LIVRE SEPTIÈME
Canipapne de Lille en 1708.
Mais la campagne do 1708 fut pour M. le duc de Bourgogne la crise la plus terrible et la plus violente , oîi xni jeune prince de son caractère et de son rang put jamais se trouver exposé. Ce fut alors qu'il eut à exercer ces vertus difticiles, dont Fénelon lui avoil appris Tusage ; jamais peut-être la religion n"a remporté une victoire plus étonnante sur les passions ; jamais il n'eut plus besoin d'être soutenu par Fénelon; et la Providence, qui avoit prévu l'extrémité où. il seroit réduit, lui ménagea le bonheur de pouvoir correspondre a\ec plus de fiicilité avec son sage instituteur.
On étoit informé que le prince Eugène et le duc de Mailboroug dévoient poiter le principal théâtre de la guerre, et tous les efforts des armées alliées, dans les Pays-Bas. Le duc de Bomgogne fut nommé généralissime d'une aimée de cent mille hommes en Flandre; le duc de Vendôme et le maréchal de Matignon furent destinés à commander sous ses ordres. Mais ce vain titie de généralissime ne devoit être pour le jeune prince , (ju'une décoration accordée à sa naissance , et les instiuctions qu'il avoit reçues du Roi , le subordonnoient aux avis du duc de Venilôme.
L'expérience si malheureuse , et encore si récente des dangers et des inconvéniens qu'offre le partage du conmiandement , n'avoit pas dégoûté le cabinet de Versailles d'un système presqu'impraticable dans la conduite d'une campagne militaire.
Par une singularité remarquable , à l'affaiie de Turin en 1706 , le courage et le génie du duc d'Orléans s'étoient vus enchaînés par la circonspection trop prudente du maréchal de Marsin , revêtu de toute l'autoj'ité dans l'armée , que le duc d'Orléans éloit censé commander; pendant la campagne de 1708, le duc de Bourgogne, non moins intrépide , mais plus circonspect que le duc d'Orléans , fut soumis aux ordres du duc de Vendôme, dont la valeur , souvent téméraire et toujours hasardeuse , étoit capable de conduire à une perte inévitable une armée entière, seule et dernière ressource de la France.
Le nom du duc de Vendôme est resté parmi celui des grands capitaines qui ont honoré la France , et illustré le siècle de Louis XIV ; il avoit en effet une grande partie des qualités brillantes qui font les héros de la guerre, un courage inti'épide, un coup-d'œil sûr et lapide, une ambition démesurée de la gloire et des honneurs , et la confiance des soldats par une sorte de familiarité populaire qui les charmoit et les portoit à tout braver dans un jour d'action. 11 a eu surtout l'avantage décisif d'avoir fixé en sa faveur le jugement de ses contemporains et l'opinion de la postérité, en mourant , pour ainsi diic , dans le champ de la victoire, après avoir rétabli PhiUppe V sur le trône d'Espagne ' ; mais à ces grandes quahtés il joi-
1 Par la bataille de Villa-Viciosa , KiO.
FÉNELOX. TOME X.
gagnée le 10 décembre
gnoit de grands défauts, même dans la partie militaire; et sans emprumter à M. de Saint-Simon, peut-être trop prévenu contre lui, les traits sévères st)us lesquels il l'a peint , on peut sans doute lui reprocher avec ses admirateurs mêmes ' « de » n'avoii' pas toujouis assez médité ses desseins , » d'avoir trop négligé les détails , d'avoir laissé » périr la discipline militaire , de donner à la table " et au sommeil la meillem-e partie de son temps, » de ne se lever souvent qu'à quatre heures après » midi, et de s'être exposé plus d'une fois par cet » inconcevai)le abandon au danger d'être en- » levé. »
11 falloit que celte opinion fût bien géuéialemeut établie , puisque deux ans avant la campagne de 1708, et dans un temps où l'on ne pouvoit par consé(|uent supposer que Fénelon fût inspiré par le ressentiment des procédés du duc de Vendôme envers le duc de Bouigognc , il en portoit le même jugement *.
