DU P. SÉRAPHIN, CAPUCIN, AU P
Sur l'interdit lancé contre lui par l'archevêque de Paris , et le sujet de ses disgrâces.
Ce 15 mars 1700.
Si vous êtes surpris du bruit qui court de mon interdit , vous le serez peut-être davantage d'apprendre de moi-même que ce bruit n"est point faux. Je reçus le 15 d'août à midi une lettre du 13, qui m'étoit écrite de la part de Mgr l'arcbevêque par son secrétaire , qui me signitioit en termes fort honnêtes mon interdit, sans m'en dire la raison , m'assurant qu'il ne la savoit pas. Mais un évêque de mes amis, ayant appris ma disgrâce par notre R. P. gardien , à qui seul j'en avois fait contidence, voulut, de son propre mouvement , et par un pur efïet de la bonté qu'il a pour moi , parler en ma faveur à-mondit seigneur l'archevêque ; ce qu'il fit dès
le lendemain d'une manière fort obh'geantc. Il n'en put rien obtenir néanmoins à mon avantage , sinon d'apprendre et de me faire savoir que le sujet de mon interdit ne regardoit en rien mes mœurs ni ma conduite , mais la doctrine de Mgr de Cambrai , nouvellement condamnée , que je soulenois, lui dit-il , plus fortement que personne. Je me donnai l'honneur d'écrire une lettre à Mgr l'archevêque, et je me présentai quelques jours après devant sa Grandeur à l'audience publique , dans la pensée qu'il voudroit bien m'entendre , comme je l'en avois supplié, sur les plaintes qu'on lui avoit faites de moi , en me les expliquant plus en détail ; mais il ne voulut point m'écoutcr, et me dit seulemenl la même chose en ces termes : « Vous avez soutenu , me dit-il , plus fortement que personne les nouvelles doctrines ; elles sont condamnées par le saint siège et par toute l'Eglise : je ne souffrirai point ces cabales dans mon diocèse. Je suis le maître de mes pouvoirs ; je vous les retire , et je vous remercie des services que vous avez rendus : je n'en ai pas besoin , je ne vous fais en cela aucun tort. » Ei comme je lui représentai , le plus honnêtement et le plus humblement qu'il me fut possible , qu'il n'étoit que trop vrai qu'il m'alloit faire un tort notable par rapport à ma réputation tant au dedans qu'au dehors de mon ordre , chacun croyant être en droit de tout penser et de tout dire d'un religieux interdit par son archevêque , et par un archevêque comme lui, plein de bonté et d'équité; il me répondit qu'il déclareroit à qui je •voudrois, qu'il ne m'avoit point interdit pour aucune plainte qui lui eût été faite contre mes mœurs ni contre ma conduite ; et ensuite il ajouta : « Ne vous en prenez point au P. Jean- Chrysostôme ; ce n'est [)oinl lui qui m'a fait ces plaintes. » Je répondis que je n'accusois personne, et que, quand les auteurs viendroient à être connus , ce qui pouvoit bien arriver, je leur pardonnois par avance de très-bon cœur; el sur cela il me quitta.
Depuis ce temps , je n'ai pu obtenir de sa (jrandeur aucune audience particulière , quoique je l'en aie suppliée très-instamment par deux lettres que je me suis donné l'honneur de lui écrire. Ainsi je n'ai point eu de lui à moi aucun éclaircissement ; mais un autre évêque , qui a la même bonté pour moi que le précédent , a bien voulu parler en ma faveur à Mgr l'archevêque , et cela par plusieurs fois. Notre R. P. provincial l'a fait aussi deux ou trois fois, et assez fortement , sans rien obtenir à la vérité pour mon rétablissement ; mais cela du moins
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m'a servi à savoir plus précisément ce qu'on lui a dit contre moi, et dont il croit avoir sujet de se plaindre. J'en ai encore appris plusieurs choses par des gens à qui les auteurs de ces plaintes en ont fait confidence. Le tout se réduit à peu près aux choses suivantes.
