand « fracas ici ; on ne parle d'autre chose. Les faits » sont à la portée de tout le monde; les folies de » madame Guyon divertissent ; le livre est court , ») vif et bien fait : on se le prête , on se l'arrache, » on le dévore , il réveille la colère du Roi sur ce » que nous l'avons laisse faii-e un tel archevêque ; » il m'en fait de grands reproches ; il faut que » toute la peine de cette aflaire tombe sur moi.... » Je ne doute point que M. le duc de Beauvilliers » ne .soit fâché de me perdre ; mon amitié pour >) lui étoit très-sincère ; je crois qu'il en avoit pour » moi. »

La cour étoit <à Marly lorsque Bossuet y vint présenter lui-même au Roi , aux princes , a madame de Maintenon, et à tous les seigneurs qui s'y trouvoient, sa Relation sur le Quiétisme. Madame de Maintenon vient de nous peindre l'enthousiasme général avec lequel elle fut accueillie ; c'éioit le sujet de tous les entretiens du salon de Marly, et des allusions perfides ou piquantes des courtisans qui cherchoient à plaire aux heureux du jour , ou qui s'abaudonuoient au torrent qui les entrainoit. On doit bien croire que cette disj)osiliou fui un peu secondée par l'afiectation singulière que madame de Maintenon mit à faire elle-même lis honneurs du livre de l'évêque de Meaux. Il en étoil sans doute parmi eux qui , eu se lappolant l'époque encore bien peu éloignée où madame de Maintenon professoit une amitié si déclarée poui- Fénelon , s'élonnoient de voir une femme de tant d'esprit, et toujours si attentive aux égards et auv convenance.-. , distribuer elle-même avec une satisfaction insultante un éciit où son ancien ami étoit si ciuellemenl déchiré '. On ignoroit dans le public tous les etl'oits inutiles que madame de Maintenon avoil tentés pour prévenir les événemens qui avoient amené la disgrâce de

<• :r.isiom.-, ii. v,

HISTOIRE DE FI':NEL0N

Fénelon , tous les niénageniens délicats qu'elle avoit employés pour le désabuser et l'éclairer sur sa situation , toutes les précautions de sagesse et de piété tprelle avoit prises pour s'éclairer ellemême ; on ignoroit qu'elle avoit rempli pendant long-temps tous les devoirs d'une amie fidèle et dévouée , et qu'elle n'avoit fait qu'obéii', dans une question de religion , à l'autorité de ses sii[)érieurs dans l'ordre de la religion , aux avis et au\ inspirations des lr(jis évèijues de l'Eglise de France , qui y jouissoient de la plus haute réputation de science, de vertu et de piété, et qui avoient été long-temps eux-mêmes les amis et les admirateurs les plus sincères de l'archevêque de Cambrai. On ignoroit tous ces détails , encore secrets , de cette longue et mystérieuse discussion. On se ressouvenoit seulement de la confiance et de la faveur t[u'elle avoit montrées pendant tant d'années à Fénelon. On ne voyoit que les témoignages éclalans de l'appui qu'elle pi'ètoit alors à ses adversaires, et un contraste si extraordinaire et si inexplicable devoit naturellement exciter l'attention et l'étonnement de tous ceux qui en étoient témoins.

Consternation dus amis de Fénelon.

Cet ouvrage de Bossuet arriva à Home dans le temps où les amis et les défenseurs de l'archevêque de Cambrai étoient encore étourdis de tous les coups qu'on \enoit de lui porter; c'étoit au moment oîi l'abbé Bossuet annonçoit , avec la plus intrépide assurance , des preuves juridiques des désordres de madame Guyon , et qu'il mêloit à des déclarations publiques' des demi -confidences plus perfides encore , dans la vue de faire remonter jusqu'à Fénelon la trace honteuse de ces horribles imputations. La nouvelle de la disgrâce des parens et des amis de Fénelon avoit été un nouveau triomphe pour ses eiuiemis , et la lielation sit;- Ip Qiiu'lisinr acheva do cdnstej'ner et d'attéi-er tous ceux qui s'intéiessoicut à lui ; un ne savoit plus que croire et que penser. Cette HvUiiion p;iroissoit dire tant de choses ; elle paroissoit en siq)primer tant d'autres par égaid et par uiénagement ; Louis XIV et madame de Miiinleiinn donnoient par leurs discours et leur approim lion un tel caractère d'authenticité à toutes les accusations ; Bossuet s'y étoit exprimé au sujet du ]>ère Lacomlit> «•t de madame Cnyon, d'une manière si sombre ^l si mystérieuse en disant : Lo tinnps f.sl venu ou Dieu veut que cette union suil entièrement déconcerte ; et ci\ peu de mots annonçoil fie si terribles révélations, (iii'une profonde et religieuse tristesse parut s'ètie empari'c de tmis les cœurs et de t. .us les esprits. 11 sembloil qu'un dût cesser de iiiiire à la vertu, si Fé'uelon ni-luit pas \ei1ueu\.