« M. de Vendôme est paresseux , inappliqué à » tous les détails, croyant toujours tout possible, )) sans discuter les moyens , et consultant peu. 11 » a de grandes ressources par sa valeur et son » coup-d'œil , qu'on dit être très-bon pour gagner » une bataille ; mais il est très-capable d'en per- » dre une par un excès de confiance. Alors que » deviendi'oit-on? 11 ne peut soufirir la supériorité » des ennemis sm- lui; c'est une honte et un dépit » extrême ; les ennemis prendi'ont des places très- » importantes devant lui pour percer notre fron- » tière et entamer notre royaume , ou bien ils » l'engageront à une bataille ; c'est ce qu'il cher- » che ; s'il la peid , il hasarde la France entière ; » c'est sui'fjuoi on doit bien délibérer, sans l'aban- » donner à son impétuosité. 11 faudroit un Char- » les V pour retenir Bertrand du Guesclin; il ne M s'agit pas de la campagne de M. de Vendôme , )) mais de la fortune de l'Etat. »
Voilà ce qu'écrivoit Fénelon en 1700, et on croit lire l'histoire de la campagne de 1 708. Mais en supposant même que le duc de Vendôme n'eût pas eu tous les défauts qu'on lui reprochoit , il étoit de tous les généraux de son temps celui qu'on des oit le plus éviter d'associer au duc de Bourgogne dans le commandement de la même armée. 11 tenoit à une cabale puissante , uniquement occupée à braver le duc et la duchesse de BourgogTie et tout ce qui leur étoit attaché. 11 faut le dire , le Dauphin , fils de Louis .XIV et père du jeune prince, avoit la foiblesse d'être jaloux des grandes qualités de son fils; il croyoit y trouver la censure de sa vie insouciante et inappliquée; il s'étoit environné d'une troupe de "courtisans, qui ne s'étoient que trop apeiçus de cette afillgeante disposition, et s'étudioient à l'enlretenir. Ils avoient malheureusement réussi à élever des barrières entre le père et le fils, et à écarter tout ce (jui auroit pu les rapprocher, si la mort du Roi, que son âge déjà avancé permettoit de prévoir , laissoit l'héritier du trône en leur pouvoir. Tous ceux qui composoient cette cour redoutoicnl d'ailleurs les principes austères du duc de Bourgogne , et l'infiuence des amis ver-
î Sièele de Louis XIV de Voltairo. — ^ Leltie de Féiieloa au duc de Chcvrcuse, 4-2 novembre 1706. C'jrrvsp. de Fémluii , l. vu , p. 232..
HISTOIRE DE FÉNELON
tueux qui paroissoient nalurellcment appelés à sa confiance. Le duc de Vendôme et oit le personnage le plus actif et le plus distingué de la coiu- du Dauphin, par son rang, ses grands talents et ses succès; et sa vaste ambition lui présagcoit une autorité sans bornes dans Tavenir, s'il parvenoit à aigrir encore plus le pèie contre le lîls , et à écrase)- celui-ci dans Topinion publique. .\ ces motifs d'intéi'èt et d'ambition se réunissoient des ressentimens personnels, qui irritoient le dépit du duc de Vendôme. La duchesse de Bom-gogne n'avoit point ignoré la manière peu mesurée et trop pubhque, dont il s'étoit souvent exprimé sur le duc de Savoie son père, et elle en a\oit témoigné son mécontentement. Jùifm , la licence honteuse et révoltante des mœurs du duc de Vendôme formoit un contraste choquant avec les principes vertueux du duc de Bourgogne ; il ne pouvoit se dissimuler l'opinion du jeune prince à son égard , et im mépris trop mérité étoit pour lui une insupportable injure.
Telles étoient les dispositions du duc de Vendônie, lorsque le duc de Bourgogne arriva à l'armée de Flandre. On put s'apercevoir dès les premiers momens, par la hauteur insultante avec lafjuelle il donnoit des ordres au jeune prince plutôt qu'il n'en recevoit , qu'il étoit impossible de voir régner entr'eux cette harmonie si nécessaire pour assurer les succès de la campagne. On sent aussi qu'il dut se former dès-lors autour des deux chefs , des groupes divers de courtisans et d'adulateurs, plus occupés à se combattre mutuellement, qu'à combattre les ennemis. Cependant le début de la campagne fut assez heureux , et la sur[irise de Gand , capitale de la Flandre espagnole , donnoit des espérances qui furent cruellement trompées.