1° J'ai soutenu frès-fortement les doctrines nouvelles et condamnées du livre de M. de Cambrai, 2" J'ai donné à ce prélat, dans tous mes discours, des éloges excessifs et au mépris" des autres. 3° J'ai fait voir un attachement et un entêtement surprenant à le défendre, avant et depuis la condamnation de son livre. 4° J'ai eu avec >L de Cambrai un commerce de lettres. Il y en a eu nombre écrites de part et d'autre , et j'en ai reçu de fort gracieuses de ce prélat, o" Je suis dans mon ordre un chef de parti. ()° J'ai une opposition et un entêtement ridicule contre la doctrine de saint Augustin. 7° J'ai une ambition démesurée , et une avidité très-grande des charges et du gouvernement.
A tout cela voici ce que j'ai répondu , tant par mes lettres que par ceux qui ont parlé pour moi : 1° que , depuis la condamnation du livre des Maximes, je n'ai pas dit un seul mot sur cette matière dans les conversations où je me suis trouvé, ni pour soutenir ni pour défendre les propositions condamnées; mais au contraire, qu'on s'en devoit tenir là-dessus à la décision du saint siège. 2" Que j'ai toujours parlé, à la vérité , de cet illustre prélat avec beaucoup de respect et d'estime , et qu'ayant entendu de tous côtés parler de son rare mérite et de ses grandes qualités d'esprit, d'érudition, de vertu, de pieté, débouté, de douceur, de modération, j'ai reçu avec joie ces éloges qu'on lui donnoit, et je les ai récités avec plaisir, mais sans intention par là de manquer au respect du aux autres prélats , et sans les mettre jamais en compromis dans tout ce que j'ai dit , et moins Mgr de Paris que tout autre, en ayant toujours parlé, quand l'occasion s'en est présentée, très-respectueusement. 3° Avant la condamnation du livie des Maximes , j'ai cru qu'il étoit licite d'y chercher un sens orthodoxe, surtout étant d'un auteur non suspect, d'une très-haute réputation en tout genre , célèbre par ses emplois , et d'un très-grand rang dans l'Église, d'en dire son sentiment, en attendant avec soumission la décision de Rome : et nous n'avions d'aucun endroit les défenses d'en par-ler favorablement^ la dispute pouvoit au moins paroîlre pioblémaliquc , et nul n'avoit [)our lors aucun sujet légitime de craindre que, dans la suite , on lui fît un crime d'un sentiment plutôt que d'un autre ,
bien moins à ceux qui , comme moi , n'ont ni écrit , ni dogmatisé . ni prêché sur cette matière , n'en ayant jamais parlé en effet que dans quelques entretiens passagers , avec très-peu de personnes de ma profession , et toujours si généralement et avec tant de mesure, que ceux mêmes du parti contraire , s'ils l'avoient entendu , n'en auroient point été ni scandalisés ni blessés. Et depuis la condamnation , je n'ai jamais parlé sur cet article, que pour louer M. de Cambrai de sa soumission parfaite et sans restriction aux décisions de l'Eglise , en témoignant qu'il seroit à souhaiter que bien d'autres profitassent d'un si rare exemple. 4° Pour ce qui est de mon prétendu commerce de lettres avec M. de Cambrai, s'il étoit vrai, il pourroit être fort innocent et de sa part et de la mienne, et je ne m'en défendrois pas, s'il m'avoit fait cet honneur : mais M. de Cambrai sait mieux que personne la fausseté de cet article; du nijins je puis assurer qu'il ne m'a jamais écrit ni fait écrire aucunes lettres ni gracieuses ni autres , et que personne ne m'a jamais écrit ni parlé de sa part, o" On n'a point lieu , ni même aucun prétexte . vrai ou faux , de me qualifier de chef de parti; car par où le serois-je? Je n'enseigne point, il y a plus de vingt ans; je n'ai donné au public aucuns écrits ni pour ni contre aucune doctrine. Je ne prêche point, il y a sept ou huit années, à raison d'une foiblesse de voix qui m'est survenue, et qui ne me permet pas de faire de longs discours en public. Je ne fais ni n'ai fait en ma vie aucune assemblée ni au dedans ni au dehors de l'ordre , ni n'ai assisté à aucune où il se soit traité des matières de doctrine , telle qu'elle puisse être. Je n'en parle même ni n'en ai jamais parlé que dans des entretiens passagers et à la