M.Ml.

Motifs /].' (léliclIfSSP .|lli lolll llr^ll.r I ,MI.-|,,n ;i ivpon.li,'.

Au niilii'ii (If celle Muletile ti'iiipèle , IV-nelnii jesti.it imIihi- cl li.inqndle. C'e^t dans les lettre^

qu'il écrivit alois à l'abbé de Chanterac, qu'on admire , avec un nouveau mélange de respect et d'attendrissement , cette douce sérénité de la paix et de l'innocence ; c'est même avec im esprit de gaité qu'il relève le com-age abattu de l'abbé de Chanterac.

Fénelon étoit même décidé à ne point répondre à la Helation de Bossuet ■ ; il faisoit plus encore : il venoit d'adresser à l'abbé de Chanterac une réponse latine à la dernière lettre du cardinal de Noailles , au sujet des laits et des procédés. Cette réponse étoit embarrassante pour le cardinal ; elle le mettoit en contradiction avec luimême sur plusieurs faits essentiels. Fénelon ordonna à l'abbé de Chanterac d'en retirer tous les exemplaires.

Quelle considération ixtu\oit donc commandeile silence à Fénelon , et le faire consentir à laisser son honneur, sa réputation et la dignité de son caractère exposés aux plus honteux soupçons ! C'est ici le plus beau trait peut-être de la vie de Fénelon , et ses lettres à l'abbé de Chanterac vont nous apprendre que c'étoit encore à l'héroïsme de l'amitié qu'il consentoit à sacrifier ce qui lui étoit plus cher que la vie , son honneur. Elles nous feront connoître la cruelle perplexité et les combats qui agitèi-ent son cnnu- dans cette pénible circonstance.

« J'avois préparé ^ . mon cher abbé , une ré- » pnnsc à la lettie de M. de Paris pour la faire » imprimer ; mais des amis très-sages , et qui » n'ont rien de foible , m'ont mandé que , dans )j l'extrême prévention oii on a mis le Roi, le reste » (le )nes (unis ,. ipii ext ce que j'ai de plus pré- » ciena- an monde . ne tenait plus qu'à un cheveu; ») c'est le terme dont on s'est servi , m'assurant » que c'étoit les perdre «^ue de continuer à écrire >) publiquement contre M. de Paiis. On a déjà sacri- « fié quatre» peisonnes pour me punir d'avoir ré- » pondu à mes adxersaiies et pour in'imposer » silence, sans \ouloir me donner l'avantage de » pouvoir dire qu'on me l'a imposé. Le public ') xoit assez que je dois enlin me taire par pro- II fond respect pour le Roi , et par ménagement " pour mes amis. Il est capital néanmoins de bien 0 observer deux choses : 1" Les causes de mon » silence sont si délicates, (pi'il fa»d bien se gar- » dei- de les divulguer. On me feioit un grand )) crime si nu pouvoil me convaincre d'axoir dit « (pi'on a chassé mes amis pour m'iinposer si- » lence. Ce n'est pas l'intention du Roi , mais c'est » celle de ujes parties , et il faid que cela soit » remanpié pai' le public sans (pie je le dise moi- «) même. 2" Si ou expliipie mal à Romt^ mon » silence , je suis prêt à hasarder tout , i)lutôt que » de lui laisser aucun soupçon sur ma conduite « et sur mes sentimens. C'est à eux à peser ce que )) je puis et ce que je dois faire dans l'extrémité Il où l'on me met. Je sens mon innocence, je ne ■» crains rien du fnnd ; mais je \ois par expérience

' Ti'iKiloii, di's le. inoiu(»ii4 fiu'il coiimil la l'tiatio/i i\*^ Hll^Ml»■l . s'occupa (l'y opposer uiip roponso , cl il annonça ..■lie (■.'•soliilioli a l'iilibi* lie ChniileniL- dans ses lellrcs du i\ cl .li( IH jnillei |fi9S. Voyez, (nrre.ip. de Fénelon, 1. fx , p. MM cl If.'). ■Soir ilfs Hdileiirs.) — ^ Lcllre de F^'nelou ■i I'.iMm' .!.■ Cliiiiili'iMr , 11 juin IC'JS. Cuni^sji. dr Ftnehui ,

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