Le jour même où le (hic de Bourgogne avoit quitté Versailles pour se rendre à l'armée , il s'étoit ari-èté un moment à Senlis pour envoyer un couirier à Fénclon , et le prévenir de son passage à (>anibiai ; il lui mandoit ' :
« Je suis ravi, mon cher archevêque, que la » campagne que je vais faire en Flandre me donne » lieu de vous embrasser, et de vous renouveler » moi-même les assurances de la tendre amitié » (jue je conserverai pour vous toute ma ^ie. S'il » m'avoit été possible, je me sci'ois fait un vrai » plaisir d'aller coucher chez vous; mais vous sn- » ioz qu'il y a des raisons nui m'ohligent. à (jardcr » des mesures; et je crois que vous ne cous en for- » maliserez point. Je serai demain à Cambrai sur » les neuf lieures; j'v mangerai un morceau à la « poste , et je monteiai ensuite à cheval pour me » lendrc à Valenciennes. J'espère vous y voir , et » vous y entretcinr sur diverses choses. Si je ne )) vous donne pas souvent de mes nouvelles, vous » crovez bien que ce n'est pas mampie d'iuiiilié » et (ïe reconnoissancc ; elle est assurément telle » ([u'elle doit être. «
LOL'IS.
Fénelon , par égard pour le jeune prince luimême , et pour éviter de doimei- de l'ombrage au
1 Lfllri- (lu duc «II- Bciui(;o({ii(' a l'ciiiloii , I ."i nui 1708. C'vrresj). de Fàivlon , l. vu, y. 204.
Roi , ne jugea pas à propos d'aller le trouver à Valenciennes , ainsi qu'il l'y avoit invité. C'est ce (pie nous fait entendre une seconde lettre du duc de Bourgogne , qui suivit de très-peu de jours la première '.
« Votre lettre m'a été rendue en particulier , » mon cher archevêque , et je vous envoie la ré- » ponse par la même voie. C'est la meilleure dont » vous puissiez user , lorsque vous le jugerez à » propos. L'électeur de Cologne • a fait savoir à » M. de Vendôme qu'il désireroit me voir ; et à » cause des inconvéniens du cérémonial , et que w je ne pourrois pas lui donner autant qu'il pré- » tendoit , il a été convenu que je ne le verrois » qu'à cheval ; je crois que ce sera le jour de la » revue de l'armée. Ainsi , faites-lui la réponse » que vous avez projetée. .Je sais que ce prince a » plus de mérite qu'on ne lui en croit ; je le con- » nois par moi-même.
» Je suis charmé des avis que vous me donnez » dans la seconde partie de votre lettre^ et je vous » conjure de les renouveler toutes les fois qxi'il » vous plaira. Il me paroît , Dieu merci , que j'ai » une partie des sentimens que vous m'y inspirez , » et que me faisant connoUre ceux qui me man- » queiit , Dieu me donnera la force de tout accom- )) plirj et d'user des remi'des que voti.i me près- » crivez. Il me paroît que pour ne me guère voir » vous ne me connoissez pas mal encore.... J'aurai » une attention particulière à ce qui regarde les » églises et les maisons des pasteurs ; c'est un » iHiint essentiel, et je garderai sur ces points une M cvacle sévérité. Continuez vos prières, je vous » en supplie, j'en ai plus besoin que jamais; unis- « sez-les aux miennes , ou plutôt , je les unirai » aux vôtres ; car je sais qu'en pareil cas j, l'é- » vêque est au-dessus du prince. Vous faites très- » sar/ement de ne pas venir ici (à Valenciennes) ^ et V vous en pouvez juger , parce que je n'ai point Hé » coucher à Cambrai ; j'y aurais été assurément )) sans des raisons décisives qui m'en ont empCché. » Sans cela , j'aurois été ravi de vous voir ici , » pendant le séjour que j''y ferai , et de vous y en- » tretenir sur beaucoup de matières où vous auriez )) été plus capable que personne de m'éclairrr et » de nir donner conseil. Fo».s savez Vamitié que n j'ai toujours eue pour vous , et que je vous ai » rendu justice au milieu de tout ce dont on vous » arcusoit injustement. Soyez persuadé «pie rien » ne sera capable (le la diminuer, et qu'elle ihi- » rera autant <pie nia vie. »
Louis.
r.imilut (l'(tu(lrii;irdc.