rencontre , où les hommes de ma profession ont , ce me semble , et ont toujours eu la liberté de s'entretenir avec des gens de lettres scolastiques et autres, d'auteurs de livres, de sentimens et de sujets convenables, disant tantôt pour et tantôt contre une opinion , selon que l'occasion s'en présente, sans que de là on puisse tirer une conséquence juste et précise du sentiment de doctrine que l'on voudroit attribuer à quelqu'un. Et c'est pourquoi, 6° je proteste que , pour ce qui est de la doctrine de saint Augustin, à laquelle ou m'accuse d'être opposé , je la respecte et la révère , et que mon opposition n'est qu'à l'égard de ceux qui en font un mauvais usage contre les règles de l'Église prescrites par ses canons et par ses décisions, comme font plusieurs hérétiques. 7" Pour ce qui est de
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l'ambition démesurée qu'on m'attribue , si elle est dans mon cœur, Dieu seul en est le juge; mais ce ne sera pas par l'avidité des cbarges, et par l'empressement d'entrer dans le gouvernement, qu'on le pourroil prouver. J'auiois facilement là-dessus, et sans le mendier, le témoignage de toute la province en ma faveur. On sait assez que j'ai été toute ma vie fort éloigné de ces recherches; que , si j'ai accepté le gardiennat du Marais, tout le monde a vu et pu concevoir que c'était principalement dans le dessein de faire dans cette maison des réparati(jns et des acconunodemens nécessaires , après lesquels on atlondoil depuis quarante ou cinquante ans, tant pour le logement des religieux que pour la construction d'un chœur et d'une sacristie, à quoi j'ai donné tous mes soins, sans me soustraire à ceux que demandoit de moi l'acquit de mon ministère j ce qu'aucun supérieur, avant moi . n'avoit voulu entreprendre : que , dès que ces ouvrages ont été finis , je n'ai plus voulu accepter le gardiennat. Celui du premier couveut de Paris , qui est Saint-Honoré, me regardoit comme premier définiteur, si je n'y avois pas renoncé. On sait aussi que , dans le dernier chapitre , j'ai renoncé publiquement au provincialat , nonobstant les instances et les sollicitations de tous les pères du chapitre qui me pressoient de l'accepter. Si l'avidité des charges et l'empressement du gouvernement s'accordent avec ce que j'ai fait pour m'en éloigner, j'en laisse juges ceux qui le savent et qui me connoissent.
Tout cela , mon révérend père , a été dit ou écrit à ÎMgr l'archevêque, et avec beaucoup d'autres particularités : par exemple , la patience avec laquelle, grâce à Dieu, j'ai souifert mon interdit sans en murmurer, sans m'en plaindre ni au dedans ni au dehors de l'ordre , ayant même si bien pris soin de le tenir secret , qu'excepté ceux qui m'ont porté le coup, aucun de ce couvent même , pendant quatre ou cinq mois , n'en a eu le moindre soupçon. La principale raison pour laquelle j'en ai usé de la sorte , est le respect que j'ai pour Mgr l'archevêque , et pour éviter qu'on me fit un nouveau crime à son égard des plaintes que bien des gens en auroienl pu faire . en prenant part à ma disgrâce ; et j'ai su depuis que mes délateurs n'atlendoientque cela pour prouvera Mgr l'archevêque la cabale et le parti dont ils me fout chef. Mais à la fin , impatiens de mon silence et de ma patience , ils se sont avisés de publier sourdement mon interdit entre leurs amis et leurs confidens; mais voyant que cette voie
n'étoit pas sûre, et ne produisoit pas tout l'effet qu'ils souhaitoient contre ma réputation , ils se sont avisés de le faii-e par des libelles diffamatoires , envoyés dans plusieurs couvens de la province , et dont on nous a renvoyé avec indignation un assez bon nombre. On les a montrés à Mgr l'archevêque, pour lui faire comprendre quelle a été la fin de ceux qui m'ont décrié dans son esprit; mais, quoi qu'on lui ait pu dire, les impressions désavantageuses qu'on lui a données de moi demeurent pour constantes dans son esprit. J'y suis tel que l'on m'a dépeint. Dieu soit béni de tout. Sa providence l'a permis : je m'y soumets du meilleur de mon cœur, et suis avec respect , etc.
DCLX.
(DCLLX.)