La prise de Caiid fut pres(pi'imniédiatement suivie (hi nialiieiireux (diiil>al (rOudenarde ^ , où le (hic de Vendôme cliercha à réparer par des prodiges de valeur le toit (lu'il avoit eu de s'être laissé surpreiulre par sa négligence. 11 fut dégagé
' nu nKMiic iiu nuMiic . i\<- V:.lciiridini's . 15 mai 1708. (nnrsit. de l'ciiclun , i. vu, p. -m'i. — '' (:l(Hn;ul-Aui;uslo Uc liaviérc. — 3 i| juillet 1708,
LIVHE SEPTIÈME,
à propos par le duc de Bourjïo^'iie , le duc de Borry son frère , et le fils de .la((|iies II prétendant à la couronne d'Anslelerre. (le jeune prince servoit alors dans Tai-mée française , sous le nom de chevalier de Saint-Georges , et cherchoit à illustrer dans la cai'rière des armes im nom toujours malliem-eux sur le trùne. Ces trois princes s'exposèrent dans celte occasion a\ec une liardicsse oui faillit leur être funeste , par le dan;;('r où ils fuient d'être enveloppés tout-à-coup par les ennemis.
I.e combat d'Oudenaidc fut peut-être moins désastieux par la perte (lu'on y essuya ' , que parla division (ju'on \ it éclalci' entie les chefs de l'armée française. Le duc de Vendôme , fiuieux de s'être laissé siiiprendre, -souloil qu'on coucliàl sur le champ de bataille , et (ju'on recommençât le combat le IcMidemain. (À!t avis fut discuté dans le conseil des officiers généraux , et ce fut à cette occasion que le (hic de Vendôme se i)eiini1 einers le duc de Bourgogne ilvi^ |.i'océ(iés ipii paroitroient incroyables, s'ils n'éloienl altesté-s p;ir les juémoires et les lettres des contemporains. Nous nous bornerons à rapporter ce qu'en a écrit M. de Saint- Simon ' avec un ton de vérité qui semble i-endi-e cette scène encore présente à l'imagination des lecteurs.
« Après le combat d'Oudenai'de , les princes »' consultèrent sur ce qu'il y avoil à faire avec » M. de Vendôme , qui , de fureur fie s'être si » Cl iiellement mécompte, brusqua tout le inonde. » M. le duc de Bourgogne voulut parler : M. de » Vendôme , enivré d'aut(»rité et décolère, lui » ferma à l'instant la bouche , en lui disant d'un >' ton impérieux , devant tout le monde : ryu'// se » sotivînt qu'il nétoit venu (juà cundition de lui » obéir. Ces paroles étonnantes , prononcées dans '> les funestes momcns oîi l'on sentoit si hori'ible- » ment le poids àc. V obéissance ^ dont sa paresse » et son opiniâtreté venoicnt de rendre les suites » si désastreuses , firent frémir tous ceu.v qui les •' entendirent.
)' Le jeune prince , à <pn elles furent adressées , )) y chercha une plus difficile victoire que celle » (|ui se remportoit acluellemenl parles ennemis » sur lui. 11 sentit qu'il n'y avoil point de milieu » entre les dernières exlrémili's el rentier silence , » et fut assez maître de lui pour le garder. Ven- » d('ime se mit alois à pérorer sur ce combat , à )> vouloir montrer qu'il n'étoit point perdu , à )' soutenir que la iiKjitié de l'armée n'ayant point )) combattu , il falloit tourner toutes ses pensées « à recommencer le lendemain matin. Chacun » écouta en silence un homme qui ne \oiiloil p;is » être contredil , et qui \enoit de nKjntrer \\\\ » exemple aussi coupable contre Ihéritier néces- » saire de la C(»uronne , de quiconque hasarde- >) roit antre chose que des applaudissemens ; le )) silence dura donc sans que i>ersonne osât pro- » férer une parole. Il venoit cependant des avis » de tous côtés , que le pi'ril éfoil evtrêmi-. Pu\- » ségur, airiNant devant la maison du Boi , en lit » un récit qui ne laissa aucun raisonnement libre, » et que le maréchal de Matignon osa appuyer.
' Les Français n'y penlircnl ((iie dniix mille linmniPS. * Mémoires <lc Saint-Simon.
» Vendôme , ne voyant plus nulle apparence de )) résister davantage à tant de convictions , et » poussé à bout de colère , s'écria : Eh bien, mes- » sieurs , je vois bien que vou^ le voulez tous ; il » fuut donc se retirer ; et l'on se retira. »
Cette retraite étoit d'autant plus nécessaire , (pie , comme l'ont observé tous les historiens, apimyés sur le témoignage uniforme des militaires (jui ont parlé de cet événement , « on se seroit » retrouvé le lendemain ' dans une position plus » mauvaise encore que celle de la veille , l'armée )' française étant séparée par celle des ennemis. »
Si(-ge (le Lillf en ITOS.
Le prince Lugî-ne et Marlboi'oug firent abns lotîtes les dispositions nécessaires pour eiilrepiendi(t le siège de Lille. Le maréchal de Boiifflers étoit accouru jiour défendre la capitale de son gouvernement, aiis-^ilôl (pi'il l'avoil vue uienacée. (À; siège mémorable dura quatre mois , et il a illustré le nom du maréchal de Bouffiers. 11 y développa des talens et des vertus dignes des temps héroïques de l'histoire.
L'armée du duc de Bourgogne étoit destinée à faire lever le siège de Lille, et la belle défense du maréchal de Bouffiers laissa tout le temps nécessaire pour forcer les ennemis à une retraite ou à une bataille. Toute la France avoit les yeux fixés sur le duc de Bourgogne , et il étoit assez naturel de croire qu'il hasarderoit tout, plutôt que de laisser les ennemis se rendre maîtres de la plus belle con- (pièle du Roi son grand-père , en présence d'une armée de cent mille hommes , commandée par son petit-fils. Cette confiance de l'opinion publique est d'autant plus excusable, (pie la multitude , qui prononce toujours des jugemens absolus sur la conduite des généraux, n'est jamais à portée de soup(;omier les difficultés de leur position , ni de calculer les obstacles qui enchaînent leurs opérations. C'est surtout en ce genre de mérite que les succès font la gloire ou la honte , et que les succès constans fixent invariablement le jugement de la postérité. Les divisions qui régnoient entre les chefs de l'armée , contribuèrent encore à égarer ropinion el à justifier les murnmres et les accusations des détracteurs du duc de Bourgogne. Les partisans du duc de Vendôme alîectoient de partagerson ardeur impatiente et de blâmer la circonspection timide du jeune prince. Toutes les lettres (pi'ils écrivoient à Paris et à la cour étoient charg(k^s de reproches amers , de réflexions malignes, de satires sanglantes, et ces odieuses lamieurs étoient propagées par tme cabale puissante et acharnée à fiétrir sa réputation. Le duc de Boiirgo;*ne dédaignoit de se ji^lifier ; il croyoit au-dessous de lui de descendre à des accusations contre ses ennemis et à des apologitîs ])our lui-même ; il n'ayoil (pK; des amis et point de partisans ; ces amis étoient des hommes vertueux , irréprochabl(>s, mais circonspects parleur âge , leur caractère et leur position personnelle f toutes les ma-
Ahr. iliron. du pii-siilont HOiiauI
HISTOIRE DE FENELON.
nœuvres de riiitriguc leur éloiont inconnues et étrangères; ils n'opposoient à la clameur publique que ces conjectures et ces laisonnemens , qui peuvent avoir quelqu'accès auprès des honnnes calmes et modérés , dans une discussion tranquille et impartiale , mais que la prévention ou la passion dédaignent toujours d'écouter. Cependant le jeune pi'incê étoit défendu dans le cœur du Roi par la tendresse paternelle et une estime réfléchie , et auprès de madame de Maintenon par la douleur touchante de la duchesse de Bourgogne. Toute la cour se divisoit entre deux partis encore plus opposés Tun à r autre que les armées ennemies qui étoient en présence sur la frontière.
C'est pendant ces quatre mois , qui furent sans doute les plus pénibles de toute la vie du duc de Bourgogne, que nous retrouvons toutes les pièces d'une correspondance suivie et intéressante entre le jeune prince et Fénelon. Plus à portée de s'écrire avec une entière liberté , ils purent s'abandonner sans réserve à l'épanchement de leur cœur, et cette correspondance oftie les traits les plus honorables de leur histoire.
On avoit fait craindre à Fénelon que M. le duc de Bourgogne ne se disposât à retourner à Versailles avant que le sort de la citadelle de Lille fût décidé , et à une époque où la belle saison permettoit de tenir encore long-temps la campagne '. 11 lui adressa les plus fortes représentations sur une résolution si honteuse '.
« Je ne puis m'enij)ècher, Monseigneur, de vous » lépéter qu'il me semble que vous devez tenir » bon jusqu'à l'extrémité dans l'armée , comme » M. (ie Boufflers dans la citadelle de Lille. Si on » ne peut rien faire d'utile et d'honorable jusqu'à » la fin de la campagne , au moins vous aurez » payé de patience , de fermeté et de courage , » pour attendre les occasions jusqu'au bout ; au » moins vous aurez le loisir de faire sentir votre )) bonne volonté aux troupes , et de regagner les « cœurs. Si , au contraire, on fait quelque coup » de vigueui- avant que de se lelirer, poinquoi M faut -il que vous n'\ soyez pas, et «pie d'autres » s'en réserxent Vhoùnem-'! pourijuoi faut -il faire )) penupr au monde qu'on n'ose rien entreprendre r, de hardi et de fort quand vous commandez , que » cous n'y êtes qu'un embarras , et qu'on attend » que vous soyez parti pour tenter quelque chose » de bon ? Api'ès tout , s'il y a quelque ressoui ce » à espérer, c'est dans le temps oîi les ennemis » seront réduits à se i-ctirer ou à prendre des |)os- V tes dans le pays pour y passer l'hiver. Voilà le >) dénoùment de 'toute la 'campagne ; \oilà l'occa- » sion décisive : i)our(iu(ii la niati(pieriez-\ous ? 11 ). faut toiijouis olx'ir au Roi a\ec lui zèle a\eiigle; » mais il i:uil attcinlic cl tàcliri'réxih'i' un ordic » absolu (le partir trop tôt. Vous auriez l(jul^ le » déshonneui- de la campagne, et .\L de Vendôme » se réservcroit l'espéjance du succès. » ^
Le duc de Bour<4(ign(' se hâta de rassurer Fénelon sur rolijet <le sa lettre, qui n'a\oit eu etlcl nul foiidemcul . et qui u'étoil (pi'uue rumeur n'-jiandue par ses ennemis, pour tlicrchci' à lui
* On C'li»il nu mois <li? sL-pIcrnbic. — * Lcllre de FcMinloii à M. le «luo <lc nouiB'ijjno. st-pleiiibre 1708. Correxp. de tineton, t. vu, p. 27».
nuire. 11 se trouvoit même aloi-s délivré du joug impérieux du duc de Vendôme. Le Roi avoit ordonné au maréchal de Berxvick de joindre son coips d'armée à celui du jeune prince , et l'avoit adjoint au duc de Vendôme pour diriger son petitfils.
Pu maréchal de Doi'vvick.
Le maiéchal de Berwick , déjà célèbre par la victoire d'Almanza , et déjà reconnu , quoique bien jeune encore ' , pour un des plus grands généraux de l'Europe , avoit au suprême degré le mérite de réunir la valeur la plus intrépide à un calme et à un sang-froid qui ne lui permettoient jamais de rien accorder au hasard ni à une folle témérité. Ces qualités , si précieuses dans tous les temps , l'étoient encore plus à une époque où l'armée du duc de Bomgogne formoit la seule barrière qui pi'it empêcher les ennemis de pénétrer dans le cœur du royaume et de livier la France entière au pillage. Cette considération avoit décidé Louis XIV à l'associer au commandement de l'armée. A peine y fut-il anivé , que le duc de Vendôme proposa de forcer les ictianchemens des ennemis , pour dégager la citadelle de Lille. Le maréchal voulut, avant de donner son avis prendre une connoissance approfondie de la position des ennemis ; le résultat de ses observations fut qu'on ne pouvoit hasarder une pareille entreprise sans exp(jser l'armée à ime ruine entière, et qu'aucune probabilité de succès ne pouvoit balancei- un si grand danger; il opina poui- ne point attaquer les ennemis devant Lille , avec le même sang-froid qu'il avoit ordonné qu'on les attaquât à Almanza. Tous les emportemens du duc de Vendôme n'altérèrent pas un moment son calme , et ne changèrent rien à son avis. Le duc de Bourgogne , et tous les membres du conseil , adoptèrent une résolution qui ne pouvoit être soupçonnée de pusillanimité dans la bouche d'un homme tel que le maréchal de Berwick , et d'un officier général tel (juc l'uységui'.